top of page

La franc-maçonnerie dresse le trône de l’Antéchrist

par Mgr Charles Gay

En 1880, Claudio Jannet (1844-1894) fit paraître une nouvelle édition, revue et mise à jour, de l’ouvrage posthume de Mgr Nicolas Deschamps, Les Sociétés secrètes et la société ou philosophie de l’histoire contemporaine [1].

Mgr Charles Gay lui adressa cette lettre, qui fut ensuite publiée dans L’Univers du lundi 14 mars 1881.

Le Sel de la terre.

 

Poitiers, le 2 février 1881

Monsieur,

J’ai tardé plus longtemps que je n’aurais voulu à vous remercier de vos deux beaux volumes sur Les Sociétés secrètes et la société. Vous avez su les causes de ce retard, et l’avez excusé.

Aujourd’hui que j’ai pu enfin lire en partie et parcourir en son entier votre important travail, je regarde comme un devoir de vous en féliciter hautement et même publiquement, si vous jugez la chose opportune.

En publiant de nouveau, après l’avoir vous-même habilement et doctement refondu et complété, l’ouvrage déjà précieux du R.P. Deschamps, vous avez rendu à l’Église, à la France, à l’Europe, je pourrais dire au monde entier, un service de premier ordre.

Traiter, comme vous venez de le faire, de l’action des sociétés secrètes, et particulièrement de la franc-maçonnerie, sur la société contemporaine, c’est mettre le doigt sur la plaie. Hélas ! N’est-ce qu’une plaie ? N’est-ce pas plutôt une lèpre, ou quelque mal interne plus grave encore, et ne sommes-nous pas réduits à dire du corps social moderne ce que Dieu disait de son peuple au temps d’Isaïe : par suite du mal affreux dont, malgré tant de lois, d’avertissements et de grâces, il n’a ni su ni voulu se défendre, de la plante de ses pieds au sommet de sa tête il n’y a plus rien de sain en lui (Is 1, 6) ?

Vous faites le jour (un jour d’autant plus effrayant qu’il a plus d’éclat et de force) sur ces ténèbres vivantes et agissantes, que tant d’âmes fascinées préfèrent à la lumière, affirmant même qu’elles sont la vraie, l’unique, l’universelle lumière. Vous nous conduisez aux sources vives de la Révolution, c’est-à-dire au principe de ce mouvement d’orgueil, d’impiété et de haine qui, comme jamais, a saisi le monde civilisé et l’emporte à une ruine suprême en le poussant à tous les excès. Vous nous montrez la grande ouverture de ce que l’Écriture nomme le puits de l’abîme, ajoutant qu’une fumée s’en échappe comme d’une fournaise ardente, mais si épaisse que le soleil et l’air en sont obscurcis : fumée féconde à sa manière, car dans cette nuit où elle nous plonge, elle enfante on ne sait quels êtres mystérieux qui, ayant l’apparence d’hommes, sont pourtant de vrais animaux, redoutables, hostiles et très puissants pour nuire : d’autant qu’ils forment une armée et obéissent à un chef souverain, caché au fond de l’abîme, d’où il inspire et conduit tout.

L’Apocalypse donne le nom de cet odieux monarque, qu’elle déclare en même temps être un ange déchu. Elle le nomme l’exterminateur, ce qui indique assez qu’il n’a de génie, de passion et de force que pour dévaster et pour perdre [2]. C’est lui qui, au témoignage de saint Paul, tient l’empire de la mort et le gouverne [3]. C’est lui enfin dont Jésus-Christ disait en face aux Juifs rebelles :

Votre père à vous, c’est le diable, et vous voulez accomplir, en me tuant, les désirs de votre père, lequel est homicide depuis le commencement [Jn 8, 44].

On ne peut lire votre exposé des doctrines, des desseins, de l’organisation, de l’histoire, de l’influence occulte ou publique de la franc-maçonnerie, sans voir, et jusqu’à l’évidence, que sous ses noms divers, avec ses formes multiples et changeantes et malgré ses divisions et ses luttes intestines, cette exécrable et très criminelle société n’est que le corps constitué de l’antichristianisme et l’infernale contrefaçon de cette sainte Église catholique, dont Jésus-Christ est le chef invisible et le pape le chef visible. D’autres auteurs fort estimables avaient commencé d’en recueillir les preuves ; réunies par vous en faisceau et appuyées de documents inconnus ou récents, elles imposent à l’esprit une conviction qui ne laisse plus la place au moindre doute.

