La vraie religionreconnaissable à sa sainteté
par Mgr Victor Dechamps
Mgr Auguste-Victor Dechamps (1810-1883), archevêque de Malines, fut un des principaux acteurs du premier concile du Vatican [1]. Il est aussi l’auteur de plusieurs travaux apologétiques qui contribuèrent à préparer la constitution Dei Filius.
Alors que beaucoup de manuels d’apologétique démontrent
• d’abord que Jésus-Christ est crédible en tant qu’envoyé de Dieu (démonstration chrétienne),
• puis, ensuite, dans un second temps, que l’Église catholique a été fondée par Jésus-Christ (démonstration catholique),
Mgr Dechamps préférait insister d’emblée sur l’Église, en montrant qu’elle présente en elle-même des signes de son origine divine.
La constitution Dei Filius a confirmé la légitimité de cette méthode centrée sur la transcendance de l’Église [2].
Dans son ouvrage La démonstration catholique de la révélation chrétienne, Mgr Dechamps présente cette démonstration sous la forme d’une discussion entre trois personnages : non pas le Comte, le Chevalier et le Sénateur, comme dans les Soirées de Saint-Pétersbourg de Joseph de Maistre, mais un apologète enthousiaste (l’Écrivain), un savant ecclésiastique qui vient à la fois appuyer et préciser ses dires (le Théologien) et un honnête chrétien du monde (le Magistrat).
Voici leur discussion sur la sainteté de l’Église [3].
Le Sel de la terre.
La sainteté peut-elle être une preuve ?
Le magistrat. — Vous avez dit hier que la vraie religion est facilement reconnaissable à son caractère de sainteté ; et quand je vous ai fait observer qu’il serait plus sage d’abandonner un point si propre à soulever des difficultés, vous avez dit que je ne trouvais ici de sujet de contestation que parce que je déplaçais la question.
L’écrivain. — Sans doute.
Le magistrat. — Mais n’admettez-vous pas que bien souvent, la sainteté se laisse désirer dans les membres de l’Église, qu’elle ne brille pas dans tous ses pasteurs, et que, d’un autre côté, on rencontre dans les sectes et les faux cultes un bon nombre de gens honnêtes et vertueux ? Comment donc voulez-vous faire du caractère de sainteté un des signes distinctifs de la vraie religion ? Ne peut-on pas avoir la vraie foi sans être saint ? Ne peut-on pas être vertueux sans avoir la vraie foi ?
Le théologien. — Vertueux sous quelques rapports, secundum quid, mais non saint, ni même juste dans toute la force du terme, c’est-à-dire, intègre dans l’accomplissement de la triple justice qui nous fait rendre à Dieu ce que nous devons à Dieu, à l’homme ce que nous devons à l’homme, à nous-mêmes ce que nous nous devons à nous-mêmes. Je vous le démontrerai.
Le magistrat. — Soit, mais c’est assez pour que j’aie raison, qu’on puisse avoir la vraie foi sans la sainteté.
Le théologien. — On peut, sans aucun doute, avoir la vraie foi sans la sainteté ; et vous n’en êtes pas moins à côté de la question. La société religieuse divinement établie sur la terre doit être reconnue, et c’est en effet au caractère de sainteté qui la distingue de toutes les autres ; et, quoiqu’un grand nombre de ses membres ne soient pas saints, elle est sainte et manifestement sainte, non seulement dans Celui qui est son principe et sa fin, mais dans sa doctrine et ses membres. Semblable à un arbre qui prouve ses profondes racines par sa végétation puissante, sans que des branches brisées ou desséchées, puissent fournir le moindre argument contre sa sève, l’Église dont les enfants ne sont pas tous fidèles, prouve sa sève divine par ses institutions pleines de grâce, et par les grands exemples et les vertus surnaturelles d’une multitude de chrétiens. Elle est animée d’une vie si manifestement surhumaine, qu’il suffit d’y participer pour être pratiquement convaincu de la source de cette vie, et pour goûter en soi l’accomplissement de la promesse du Sauveur : Aqua quam ego dabo ei, fiet in eo fons aquæ salientis in vitam æternam [4].
L’écrivain. — La vraie religion, la société religieuse divinement établie sur la terre est donc celle qui fait reconnaître son auteur par la présence et l’efficacité de l’Esprit-Saint, toujours vivant en elle :
• Esprit de lumière, il se manifeste par la sainteté de sa doctrine ;
• Esprit d’amour, il se fait reconnaître en nous donnant la force et les moyens de la suivre.
La question n’est donc pas de savoir si tous les membres de cette société sont fidèles à cet esprit, s’ils suivent cette doctrine, s’ils emploient ces moyens – comme si, en entrant dans l’Église, on devait perdre le libre arbitre, la puissance du bien et du mal – mais si la puissance de l’Esprit de Dieu est manifeste dans l’Église par la sainteté de sa doctrine et l’efficacité des moyens de sanctification qu’elle nous offre, et dont chacun de nous peut faire l’expérience ; en d’autres termes, si l’esprit de sainteté y est visible, comme il ne l’est nulle part ailleurs, et reconnaissable à la première vue dans les lois, le culte et la vie surnaturelle de l’Église militante.
La sainteté est-elle discernable ?
Le magistrat. — Je comprends ; mais j’ai cependant encore à vous opposer une fin de non-recevoir. Vous voulez faire de la sainteté un des signes distinctifs de la vraie religion : mais la sainteté est quelque chose de si pur, de si élevé, de si supérieur au sens vulgaire, et par conséquent, de si difficile à discerner, qu’elle me paraît ne pouvoir être reconnue que par ceux qui la possèdent. — Or ce ne sont pas seulement les saints, mais ce sont aussi et surtout les pauvres pécheurs qui ont besoin de connaître la vraie religion, ce divin remède qui doit les guérir.
Le théologien. — Sainte Thérèse dit quelque part : le monde, qui n’est pas saint du tout, sait très bien discerner le défaut de sainteté, chez ceux où il a quelque droit de la trouver, et sa malice définit ainsi la sainteté, non par les formules de l’école, mais par un instinct pratique très sûr.
Le magistrat. — Vous croyez ?
L’écrivain. — Vous allez le voir. N’avez-vous pas rencontré souvent de ces hommes que les grands exemples gênent, parce que de pareils exemples sont aussi de grandes leçons ? Ne les avez-vous pas vu chercher à en obscurcir l’éclat ?
Le magistrat. — C’est un fait de tous les jours.
L’écrivain. — Eh bien ! regardez ce fait de plus près : comment le monde s’y prend-il pour contester la réalité des vraies vertus, des vrais dévouements, des vrais sacrifices ? N’est-ce pas en leur cherchant un motif tout naturel, tout humain, tout terrestre, l’intérêt, l’ambition, la vanité ? Et quand il trouve chez des âmes prétendument saintes, quelque apparence de ces passions ou d’une autre passion plus terrestre encore, quelle heureuse découverte pour les yeux malades qui se sentent blessés d’une lumière trop pure ! — Le monde sait donc parfaitement, sans qu’il s’en rende compte, ce qui empêche d’être saint et par conséquent ce qui est requis pour l’être. Il a le sentiment de ce qu’affirme l’Aigle des Évangélistes, quand il dit :
Si quelqu’un aime le monde, l’amour du Père n’est point en lui, car tout ce qui est dans le monde est ou concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeux (des biens visibles), ou orgueil de la vie ; ce qui ne vient point du Père, mais du monde ; or le monde passe, et la concupiscence du monde passe avec lui ; mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure éternellement [5].
Le monde sait parfaitement qu’il n’y a pas de sainteté où il n’y a pas de pureté et de détachement ; que les œuvres saintes sont celles qui sont faites non par un motif terrestre, mais pour accomplir la volonté de Dieu ; que la vie sainte est celle qu’anime un amour supérieur à celui de la terre, celle où se vérifie cette prière divine : Notre Père qui êtes au cieux, que votre nom soit sanctifié, que votre règne arrive, que votre volonté se fasse sur la terre comme au ciel !
Le théologien. — Sainte Thérèse n’avait-elle pas raison ?
Le magistrat. — J’avoue qu’en niant la sainteté ou en cherchant à la nier, le monde, comme vous l’avez dit, la définit comme l’Évangile et la place où elle est véritablement, dans la vie animée de l’amour de Dieu. Mais, encore une fois, est-il si facile de discerner où se trouve cette vie ?
L’écrivain. — Oui, certainement ; et ici se vérifie de nouveau le mot qui résume tout ce que nous développons : Écoute et regarde [6]. Il suffit à la bonne foi d’entendre les doctrines qui parlent au nom de Dieu, pour discerner aussitôt où parle le Dieu de sainteté. Et il suffit d’ouvrir les yeux sur les sociétés qui se prétendent animées de son esprit, pour voir aussitôt où se manifeste sa présence réelle.
Le magistrat. — J’avoue qu’il est des hommes chez lesquels l’esprit de Dieu est comme visible, et qu’il faudrait être de mauvaise foi pour leur comparer les honnêtes gens et les vertueux philanthropes dont je parlais tout à l’heure. Les grands hommes que l’Église appelle saints, et qui abondent dans sa grande histoire, sont des types inconnus aux sectes et au rationalisme.
Le théologien. — N’allons pas si vite, et avant d’arriver à la sainteté de l’Église dans ses membres, ou aux fruits de sainteté, commençons par les causes, en suivant l’ordre indiqué tout à l’heure. Le caractère de sainteté qui doit appartenir à l’Église de Dieu réside : 1° dans sa doctrine ; 2° dans son culte ; 3° dans sa vie. Il n’est pas plus nécessaire, sans doute, nous l’avons vu il y a un instant, de savoir définir la sainteté que la lumière pour la reconnaître à son divin éclat, mais on jouit plus de cette lumière en y réfléchissant ou en la réfléchissant à loisir. Recherchons donc avant tout, ce qu’il faut entendre par une doctrine sainte et pourquoi il est si facile à tous de la discerner dès qu’elle se montre.
La sainteté de la doctrine
Le théologien. — Ce que la vérité est dans les pensées, la sainteté l’est dans les affections et la vie ; c’est la vérité pour le cœur. Une doctrine sainte est donc celle qui met le cœur en harmonie avec la vérité, en prescrivant un amour vrai pour le vrai bien, un amour vrai en lui-même et vrai dans son objet ; un amour qui ne séduit pas, qui ne trompe pas, qui ne trahit pas ; un amour qui ne peut être ni séduit, ni trompé, ni trahi.
Mais quel est cet amour sans mensonge et sans illusion, qui doit combler le vide immense du cœur de l’homme, et étancher sa soif infinie ? C’est celui dont Jésus-Christ disait à la Samaritaine : Celui qui boira de l’eau que je donne, n’aura plus soif ou n’aura qu’une soif éternellement étanchée : c’est celui dont il disait à la Madeleine : Beaucoup de péchés lui sont remis, parce qu’elle a beaucoup aimé. L’amour vrai, c’est l’amour divin : Tu aimeras ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toutes tes forces [7].
« C’est là le plus grand et le premier commandement. » Dieu est le grand objet qui ne trompe pas le cœur de l’homme, et il veut être aimé d’un amour véritable aussi, d’un amour vraiment filial, qui est à la fois vénération, tendresse et obéissance : Qui habet mandata mea, et servat ea, hic est qui diligit me [8]. Il veut que cet amour remplisse tellement l’âme et la vie : Diliges ex toto corde, ex tota mente, ex omnibus viribus [9], qu’il soit le centre de toutes les affections légitimes, leur fin comme leur principe, et l’âme véritable de tout autre amour qui deviendrait séduction et bientôt son propre châtiment, s’il se mettait en contradiction avec l’amour et la volonté de Dieu.
C’est cette dépendance naturelle où se trouve toute affection de l’amour divin qui fait comprendre la suite des paroles évangéliques que je viens de citer : après le premier, le plus grand des commandements, il en est un second qui lui est semblable : Vous aimerez votre prochain comme vous-même ; et dans ces deux commandements, sont renfermés toute la loi et les prophètes [10].
Mais comment l’amour des hommes peut-il être semblable à l’amour de Dieu, l’amour de la créature à l’amour du Créateur ? Comment ce second amour sera-t-il aussi vrai et aussi saint que le premier ? Il le sera, puisqu’au fond c’est le même, et que celui qui aime Dieu, aimera infailliblement son prochain, l’œuvre, l’image et l’enfant de Dieu.
Cet amour universel de l’homme et de l’humanité en Dieu, n’exclut cependant pas l’ordre des affections, car nous devons aimer davantage ce qui est plus près de Dieu, et ce que Dieu a mis plus près de nous : ce qui est plus uni à Dieu et par conséquent plus digne d’être aimé, et ce que Dieu nous a plus intimement uni lui-même par les liens de la nature ou de la grâce. — Aimer ainsi, c’est aimer l’œuvre de sa sagesse et de sa bonté selon les règles de son amour.
Mais il n’y a ni vérité ni sainteté dans l’amour de ceux dont les affections ne remontent jamais à leur source, ne s’élèvent jamais à leur fin ! La vérité n’y est pas, car ces affections ainsi privées du principe qui les vivifie, trompent notre invincible désir d’un amour qui ne finit pas. La vérité n’y est pas, car l’homme qui se sent créé pour le bonheur, méconnaît lui-même
le divin instinct de sa création quand il borne ses vues aux étroites limites du temps, ensevelit ses espérances dans une fosse, et renonce à la puissance de mettre de l’éternité dans son amour et dans ses œuvres. La sainteté n’y est pas, car la justice même n’y est plus. Pour être juste, ne faut-il pas rendre à chacun ce qui lui est dû ? Où est donc la justice de l’homme qui refuse à Dieu ce qu’il lui doit infiniment, le cœur à celui qui l’a fait ? Où est la justice de l’homme qui ne comprend plus la première et la plus grande des lois : Tu aimeras ton Père de tout ton cœur ?
Il faut donc bien comprendre tout ce qu’il y a de vain et de faux dans la prétention de constituer une morale sans religion, puisque la justice est à la base de la morale, et que le premier acte de la justice est l’acte religieux qui rend à Dieu l’hommage de notre dépendance et de notre amour.
Il faut bien comprendre tout ce qu’il y a de vain et de faux dans cette maxime : qu’on peut être honnête et intègre sans religion, puisque l’honnêteté et l’intégrité de la vie est dans l’accomplissement des devoirs, et qu’une vie sans amour divin est une vie souillée de l’infraction au premier des devoirs, une vie sans vie.
Je sais – dit Dieu à ces hommes qui se croient justes – je sais quelles sont vos œuvres, vous avez le nom de vivants, mais vous êtes des morts [11].
Il faut donc bien comprendre que si la vie corporelle dépend de l’union du corps et de l’âme, la vie spirituelle dépend de l’union de l’âme et de Dieu, et que c’est l’amour qui nous unit à lui.
Il faut bien comprendre que la seule doctrine vraie, juste et sainte est celle qui nous oblige de tendre à Dieu, non d’une manière purement spéculative, par d’ambitieuses réflexions sur le Grand Être, mais d’une manière toute vivante, positive et pratique, qui nous le fait chercher comme la fin, comme le but même de notre vie [12].
Il faut bien comprendre qu’on n’aime rien, même sur la terre, d’un véritable amour, quand on n’aime pas dans l’homme l’enfant de Dieu, et que l’amour de nos semblables et de nos frères, la vraie fraternité humaine n’existe nulle part et n’a jamais existé, sans l’amour filial qu’on appelle piété divine envers Celui qui nous a créés à sa ressemblance.
Le magistrat. — Au risque d’aller de nouveau trop vite, je confirmerai ce que vous dites en mettant en face les uns des autres les vrais et les faux apôtres de la fraternité : ceux-ci ne cherchent qu’à monter : Superbia eorum ascendit semper [13] ; et c’est pour assouvir leur orgueil qu’ils soulèvent les peuples en inspirant la colère et la révolte à ceux qu’ils ne consolent pas ; les autres au contraire descendent chaque jour jusqu’aux pauvres, aux petits, aux infirmes, non pour les soulever contre la croix, mais pour soulager leurs corps et relever leurs âmes par la foi, l’espérance et la charité.
Le théologien. — Ce n’est pas seulement l’amour du prochain qui n’est pas véritable sans l’amour de Dieu, c’est encore l’amour que nous nous devons à nous-mêmes, et qui doit servir de règle à l’amour que nous devons aux autres. Nul ne s’aime véritablement s’il n’aime pas Dieu, puisque s’aimer, c’est se vouloir du bien, et qu’en préférant l’esclavage de ses passions à la volonté de Dieu, on perd son amour et le souverain bien. Le renoncement à soi-même, ce résumé de l’Évangile, n’est ainsi que le bon amour de soi coulant de sa divine source. C’est le sacrifice des passions à l’amour du vrai, du bien et du beau, ou plutôt à l’amour de la vérité, de la beauté et de la bonté du Dieu vivant. Aussi est-ce à l’esprit de sacrifice et de renoncement que l’homme le moins saint reconnaît la sainteté, et à l’absence de cet esprit qu’il reconnaît le défaut de sainteté dans ses semblables.