Il est donc là tout à la fois formulé et institué, il est là vivant et opérant avec des artifices surhumains, une activité formidable, hélas ! et un prodigieux succès, ce vieux mystère d’iniquité qui, du temps de saint Paul, avait déjà sa place et son action dans le monde, et dont le dernier fruit et l’agent souverain doit être l’homme de péché, le fils de la perdition, l’Antéchrist, le grand possédé et le maître ouvrier de Satan [4]. Il sera, continue l’Apôtre, l’opposition, l’objection, la contradiction en personne, qui adversatur. Dans sa superbe et son audace, il se dressera contre tout ce qui porte le nom de Dieu et est honoré comme tel, et extollitur supra omne quod dicitur Deus aut quod colitur : c’est-à-dire qu’il s’insurgera contre la Trinité adorable, Dieu unique, créateur et seigneur de toutes choses ; contre le Christ, Fils éternel du Père, et un seul Dieu avec lui ; contre toute autorité, soit divine, soit humaine; contre toute paternité de grâce ou de nature ; contre tout pouvoir exercé au nom du Très-Haut : pouvoir sacerdotal, royal, politique, civil ou domestique. Il se révoltera contre toute loi, en tant que la loi se présente comme appuyée sur un droit supérieur à l’homme et dominant ses volontés ; enfin, s’élevant par-dessus tout, il foulera sous ses pieds choses et personnes, au nom du genre humain dont il se proclamera le roi, le verbe et même le dieu, car c’est jusque-là qu’il ira, et il est fatal qu’il y aille. Saint Paul l’annonce en termes explicites :

Ce monstre posera son siège dans le temple de Dieu – écrit-il – se faisant centre et maître de toute la religion comme de toute la puissance, et l’objet du seul culte qui, sous son règne, sera légalement permis : lta ut in templo Dei sedeat ostendens se tanquam sit Deus [5].

Et voici qu’en regardant l’État que l’on appelle moderne, encore que ce soit précisément l’État antique, l’État païen, celui des vieilles monarchies de l’Orient et des Césars de Rome, l’État tel que la franc-maçonnerie le rêve et le veut, tel qu’elle a commencé et réussi à l’établir dans le monde, l’État qui domine tout, centralise et absorbe tout, peut tout, fait tout, et entend le faire sans contrôle, étant la nation même et ce peuple souverain qui n’a pas besoin, dit Rousseau, d’avoir raison pour valider ses actes [6], — il faut reconnaître et confesser que la prophétie devient déjà de l’histoire.

La franc-maçonnerie est le champ qui produira ce fruit abominable. Elle est l’avant-courrière, elle sera tout à l’heure la mère de ce tyran déifié, régnant pour le compte de l’Enfer et en inaugurant l’état ici-bas. Elle prépare tout pour l’avènement et le triomphe de l’Antéchrist ; elle lui aplanit les voies, lui concilie d’avance l’esprit des hommes et lui gagne leur sympathie; elle lui crée ses ressources et lui forme en tout pays son organisme politique ; elle popularise ses principes et lui formule son dogme ; elle propage sa morale, qui, partant du mensonge, aboutit à la perversion ; elle fonde son enseignement et lui en assure le monopole ; elle recrute son armée ; elle pourvoit à ce qu’il ait son appareil scientifique, littéraire, artistique ; elle bâtit ses théâtres ; elle lui dresse ses tribunes ; elle prélude à sa législation et lui invente sa langue ; elle lie sa presse toute prête ; enfin, en construisant son trône, qu’elle sait devoir être un jour un autel, elle lui façonne surtout son peuple, ce peuple aveuglé, dégradé et servile qu’il lui faut pour être acclamé, suivi et obéi.

Le père Deschamps écrit, en tête de son livre, qu’il est comme la philosophie de l’histoire contemporaine ; ce titre n’est que trop justifié ! Comme il est impossible de comprendre l’œuvre et l’esprit des sociétés secrètes sans l’intelligence du mystère de Jésus-Christ, qui est le fondement divin de toutes choses [7], la grande question des siècles, le signe posé à la contradiction [8] et la cause principale, quoiqu’indirecte, des disputes et des guerres qui remplissent l’histoire ; de même, si l’on ignore le mystère de ces néfastes sociétés, on ne saurait expliquer ce qui, depuis la prétendue réforme, mais surtout depuis la première moitié du dernier siècle, s’est passé en France et dans le monde et s’accomplit encore sous nos yeux. Dans votre introduction surtout vous l’avez démontré.