L’écrivain. — Il n’y a donc de doctrine vraiment sainte que celle qui prescrit à l’homme l’amour de Dieu, l’attachement à Dieu, l’élévation de l’âme au-dessus des passions de ce monde qui passe, et où il faut passer aussi, mais en faisant le bien. Il n’y a de doctrine sainte que celle qui prescrit l’obligation de vivre sur la terre, non pour la terre, mais pour le ciel, non pour le chemin, mais pour le terme, non pour la voie, mais pour la fin, mais pour Dieu, sous peine de s’égarer et de se perdre en le perdant. Qui dit saint, dit séparé de ce qui est souillé, élevé au-dessus de ce qui est profane. Une âme sainte est celle que l’amour divin rend supérieure au monde. C’est cet amour qui détache de la vanité, élève par la piété, rend humble, chaste, dévoué, patient, - et c’est des âmes qu’il anime que rayonne ce quelque chose que peu savent définir, mais que tous savent discerner.
Le théologien. — J’en dis autant, et pour la même raison, de la doctrine (car j’en suis encore à la doctrine). Il n’est pas nécessaire de savoir la définir pour la reconnaître, et tous la discernent aisément dès qu’elle parle et qu’elle se montre.
Voici pourquoi :
C’est qu’il y a dans l’homme deux penchants, deux inclinations, l’une à la vanité qui passe, l’autre à la vérité qui reste ; l’une au monde, l’autre à Dieu ; l’une au mal, l’autre au bien. Il n’est personne qui ne le sache par expérience, ou au moins, qui ne soit susceptible de le sentir, dès qu’on lui révèle cette autre vie plus noble dont il porte le germe dans son cœur. Il n’est ainsi personne qui ne soit capable de discerner, entre les deux doctrines opposées, celle qui vient du ciel de celle qui vient de la terre ; celle qui fait sourdement écho aux passions déréglées et aux vils penchants, de celle qui répond à l’inclination divine qui est en nous.
Le magistrat. — Ce fait intérieur en explique un autre très remarquable et souvent remarqué : c’est que le passage des sectes ou de l’incrédulité à l’Église, n’a jamais lieu sincèrement sans le désir prononcé d’une vie plus pure ; tandis que le passage de l’Église à l’incrédulité et aux sectes, a toujours lieu par un mouvement contraire. Je dis toujours, parce que si la séduction pratiquée à l’égard des ignorants fournissait des exceptions, elles seraient imperceptibles au milieu de la foule des exemples que nous donnent toutes les époques. La nôtre n’est pas moins fertile que les autres en conversions et en apostasies, et il suffit de comparer ce qui a suivi les unes et les autres, ou simplement les noms qui les rappellent, pour être vivement frappé du double mouvement en sens inverse qui les a produites. Quels sont les protestants (piétistes ou rationalistes) qui reviennent à l’Église ? Ne sont-ce pas les plus beaux caractères, les plus belles âmes, les Stolberg en Allemagne, les Hurter en Suisse, les Newman en Angleterre, les Augustin Thierry en France, pour ne prendre qu’un exempte de chacune de ces nations [14] ? Ne sont-ce pas les esprits les plus élevés parmi les savants, et dans les autres classes de la société, les âmes les plus pures et les plus droites ? J’en appelle, non seulement aux confidents des consciences, mais à des milliers de témoins. Quels sont au contraire les catholiques transfuges et les prêtres apostats ? Qui ne le sait ? Et notre siècle n’a-t-il pas des imitateurs de Luther et de Calvin, dans les tribuns de la révolution comme les Gavazzi et dans les corrupteurs sacrilèges comme les Achilli ?… Il y a donc dans l’Église un principe de sainteté qui attire le bon grain et rejette la paille, et un principe tout opposé dans les sectes.
Le théologien. — Voici, sur ce sujet, une belle page de saint François de Sales :
« Nous avons, dit-il, dans la langue qui lui est propre, une inclination naturelle au souverain bien, en suite de laquelle notre cœur a un certain intime empressement et une continuelle inquiétude, sans pouvoir en sorte quelconque s’accoiser, ni cesser de témoigner que sa parfaite satisfaction et son solide contentement lui manque. Mais quand la sainte foi a représenté à notre esprit ce bel objet de son inclination ... (que Dieu est, qu’il est infini en bonté, qu’il peut se communiquer à nous, et que non seulement il le peut, mais qu’il le veut, puisque, par une ineffable douceur, il nous a préparé les moyens requis pour parvenir au bonheur de la gloire immortelle), ô Dieu ! quel tressaillement universel de notre âme ! Le cœur humain tend à Dieu par son inclination naturelle, sans savoir bonnement quel il est, mais quand il se trouve à la fontaine de la foi et qu’il le voit si bon, si beau, et si disposé à se donner comme souverain bien à tous ceux qui le veulent, ô Dieu ! que de contentement, que de sacrés mouvements en l’esprit pour s’unir à jamais à cette bonté si souverainement aimable ! Certes, ou que nous veuillions, ou que nous ne veuillions pas, notre esprit tend au souverain bien. Mais qui est ce souverain bien ? Nous ressemblons à ces bons Athéniens qui faisoient sacrifier au vrai Dieu, lequel néanmoins leur étoit inconnu, jusqu’à ce que le grand saint Paul leur en annonça la connaissance [15]. C’est ainsi que notre cœur, par un profond et secret instinct tend en toutes ses actions et prétend à la félicité, et la va chercher çà et là, comme à tâtons, jusqu’à ce que la foi la lui montre et alors ayant trouvé le trésor qu’il cherchait, quel contentement à ce pauvre cœur humain [16] !
Certes – dit-il ailleurs [17] – l’honorable inclination que Dieu a mise en nos âmes, fait connaître que, quoiqu’il nous ait laissés à la merci de notre franc arbitre, néanmoins nous lui appartenons, et qu’il s’est réservé le droit de nous reprendre à soi pour nous sauver, selon les dispositions de sa sainte et suave Providence. C’est pourquoi le grand prophète royal appelle cette inclination non seulement lumière, Lumen vultus tui, parce qu’elle nous fait voir où nous devons tendre, mais aussi joie, Dedisti lætitiam in corde meo [18], parce qu’elle nous console en notre égarement, nous donnant espérance que celui qui nous a empreint et laissé cette belle marque de notre origine, prétend encore et désire de nous y ramener, si nous sommes fidèles à nous laisser reprendre à sa divine bonté.
Saint François de Sales dit ici reprendre, parce que cette bonne inclination qui est restée dans la nature déchue ne suffit pas seule pour nous ramener à Dieu, mais « Dieu, dit encore le savant et aimable saint, s’en sert comme d’une anse pour nous pouvoir plus suavement prendre et retirer à soi », si nous consentons à l’attrait de sa grâce.
Le magistrat. — Cette page de saint François de Sales contient notre histoire intérieure à tous.
Le théologien. — Et elle montre admirablement pourquoi il est facile à tous aussi, de discerner la doctrine de sainteté dès qu’elle se montre ou se fait entendre. Quiconque cherche la justice, la reconnaît aussitôt à sa grande loi qui résume tout : Tu aimeras Dieu par-dessus tout, et ton prochain comme toi-même. Quoi de plus clairement juste que « d’aimer Dieu, ce bien si élevé au-dessus de tous les autres biens, que tous, en comparaison, ne sont qu’ombres et fumées ? que de s’aimer soi-même, mais d’un amour réglé, qui ne nous trompe pas par des plaisirs apparents et passagers, mais qui nous conduit au bonheur réel et éternel ? que d’aimer notre prochain comme nous-mêmes, puisque nous sommes tous appelés à vivre sur cette terre, afin de nous aider les uns les autres par les œuvres de charité et les bons exemples, comme compagnons de voyage à l’éternité, pour nous retrouver ensemble intimement unis, concitoyens éternels de la même patrie [19]. »
Qui donc n’entendrait sans peine que, des diverses doctrines, celle-là seule est divine qui, seule, propose véritablement à l’homme comme sa fin, comme le grand objet de sa tendance intime, comme le but de son invincible recherche du bonheur, comme l’âme de sa vie : l’amour et la possession de Dieu lui-même ?
Le magistrat. — Vous m’allez à l’âme, mais vous étonnez mon intelligence. Comment pouvez-vous donner cette sainteté de la doctrine comme un des caractères distinctifs de l’Église de Dieu ? Les doctrines les plus fausses, les religions les plus indignes de ce nom, les écoles philosophiques les plus contradictoires, n’ont-elles pas toutes pris les dehors de doctrines vertueuses et saintes, en parlant de Dieu et d’amour de Dieu ?
L’écrivain. — Elles ont parlé de Dieu, sans doute, mais aucune, et c’est ici un des divins triomphes de l’Église, aucune n’a pensé à prescrire l’amour de Dieu, aucune ne l’a osé, et rien n’est si exactement vrai que ce qu’affirme Pascal dans ce passage si simple et si digne de son profond regard :
La vraie religion doit avoir pour marque d’obliger à aimer Dieu : cela est bien juste, et cependant aucune autre que la nôtre ne l’a ordonné. Elle doit encore avoir connu la concupiscence de l’homme et l’impuissance où il est par lui-même d’acquérir la vertu. Elle doit y avoir apporté des remèdes, dont la prière est le principal. Notre religion a fait tout cela, nulle autre n’a jamais demandé à Dieu de l ’aimer et de le suivre ! Il faut, pour qu’une religion soit vraie, qu’elle ait connu notre nature, la grandeur et la bassesse de l’homme, et la raison de l’une et de l’autre. Quelle autre religion que la nôtre a connu toutes ces choses [20] ?
Le magistrat. — En vérité, s’il en est ainsi, il n’y a que l’ignorance ou la mauvaise foi qui puisse hésiter un instant à faire l’acte de foi ! Mais en est-il ainsi ?
L’écrivain. — Vous faites bien de dire : la mauvaise foi ou l’ignorance, car il est une foule de chrétiens [hérétiques et schismatiques] qui, peu initiés aux principes formels de leurs sectes, sont meilleurs que ces principes et, pour ainsi parler, catholiques sans le savoir. Mais il est certain que les incrédules et les sectaires qui connaissent les doctrines de leurs sectes telles qu’elles sont, et la doctrine de l’Église telle qu’elle est, ne peuvent hésiter un instant entre elles sans une insigne mauvaise foi, car les choses sont manifestement telles que Pascal les a constatées.
Le magistrat. — Mais ce serait l’un des traits les plus lumineux qui eussent jamais frappé mes yeux ! Serait-il vraiment aussi exempt d’exagération que vous le dites ? Est-il vrai qu’aucune autre religion n’ait osé commander l’amour de Dieu, qu’aucune autre n’ait demandé à Dieu de l’aimer et de le suivre ?
L’écrivain. — Voyez : toutes les doctrines religieuses en dehors de l’Église se réduisent à quatre : les doctrines païennes, les doctrines mahométanes, les doctrines protestantes et les doctrines purement rationalistes. Nous ne comptons pas les doctrines matérialistes, puisqu’il ne peut être question de sainteté ou d ‘amour de Dieu chez ceux qui, malgré le cri de la nature et de la conscience, ne veulent voir dans la vie de l’homme qu’une vie purement animale.
Le contre-exemple du paganisme et du panthéisme
Le magistrat. — Vous pourriez vous dispenser aussi de parler du paganisme et le laisser dans l’oubli où il est tombé.
L’écrivain. — Oui, si le panthéisme ne le ressuscitait pas ! Mais comme il est des païens en dehors des pays sauvages et barbares, et que nous trouvons des idolâtres autour de nous, il faut nous permettre de découvrir le fond de la morale du paganisme ancien et moderne. Or, le fond de l’idolâtrie, c’est le culte du monde, selon le mot de saint Paul : « Ils ont rendu à la créature l’adoration qui n’est due qu’au Créateur : Servierunt creaturæ potius quam Creatori [21] ». C’est l’oubli pratique de Dieu, et la prostitution du culte divin à la création même. Nous ne disons pas que tous les païens ont ignoré Dieu, car nous serions contredits par l’Apôtre : Quia cum cognovissent Deum non sicut Deum glorificaverunt [22] ; mais ils ne lui rendaient plus les hommages qui ne sont dus qu’à lui, ils n’avaient plus avec lui les relations que des enfants doivent avoir avec leur Père, ils n’avaient plus de cœur pour lui. Toute leur religion était renfermée et comme emprisonnée par les passions dans le monde des esprits créés et des corps, des génies ou des démons, des mânes, des hommes, de la nature animée et inanimée. Le but, la fin de leur culte, de leurs sacrifices, de leurs oracles, de leurs augures, et de tout le reste de cette grande magie transformée en culte public, n’a jamais été supérieur à la terre. Écarter les maux ou obtenir les biens du temps, la prospérité ou la gloire temporelle, voilà toute la hauteur morale, ou plutôt, toute la bassesse et l’indignité de la fin du culte idolâtrique. Les princes de la philosophie et de la poésie de Rome païenne nous le disent avec un prodigieux sang-froid : Personne n’a jamais considéré la vertu comme un don de Dieu, dit Cicéron, mais bien les richesses, les honneurs et la conservation de la vie : Virtutem nemo unquam acceptam Deo retulit, at quod dives, quod honoratus, quod incolumis [23].
Il suffit, dit Horace, de demander à Jupiter la vie et les biens ; quant à la vertu, je m’en charge.
Hoc satis est orare Jovem qui donat et aufert ;
Det vitam, det opes : æquum mi animum ipse parabo [24].
Le paganisme, dans son culte, n’a jamais demandé à Dieu de l’aimer et de le suivre. Jamais il n’a pensé à obtenir par ses sacrifices les dons de l’âme, le pardon, la grâce, les remèdes aux passions et les forces de servir Dieu. — Non : il n’a été que le grand consentement à la tentation du désert : Je te donnerai toutes ces choses (visibles et temporelles), si tu consens à laisser Dieu pour m’adorer à sa place : Hæc omnia tibi dabo, si cadens adoraveris me [25]. Il n’a plus honoré les esprits qui nous conduisent à l’amour et à l’adoration de Dieu, mais ceux qui nous en détournent : Omnes dii gentium dœmonia [26].
Le théologien. — Le signe le plus effrayant de l’abandon prochain d’une âme et d’un peuple, c’est donc la prospérité temporelle dans l’oubli de Dieu. La ruine alors ne peut être éloignée.
L’écrivain. — L’idolâtrie moderne, cette vieille erreur renouvelée des anciens et qu’on appelle le panthéisme, est encore plus coupable que le paganisme populaire, car il va au-delà de l’oubli pratique de Dieu dans le culte du monde, puisqu’il confond Dieu et le monde. C’est la pire des idolâtries, un véritable athéisme déguisé, qui nie la personnalité de Dieu et renverse ainsi toute idée de religion, de loi, de justice, de récompense et de châtiment de la part du souverain Maître . En ne distinguant pas Dieu de la nature, le panthéiste se fait Dieu lui-même et se contemple nécessairement comme le plus noble membre de sa monstrueuse divinité. C’est le consentement à la tentation des premiers jours : Vous serez comme des dieux : Eritis sicut dii [27]. L’idolâtrie populaire et l’idolâtrie philosophique, le paganisme et le panthéisme, ne sont donc que l’extrême opposition à toute doctrine sainte, que la pensée satanique de celui que Jésus-Christ appelle le père du mensonge [28] et le prince de ce monde [29], parce que c’est à l’aide des vanités et des illusions de ce monde qu’il détourne les hommes de Dieu, et que dans la voie il leur fait oublier le terme.
Le magistrat. — Je savais que le paganisme n’était pas saint, mais j’ignorais qu’il fût la formule doctrinale qui exclut la sainteté. Cependant, en ma qualité d’homme du monde, je dois avouer que je suis un peu piqué de cette autre formule de sermonnaire qui met continuellement en opposition Dieu et le monde, Dieu n’a-t-il pas créé le monde ? et Jésus-Christ n’est-il pas le Sauveur du monde ?
Le théologien. — Sans aucun doute, mais quand on oppose le monde à Dieu, on n’entend pas parler de l’univers, ni de l’humanité que Jésus-Christ est venu sauver, mais de la triple concupiscence qui attire et attache l’homme aux choses qui passent, comme si elles constituaient sa dernière fin. L’homme doit user des choses de ce monde selon l’ordre de Dieu ; mais il en abuse par le plus grand des désordres quand il y met sa fin. La grandeur de l’homme est dans sa destinée, et sa félicité consiste à la remplir. — Le bonheur parfait ne peut donc être ici, mais le bonheur commencé est de se savoir et de se sentir dans la voie qui y mène. Toute tentation consiste à nous en détourner par l’appât d’un bonheur illusoire. — C’est ce mensonge qu’on appelle le monde ou le siècle, quand on l’oppose à Dieu.
L’écrivain. — Nous avons déjà vérifié le mot de Pascal par l’examen de la doctrine païenne et panthéiste. Il nous reste à voir si, en dehors de la doctrine chrétienne, vivante dans l’Église, les autres n’échapperont pas à ce mot décisif.