Ah ! que le Saint-Siège était bien avisé et n’a cessé de l’être ! Qu’il s’est montré et se montre encore fidèle à sa mission de paternité et de charité universelles, quand, depuis 1738, par la bouche de Clément XII [9], suivi en ceci par tous ses successeurs jusqu’à Pie IX et Léon XIII, il a sans relâche dénoncé aux souverains et aux peuples ces sociétés infâmes comme le grand péril de notre temps et une puissance diabolique qui menace de tout envahir avec le dessein arrêté d’abattre tout ce qui tient la société debout. Hélas ! il en a été des vicaires du Christ comme du Christ, qui disait :

Le jugement – c’est-à-dire ce qui lui servira de thème et pour un trop grand nombre le rendra si redoutable – le jugement, c’est que la lumière est venue dans le monde – cette lumière qui est ma parole et le témoignage que je rends à la vérité – et les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière, parce que leurs œuvres étaient mauvaises [Jn 3, 19].

On n’a point écouté le Saint-Siège ; on a méprisé et raillé, non seulement ses avertissements et ses alarmes, mais les sentences d’excommunication dont il frappait les chefs, les membres et les fauteurs de ces ténébreuses associations ; rois et peuples ont continué de marcher dans leurs voies, portant, sans on avoir toujours conscience, le joug honteux imposé par les loges. Chacun sait ce que, par suite, sont devenus les rois ; nous sommes en train d’apprendre ce que deviennent les peuples.

Pour nous, Monsieur, instruit depuis longtemps des faits et gestes de la maçonnerie, nous souhaitons avidement que votre livre se répande en France et en Europe, qu’il y soit lu et médité par les hommes mûrs, par les jeunes gens, par tous ceux que leur position met ou peut mettre bientôt à même d’exercer autour d’eux une influence politique ou sociale. Notre conviction est formée : ou bien la société, désabusée et lassée jusqu’à n’en plus pouvoir, brisera ces chaînes impures et tyranniques de la maçonnerie, qui de plus en plus l’enserrent et l’asservissent ; ou bien, précipitée d’abîme en abîme, elle retournera à la barbarie par le chemin de l’esclavage.

Mais si Dieu permet qu’elle échappe, et, qu’avant tout (chose nécessaire) elle veuille être sauvée, elle ne le sera que par un pouvoir franchement chrétien, très intimement uni au Saint-Siège et vaillant jusqu’à l’héroïsme ; car il s’agira pour lui d’affronter la plus désespérée des luttes et de braver personnellement une mort que décréteront des milliers de voix ayant à leur service des millions de bras pour exécuter la sentence.

En tous cas, ceux-là resteront bénis et de Dieu et des hommes qui, comme vous, monsieur, auront employé tout ce qu’ils ont reçu de talent et de force, tout ce qu’ils ont acquis de science et d’autorité, à servir et à défendre la sainte cause de la vérité, qui est celle de Dieu, de l’Église et des âmes.

Agréez, je vous prie, l’expression des sentiments d’affectueux respect avec lesquels je suis votre humble et tout dévoué serviteur en N. S. J. C.

W Charles,

Évêque d’Anthédon,

Vicaire-capitulaire du diocèse de Poitiers


[1]    — Mgr Nicolas Deschamps (1797-1873), Les Sociétés secrètes et la société ou philosophie de l’histoire contemporaine, Avignon, Seguin, 3 vol., 1874-1876.

[2]    — « Et aperuit puteum Abyssi ; et ascendit fumus putei sicut fumus fornacis magnæ, et obscuratus est sol et aer de fumo putei. Et de fumo putei exierunt locustæ in terram…. Et datum est eis ut cruciarent... Et similitudines locustarum similes equis paratis in prælium…. et facies earum tanquam facies hominum…. Et habebant super se regem angelum abyssi, cui nomen hebraice Abaddon, græce autem Apollyon, latine habeas nomen Exterminans. » (Ap 9, 2).

[3]    — He 2, 14.

[4]    — « Nisi venerit discessio primum et revelatus fuerit homo peccati, filius perditionis.... Nam mysterium jam operatur iniquitatis. » (2 Th 2, 3 et s.)

[5]    — 2 Th 2, 4.

[6]    — Rousseau avait emprunté cette maxime au ministre Jurieu, comme on peut le voir dans le ch. 59e du Ve avertissement de Bossuet aux protestants.

[7]    — Omnia in ipso constant (Col 1, 7).

[8]    — Positus est hic in signum cui contradicetur (Lc 2, 34).

[9]    — Constitution In eminenti (28 avril 1738).

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 117

p. 152-156

Les thèmes
trouver des articles connexes

Télécharger le Pdf ici :

.

bottom of page