Le contre-exemple de l’islam
Le magistrat. — Je ne dirai pas de l’islamisme ce que j’avais trop légèrement affirmé du paganisme : qu’il est superflu d’en parler. Je ne dirai pas qu’il faut le laisser dans l’oubli où il est tombé, car le retour des esprits antichrétiens au panthéisme a imprimé à la littérature du jour une tendance qui est devenue de mode, celle de tout justifier, et de tout admettre comme une production légitime de la révélation progressive de l’esprit humain, stupidement et sacrilègement confondu avec l’esprit de Dieu même.
L’écrivain. — L’islamisme, il est vrai, n’est pas l’idolâtrie. Enfant d’Abraham par Ismaël, l’Arabe mahométan et les peuples qu’il a vaincus, confessent l’unité de Dieu ; mais esclaves de la chair, ils n’ont pas conquis la liberté des enfants de Dieu. L’islamisme est si peu le culte de l’amour divin, et il oblige si peu à soumettre la concupiscence à cet amour supérieur que recherchent notre esprit et notre cœur, qu’il aspire à souiller la Béatitude éternelle des infâmes infractions au droit naturel qui peuplent ses sérails d’ici-bas. Le mahométisme a perverti les traditions de l’ancienne et de la nouvelle Alliance par le fatalisme et le sensualisme. Ces deux erreurs sapent la morale par ses bases : la liberté de l’homme et l’empire obligatoire de la volonté sur les passions.
Le théologien. — Le mahométisme n’oblige pas à aimer Dieu en esprit et en vérité, c’est-à-dire, à l’aimer jusqu’à la victoire de la volonté sur les passions, et il ne demande pas à Dieu de l’aimer et de le suivre. Vous l’avez démontré en rappelant le fond de la morale du Coran : le fatalisme et le sensualisme. Vous pouvez donc passer aux autres doctrines : protestantisme et rationalisme.
Le contre-exemple du protestantisme
Le magistrat. — La question devient plus actuelle encore.
L’écrivain. — Elle sera d’autant plus facilement résolue. Le protestantisme, vous le savez, a inauguré son enseignement moral par sa célèbre doctrine de la justice imputative.
Le magistrat. — Qu’est-ce que cela ?
L’écrivain. — Les mots de justice imputative doivent effectivement vous paraître barbares. Ils signifient que la grâce de Jésus-Christ ne nous sauve pas en nous guérissant mais en couvrant notre dégradation du manteau de la justice du Sauveur qui nous est imputée. C’est donc une doctrine toute pharisaïque, qui promet le salut à l’âme, à la seule condition d’être un sépulcre blanchi [30].
Le théologien. — C’est, en d’autres termes, la doctrine de la justification par la foi seule sans les œuvres, mais par une foi inouïe dans l’Église avant la prétendue réforme, et qui consiste à nous faire croire fermement à notre salut par les mérites de Jésus-Christ sans notre coopération. C’est la foi luthérienne et calviniste audacieusement défendue par les patriarches de la prétendue réforme.
Le magistrat. — Mais c’est vraiment incroyable !
L’écrivain. — En effet qui ne serait tenté de penser que c’est calomnier une doctrine que de l’exposer ainsi ? Mais les monuments authentiques sont là, ainsi que les formules de foi qui les réduisirent en symboles. Le protestantisme, loin de prêcher l’obligation essentielle au salut, d’aimer Dieu en esprit et en vérité, et de demander à Dieu cet amour pour le servir, posa en principe qu’il est impossible à l’homme depuis sa chute de vaincre ses mauvais penchants, qu’il ne peut accomplir la loi pas même après sa régénération, et que le péché originel lui a ravi sa liberté [31]. — Calvin, au premier abord, semble ne pas aller aussi loin que Luther, et admettre que l’homme a conservé son libre arbitre, mais il n’entend par liberté que l’absence de coaction extérieure et non de nécessité intérieure, et tire les conséquences extrêmes du serf-arbitre de Luther par son abominable doctrine de la prédestination absolue au salut ou à la damnation. Quand on lit les ouvrages des fondateurs du protestantisme et les confessions de foi de leurs Églises, on est frappé des efforts qu’ils ont faits pour échapper à ce que l’Écriture sainte et le bon sens leur rappelaient sans cesse, la nécessité des bonnes œuvres. — Çà et là, malgré leur doctrine sur l’impossibilité d’observer la loi et sur la ruine totale de la liberté, ils avouent par une heureuse inconséquence que la foi conduit aux œuvres, mais jamais en ce sens qu’elles soient nécessaires au salut. Jamais, en mitigeant les expressions de Luther, ils n’ont abandonné la doctrine qu’il eut le triste courage d’énoncer nettement.
Vois combien est riche l’homme chrétien – dit Luther [32] – quand il le voudrait il ne peut perdre son salut par aucun péché, si ce n’est qu’il veuille ne pas croire, car si nous exceptons les péchés opposés à la foi, aucun ne peut l’exclure du salut. Quand la foi retourne aux promesses du baptême, ou quand elle ne s’en est point écartée, tous les péchés sont absorbés en un instant par cette même foi, ou plutôt par la véracité divine, car Dieu ne peut se nier lui-même, lorsque tu t’abandonnes avec confiance en ses promesses. Le repentir et la confession des péchés, la satisfaction et toutes ses œuvres inventées par les bommes, tout cela t’abandonnera bientôt, te rendra malheureux, si, oubliant la véracité divine, tu te reposes sur ces vaines pratiques de la superstition humaine. Vanités des vanités, affliction de l’esprit et du cœur est tout ce qui se fait hors de la foi en la véracité divine.
Le misérable écrivit ce qui suit de Wartbourg à son ami Mélanchton, en 1521 :
Sois pécheur et pèche fortement : Esto peccator et pecca fortiter. Mais plus fortement encore, crois et te réjouis en Jésus-Christ le vainqueur du péché, de la mort et du monde. Nous devons pécher tant que nous sommes ici-bas : Peccandum est quandiu hic sumus ; cette vie n’est pas la demeure de la justice, mais nous attendons, dit saint Pierre, de nouveaux cieux et une nouvelle terre où la justice fait son séjour. Il suffit que par les richesses de la gloire de Dieu, nous connaissions l’Agneau qui enlève les péchés du monde… Dès lors le péché ne peut plus nous arracher de Jésus-Christ, quand en un jour nous commettrions cent mille meurtres, cent mille adultères. Etiamsi millies millies uno die fornicemur aut occidamus !
Le magistrat. — Réformateur satanique !
L’écrivain. — Il est vrai, nous le répétons, que Luther, pressé par la raison et les Écritures, qui attribuent le salut, non seulement à la foi, mais aux bonnes œuvres, semble parfois (je dis semble) se renier lui-même et s’adoucir, comme ont aussi semblé le faire (je dis semblé) ses disciples et leurs symboles. C’est ainsi que dans ses Tischreden il fait ce raisonnement : les bonnes œuvres sont le fruit de la vie nouvelle de l’esprit supérieur. (Que devient le peccandum est ?) Donc, ajoute-t-il, elles ne peuvent rendre juste devant Dieu, mais il faut, au contraire, pour qu’elles soient bonnes, que déjà l’homme soit juste. — Vaines paroles jetées en l’air, dit Möhler ; car l’Église enseigne aussi que les œuvres ne méritent pas la régénération, mais qu’elles sont le fruit de la vie nouvelle enfantée par l’Esprit-Saint [33]. Toutefois, comme elle conçoit l’arbre et ses fruits sous une seule idée, la foi vivante, fides quæ per caritatem operatur [34], elle n’a garde de dire comme Luther, que la vie nouvelle mérite le Ciel indépendamment des bonnes œuvres [35].
Une autre fois, plus pressé encore par le bon sens et les textes sacrés, il se rapproche de la vérité en disant : que la foi et les œuvres ne sont qu’un gâteau, et que ces deux choses, vu leur unité, échangent leurs attributs, et que de là viennent ces textes qui attribuent le salut aux bonnes œuvres. — Aussi Luther, en donnant cette réponse, sentait bien qu’il revenait sur le terrain catholique et mettait à néant, dit Möhler, le dogme favori de la prétendue réforme : La foi justifie sans les œuvres ; car il abandonna bientôt cette explication et en chercha une autre qui fût plus en harmonie avec l’erreur fondamentale qui exprimait le fond de sa doctrine et de sa conscience ; en 1542, peu de temps avant sa mort, le docteur Martin Luther dit :
Il en est de la justification devant Dieu, comme d’un fils qui, héritier des biens paternels, y succède, non pas à cause de ses mérites, mais bien sans mérites ni œuvres quelconques. Cependant son père lui commande de faire ou d’exécuter ceci ou cela, lui promet aussi un présent ou un don, afin qu’il s’y porte de meilleure grâce, qu’il le fasse plus facilement, plus volontiers, avec plus de joie. Ainsi il lui dit : Si tu es sage, obéissant et soumis, si tu étudies avec application, je veux t’acheter un bel habit. Viens auprès de moi, je vais te donner une belle pomme. Un père apprend à son fils à marcher, à aller à l’école ; et, bien que de droit naturel le fils soit l’héritier de son père, celui-ci veut pourtant l’égayer, le réjouir par des promesses, afin que le fils fasse volontiers ce qui lui est commandé. En un mot, un père fait l’éducation de son fils. Or, il faut savoir que de même les promesses de Dieu et ses récompenses ne sont qu’une pœdagogia, des moyens d’éducation. Comme un bon père, Dieu nous excite et nous attire, il nous réjouit et nous porte à faire le bien, à servir notre prochain ; non toutefois pour que nous méritions le ciel, car il nous le donne et nous en fait présent par une grâce purement gratuite.
Vous entendez : les enfants peuvent se dispenser d’être dociles aux leçons de leur bon Père, et ils n’en ont rien à craindre, car les divines menaces de la justice éternelle faites aux pécheurs obstinés ne seront qu’un vain bruit, pourvu qu’ils croient fermement que le ciel leur est dû comme leur héritage !
Vous voyez donc clairement que la doctrine du protestantisme ne prescrit pas l’amour divin qui fait éviter l’offense de Dieu, et que par conséquent elle ne fait pas demander à Dieu de l’aimer et de le suivre. Elle dit au contraire que cet amour est de l’autre vie, et que la foi seule est nécessaire dans celle-ci, foi toute nouvelle que vous venez d’entendre prêcher par les fondateurs du protestantisme, et qui est formulée dans ses symboles.
Le magistrat. — Mais les protestants d’aujourd’hui ne renient-ils pas ces symboles ?
L’écrivain. — Je distingue : nous avons constaté que le principe du protestantisme [36] est la négation même de la foi, et la source féconde d’interminables variations. Mais malgré ce principe, les protestants qui veulent être orthodoxes et qui tiennent à une doctrine, n’ont pas renié ces symboles ou professions de foi arrêtés dans leurs assemblées et inspirées par la pensée des fondateurs de la prétendue réforme. Or, quand, il s’agit de prouver que la doctrine protestante est frappée au cœur par le trait mortel de la grande vérité si bien résumée par Pascal, il faut prendre cette doctrine dans les confessions de foi publiques formulées à l’origine et maintenues jusqu’aujourd’hui par les fidèles protestants. Hors de là, il n’y a rien à prouver contre la doctrine protestante, puisqu’il n’y a plus de doctrine, mais des opinions qui ne naissent que pour mourir, de vains nuages qui n’apparaissent que pour se dissiper. Nous savons parfaitement qu’il est une foule de protestants meilleurs que leur doctrine, comme il en est une foule qui sont de bonne foi dans les sectes où ils sont élevés parce qu’ils en ignorent l’origine et n’ont pas été à même de voir et d’entendre l’Église-Mère qu’ils ne connaissent que par les calomnies de leurs maîtres ; mais ce n’est pas de cela qu’il est ici question. Nous avons promis de prouver que la doctrine protestante, celle qui a inspiré la prétendue réforme, n’a pas même l’ombre de sainteté, et nous croyons l’avoir prouvé à l’évidence, en constatant cette doctrine sur la grâce, la foi et les bonnes œuvres en général. — L’enseignement doctrinal du protestantisme n’a pas mieux traité les vertus en particulier, puisqu’il a commencé par flétrir les trois plus belles fleurs du champ de l’Église : l’humilité, la virginité et la sainteté du mariage.
• L’humilité, en offrant à tous les fidèles le siège de docteurs, de juges des controverses, avec la promesse de l’infaillibilité qu’il refusait à l’Église ;
• la sainteté du mariage en ne comprenant pas son caractère sacré que la loi de grâce éleva jusqu’à la dignité de sacrement, et en brisant son indissolubilité et son unité, au mépris de la femme relevée de son ignominie par Jésus-Christ ;
• la virginité et la continence enfin, en niant sa prééminence formellement déclarée par le Sauveur et par saint Paul, en profanant les sanctuaires des vierges consacrées à Dieu, et en arrachant ainsi à la société les anges consolateurs de toutes les infirmités et de toutes les douleurs.
La doctrine du protestantisme sur la grâce, les bonnes œuvres, les vertus, et sur la foi qui seule justifie, devait nécessairement aussi dessécher les sources de la prière et éteindre cet esprit qui nous porte intérieurement à gémir sur nous-mêmes, et à demander humblement la guérison de notre âme. C’est effectivement ce qui a eu lieu : quiconque a parcouru les pays protestants et les pays catholiques, a été frappé de la différence qui existe sous ce rapport entre les enfants de l’Église et ceux de l’hérésie. Les protestants sont convenables avec Dieu et ordinairement assez contents d’eux-mêmes, car le protestantisme les rend sourds au gémissement intérieur dont parle saint Paul, et les laisse ignorer les communications intimes de la prière, qui animent la vie des chrétiens. Leibnitz l’a reconnu, et nous le verrons. Le besoin de la prière a fini, il est vrai, par faire réaction dans le piétisme, mais le piétisme n’est encore que le rêve de la piété.
Le magistrat. — Vous avez convaincu de non-sainteté la doctrine protestante beaucoup plus facilement que je ne m’y attendais, et d’une manière toute nouvelle pour moi. — Elle ne le serait pas moins, j’en suis sûr, pour une foule de gens du monde qui sont dans une parfaite ignorance du serf-arbitre de Luther, de la nécessité intérieure qui détermine la volonté et de la prédestination absolue de Calvin, de la foi qui sauve par elle-même indépendamment des œuvres, foi commode de tous les fondateurs du protestantisme et des symboles les plus autorisés de la prétendue réforme. Mais si la doctrine du protestantisme n’échappe pas plus que celle du paganisme et de l’islamisme au trait si bien lancé par la main de Pascal, en sera-t-il de même du déisme rationaliste avec ses saints observateurs de la loi naturelle ?
Le contre-exemple du déisme rationaliste
L’écrivain. — Vous connaissez ce monde-là et sa doctrine. Eh bien ! dites-moi si elle échappe à ce trait ? Oblige-t-elle véritablement à aimer Dieu ? Connaît-elle la source de l’impuissance naturelle de l’homme à l’aimer ainsi, et le remède à sa faiblesse ? Ne nie-t-elle pas cette impuissance, et par conséquent le besoin d’obtenir par la prière l’amour perdu avec la justice, l’amour qui est la justice ?
Le magistrat. — Il est vrai que le déisme nie la chute de l’homme et la privation où nous naissons tous de la justice primitive et de ses fruits, privation que chaque conscience atteste cependant, comme elle atteste la guerre intérieure où la défaite de chacun de nous est certaine sans le secours obtenu de Dieu. Il est donc clair que le déisme ne fait pas demander à Dieu de l’aimer et de le suivre ; mais comment vous y prendriez-vous pour prouver à un déiste que sa doctrine n’est pas sainte, s’il parlait saintement du Grand Être, de l’obligation de l’honorer en esprit, des hommages que nous devons lui rendre dans notre cœur, de la nécessité d’observer ses lois qui sont celles de la nature, et de la fidélité à ces lois qui fait du déiste le modèle de l’honnête homme ?
L’écrivain. — Je le citerais au tribunal de sa conscience, et je lui dirais : Vous savez bien que vous n’êtes pas fidèle au droit de la nature : la raison naturelle veut que les sens lui soient soumis et que les passions la servent au lieu de lui commander : connaissez-vous cette soumission des passions et des sens, et votre raison exerce-t-elle chez vous son empire ? Dites oui, si vous l’osez. N’y a-t-il donc pas deux hommes en vous comme en nous tous, et ne seriez-vous pas de l’espèce humaine ? N’avouez-vous pas ce qu’avouait saint Paul : Je ne fais pas le bien que je veux et je fais le mal que je hais ? N’entendez-vous jamais au fond de votre cœur le cri plaintif de celui de l’Apôtre : Qui me délivrera de cette mort ? Si vous êtes sourd à cette voix intérieure, l’êtes-vous de bonne foi ? Et si vous l’écoutez sans y répondre, parce que vous ne savez d’où vient la délivrance, n’ignorez-vous pas les premiers éléments de la morale sincère ? Ne reconnaissez-vous pas que la justice consiste à rendre à chacun ce qui lui est dû ? Non seulement à votre prochain, mais à vous-même et à Dieu ? Je veux bien que vous soyez juste envers votre prochain, et que vous ne lui deviez rien ; mais êtes-vous juste envers vous-même, et respectez-vous en vous la majesté de l’image de Dieu et l’empire de votre raison dont nous parlions tout à l’heure ? Respectez-vous votre corps lui-même, ce tabernacle vivant d’une âme immortelle ? Et puis êtes-vous juste envers Dieu ? Rendez-vous à Dieu ce qui est à Dieu ? Donnez-vous votre cœur à celui qui l’a fait, et qui l’a fait pour lui, pour l’aimer de l’amour suprême ? Comment oseriez-vous de bonne foi obliger l’homme à aimer Dieu par-dessus toutes choses, quand vous vous sentez impuissant à l’aimer ainsi ? Ce Dieu dont vous parlez dans votre vague théisme qui n’est pas du tout la religion naturelle, puisqu’il fait abstraction de la nature réelle avec ses luttes, ses désordres et son impuissance, ce Dieu dont vous parlez préoccupe-t-il votre cœur ?
— Quand on aime, on craint d’offenser ce qu’on aime ; craignez-vous ainsi les infractions à la loi naturelle ? Connaissez-vous cette crainte de Dieu qui est le commencement de la sagesse ?
— Quand on aime, on souffre d’avoir déplu à ce qu’on aime ; connaissez-vous cette peine que l’Église appelle contrition, parce qu’elle brise la dureté du cœur coupable ?
— Quand on aime, on cherche à plaire à celui qu’on aime : connaissez-vous cet empressement du cœur à l’égard des volontés de Dieu, que l’Église appelle, comme l’Évangile, pureté d’intention ou du regard de l’âme ?
— Quand on aime, on désire la présence de ce qu’on aime et la conversation où l’âme s’épanche : connaissez-vous les épanchements de la prière ? — Soyez franc, avouez que non, car nous savons les secrets des âmes, et les seules sources où elles puisent cet amour perdu. Non, non, vous ne l’avez pas ; mais la conscience que vous avez de son absence, et plutôt encore, l’impossibilité de parler de ce qui vous est inconnu, vous a toujours défendu d’enseigner l’obligation d’aimer cet Être suprême dont vous parlez beaucoup et que vous connaissez peu, parce que : Nul ne connaît le Père, si ce n’est le Fils et celui à qui le Fils l’aura révélé [37]. Révélation nécessaire dont vous voulez vous passer !
Le théologien. — De là cette habitude universelle des honnêtes gens du déisme de concentrer toute la loi dans le second commandement qu’ils ne comprennent pas mieux qu’ils ne le pratiquent : Tu aimeras ton prochain comme toi-même ; sans faire mention du premier qui en est la racine : Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur [38].
Le magistrat. — Cette observation est parfaitement exacte.
L’écrivain. — C’est qu’ils se croient justes, pourvu qu’ils observent la justice commutative [39], et qu’ils ont tellement perdu le sentiment de la justice totale, de la véritable intégrité morale, qu’ils ne pensent pas se devoir à eux-mêmes le respect qu’on appelle chasteté, et qu’ils ignorent absolument que l’amour envers Dieu est la plus grande et la première dette de l’homme.
Le magistrat. — C’est cela : pourvu qu’ils aient payé leurs fournisseurs, ils affirment qu’ils ne doivent plus rien à personne, comme si Dieu n’était pas quelqu’un.
L’écrivain. — Auriez-vous quelque peine, maintenant, à prouver aux déistes que leur religion n’a jamais ordonné d’aimer Dieu, ni demandé à Dieu de l’aimer et de le suivre ?
Le magistrat. — J’ai connu de trop près cette sorte de religionnaires, pour en douter jamais.
Le théologien. — Nous avons donc épuisé la question de la sainteté de la doctrine, car nous avons vu : 1° ce qu’il faut entendre par une doctrine sainte ; 2° combien il est facile de la reconnaître dès qu’elle se montre et se fait entendre ; 3° qu’en dehors de l’Église, on ne l’a jamais ni vue ni entendue. — Passons donc de la loi à son accomplissement, et voyons si l’Église est en possession des moyens de faire pratiquer cette doctrine, de la faire passer dans la vie de ses membres.
Les moyens pratiques de la sainteté
L’écrivain. — C’est justement parce qu’elle a reçu de Dieu ces moyens qui ne peuvent venir que de lui, c’est parce qu’elle n’est pas seulement l’organe permanent de la Révélation dans sa parole, mais l’organe permanent de la grâce dans son culte, que l’Église, qui seule fait demander à Dieu le don de l’amour, ose seule aussi commander cet amour comme le premier de tous les devoirs. — Voyons donc, pour ne pas nous départir de notre méthode et remonter des faits aux causes, s’il est de fait et de fait incontestable pour la bonne foi, que cette sainte doctrine a été pratiquée dans l’Église ? si l’Église est visiblement sainte dans ses membres, si elle nous offre dans sa vie un phénomène qu’on cherche vainement ailleurs, et qui devient aussi une preuve sensible de la présence d’une grâce qui n’appartient qu’à la seule vraie religion ?
Le magistrat. — Ici, vous me donnez beau champ, car j’ai encore la mémoire pleine de ce que j’ai lu dans les éclectiques [40] de la supériorité morale des nations protestantes sur les nations catholiques.
L’écrivain. — Nous connaissons ce champ-là, et nous y reviendrons très volontiers, car il est riche de faits méconnus qui ne demandent qu’à être moissonnés ; mais le fait que nous avons à constater actuellement ne se confond pas précisément avec eux.
Le magistrat. — Vous voulez dire sans doute qu’il n’y a de vrais saints que dans l’Église ? Mais les saints sont de si rares exceptions que je désirerais un fait plus à la portée de tous les regards. Je voudrais des fruits de sainteté qui fissent reconnaître plus généralement la sève puisée dans le sein de Dieu, comme vous le disiez, en commençant, lorsque vous répondiez à ma première objection, mais où sont ces fruits divins exposés à tous les regards ?
L’écrivain. — Ils sont partout.
La sainteté ordinaire
Le magistrat. — Partout ?
L’écrivain. — Pas de pauvre village, pas de hameau où on ne les rencontre. Je m’exprime ainsi parce qu’avant de vous rappeler le grand fait des vies sans nombre constamment consacrées aux plus pénibles dévouements de la charité, j’ai à cœur de vous montrer dans la vie ordinaire des chrétiens, quelque chose d’évidemment surnaturel qui atteste en eux la présence de l’Esprit de grâce. N’est-il pas vrai qu’une multitude de fidèles, exposés comme tous les hommes aux assauts des passions et des inclinations importunes de la nature déchue, conçoivent le désir et la résolution de les combattre, emploient les moyens que Jésus-Christ leur a donnés pour les vaincre, et remportent d’innombrables victoires ? Eh bien ! ce désir et cette résolution sont surnaturels, l’emploi de ces moyens est surnaturel, ces victoires sont surnaturelles. D’où peut venir, en effet, dans les chrétiens, la résolution de combattre les passions ? Est-ce de la raison seule ? non : l’expérience universelle prouve que cette ferme résolution ne naît et ne se nourrit que de la crainte d’offenser Dieu et de se perdre, du désir et de l’espérance du salut éternel de l’âme. La raison de l’homme, lorsqu’elle est laissée à elle-même, n’est jamais en guerre déclarée avec les passions de l’homme. Elle transige avec elles quand elle ne leur obéit pas ; c’est la foi, la crainte, l’espérance, l’amour divin, qui en triomphent ; mais cette crainte de la justice de Dieu, ce désir du bonheur de l’autre vie, qui fait sacrifier les passions de celle-ci, sont-ce des sentiments purement humains ? Ne sont-ils pas manifestement l’effet de la correspondance à des grâces qui combattent pour nous contre nous, qui nous éclairent sur la corruption qui a infecté notre nature, et réveillent les bons instincts qui, sans elles, y dormiraient ensevelis ? Quel homme ignore ces grâces ? Qui ne sait, quand il leur a résisté, ce qu’elles laissent de cruels remords, jusqu’à ce que le châtiment de l’obstination se consomme par l’abandon de l’homme à lui-même ? Qui ne connaît ces combats de la nature dépravée et de la grâce de Dieu ? Qui donc niera, de bonne foi, la force surnaturelle qui nous aide à renoncer à nous-mêmes pour nous posséder en vérité, à nous perdre pour nous retrouver en vérité [41] ? Mais c’est surtout dans l’emploi du grand moyen de vaincre, que paraît visiblement l’intervention divine.
Le magistrat. — De quel moyen parlez-vous ?
L’écrivain. — Faudrait-il répondre à cette question, si l’habitude ne nous rendait insensibles aux merveilles de la religion, comme elle nous rend insensibles aux merveilles de la nature ? Mais regardez donc autour de vous et pensez ! Est-il naturel de haïr et de détester le péché au point d’embrasser, pour l’expier et en effacer la tache, la confusion divine d’un aveu sincère et complet ? Avez-vous bien pensé à ce fait de la confession ?
Je le sais, il est naturel à l’âme d’en chercher une autre pour y épancher le secret de sa peine, et quelquefois même pour se décharger du poids du crime. Aussi, le précepte de la confession n’est-il pas contraire aux bons instincts de notre nature morale. Mais s’il est en harmonie avec ce qui reste de bon et de droit dans notre nature, il est cependant de beaucoup supérieur à nos seules forces. La chose est si évidente, que si l’un des maîtres du monde, fût-il le plus puissant des rois, faisait de ce précepte une loi de son empire, nul ne s’y croirait tenu, et tous ne verraient dans sa promulgation qu’un égarement de la puissance. II est tellement au-dessus de l’homme de découvrir le fond de ses plaies morales, que jamais un pouvoir humain n’oserait l’exiger. Celui-là seul pouvait l’ordonner qui, seul, aide d’une manière ineffable à l’accomplissement de ses ordres. Le grand comte de Maistre a remarqué que dans toute société, l’aveu fait à l’autorité a une force expiatrice et un mérite de grâce reconnu par la conscience universelle ; mais ce qui a lieu dans la société domestique et civile, a été voulu de Jésus-Christ dans la société religieuse avec une toute autre perfection, par la loi de la révélation sincère des consciences. Il n’y a pas seulement ici le rare aveu d’une faute ou d’un crime, mais l’héroïque, c’est-à-dire, la complète et constante ouverture de l’âme pour obtenir sa divine guérison. Tout est divin ici, la loi, l’accomplissement de la loi et ses étonnantes conséquences : la loi qu’aucune puissance humaine n’eût pu porter sans folie ; l’accomplissement de la loi que l’homme seul n’eût jamais observée ; ses étonnantes conséquences dans le changement du cœur que saint Paul appelle si bien une nouvelle création : Nova creatura. Non, un autre que Dieu ne pouvait exiger ce remède, ni le faire accepter, ni lui donner l’efficacité expérimentale qu’il possède pour nous changer, nous inspirer graduellement d’autres désirs, d’autres volontés, une autre vie puisée ensuite avec plus de plénitude encore dans l’aliment céleste auquel il prépare, et dont la force n’est ignorée que de ceux qui n’ont pas voulu mériter par la sincérité de la confession, la faim salutaire qui est le signe de la santé recouvrée.
Le magistrat. — J’ai parcouru bien des fois des nations protestantes, et j’avoue que je n’y ai rien vu de cette vie surnaturelle. Les meilleures âmes ont à cœur d’y vivre avec honneur, et de nourrir en elles, par la lecture de la Bible, des sentiments religieux élevés ; mais cette sainte haine de soi, ce véritable amour de la guérison de l’âme dont l’Évangile est plein, et qui se prouve si courageusement par la pénitence sacramentelle qu’ont pratiquée tous les siècles chrétiens, non, cela n’y est plus [42].
L’écrivain. — Nous pourrions insister ici sur bien d’autres faits encore qui attestent la vie surnaturelle d’une multitude d’âmes ; mais qui les ignore ? Qui n’a été témoin mille fois d’actes les plus touchants, de charité, de résignation, de douceur et de patience, dans toutes les classes de la société, dans toutes les situations de la vie, et surtout à la mort où la force de Jésus-Christ est souvent si visible ? Qui ne sait ou ne peut savoir que la prière et les sacrements soutiennent seuls des êtres faibles comme nous le sommes, dans la recherche et la pratique des vertus ? Qui n’a pu comparer souvent les chagrins intérieurs des riches et des puissants du siècle, avec la paix des chrétiens heureux dans la médiocrité, résignés dans la pauvreté, et goûtant dans les douleurs mêmes, auxquelles personne n’échappe ici-bas, ce don qui fait pleurer et bénir à la fois sous une couronne d’épines ? Et cependant, toutes ces preuves de la présence de l’esprit de Dieu dans l’Église, ne sont tirées que de la vie ordinaire d’une multitude de fidèles.
Combien nos preuves ne grandiront-elles pas en éclat, si nous jetons les yeux sur cette vie d’un grand nombre d’âmes que nous rencontrons partout dévouées à la perfection de la charité !
La sainteté des conseils évangéliques
Le magistrat. — Je vous félicite de nous faire parcourir les chemins battus par les petits saints, avant de nous conduire jusqu’aux voies extraordinaires suivies par les grands.
L’écrivain. — La vie de ceux que vous appelez les petits saints est déjà un fait incontestablement surhumain. Cette vie d’élite est librement embrassée, mais le choix qu’on en fait est un acte surnaturel de fidélité à une grâce de vocation, dont le monde ne doute que parce qu’il est aveugle et ingrat. La vocation en général, est la destination de l’homme à la voie spéciale qu’il doit suivre en ce monde pour mieux parvenir à sa fin. Cette destination est un appel de la Providence (vocare, appeler) manifesté par les dispositions naturelles qu’elle donne, les lumières intérieures qu’elle accorde à ceux qui les cherchent, les circonstances qu’elle amène et où le doigt de Dieu se découvre. Mais la vocation exceptionnelle dont nous parlons, exige des lumières plus vives, des grâces plus fortes. Une voix divine plus distincte, puisqu’elle demande des sacrifices que la nature seule ne ferait pas : Sors de ta patrie et de la maison de ton père, et viens où je te montrerai [43]. C’est l’Époux des âmes qui parle et qui veut être aimé et suivi plus qu’un père et qu’une mère [44]. Mais que montre-t-il aux âmes qu’il appelle ? Il montre des vieillards sans soutiens qui demandent des enfants de la grâce pour remplacer ceux de la nature ; des enfants abandonnés qui demandent des mères ; des malades sans ressources et sans consolations qui demandent des frères et des sœurs ; des pauvres sans instruction qui demandent des maîtres dévoués qui se donnent et ne demandent rien. Il montre des hommes qui ressemblent à peine à des hommes et auxquels il faut porter, au prix de son sang la civilisation avec la religion, et presque la raison avec la foi ; il montre une foule d’âmes languissantes ou mortes selon Dieu, qui, au sein même des nations civilisées, ont besoin de la voix qui ressuscita Lazare pour les faire sortir de la corruption d’un autre tombeau ; quelquefois enfin, il ne montre qu’une lampe qui brille dans la solitude du sanctuaire où il veut les anges de la prière, pour attirer sa miséricorde sur un monde qui les voit sans les comprendre et passe en secouant la tête !
Le magistrat. — Je l’ai fait plus d’une fois moi-même, en murmurant comme bien d’autres : Si du moins ces oisifs et ces oisives se faisaient frères et sœurs de charité !
Le théologien. — On rencontre de nos jours des gens qui ne savent plus que la prière et la vie sainte doivent être comptées parmi les grandes forces qui sauvent les peuples. Ces gens considèrent les Ordres contemplatifs comme des inutilités, et traitent les chartreux, les trappistes, les enfants de saint Bernard, de désœuvrés ! Mais sans parler des services immenses rendus aux sciences, aux lettres, aux arts, à l’agriculture et même à l’industrie, par ces sortes d’instituts, et en ne voyant en eux que les asiles de la pénitence, de l’oraison et du bon exemple, il faut dire qu’ils sont un triple bienfait pour le monde. Nous ne voyons pas leurs contempteurs au service des pauvres malades. Dieu ne veut pas que chacun fasse tout, mais il veut que, dans le corps social, il y ait des membres pour chaque fonction. Dans les calamités publiques, les guerres, les contagions, on a vu les anges de la prière devenir les anges gardiens des infirmes, et la consolation de toutes les douleurs ; mais quand tout rentre dans l’état ordinaire des misères de ce monde, la Providence y remet chaque membre à sa place.
Le magistrat. — Vous m’ouvrez de nouveaux horizons : la pénitence, l’oraison, le bon exemple, sont des forces publiques.
L’écrivain. — Réservons ceci pour d’autres vacances, s’il-vous-plaît, et laissez-moi achever ma preuve.
Le magistrat. — C’est vrai : où en étions-nous ?
L’écrivain. — A vous démontrer par les faits la présence de l’Esprit-Saint dans la sainte Église. Il nous est apparu d’abord dans la lutte surhumaine d’une multitude de fidèles triomphant d’eux-mêmes, à tous les degrés de l’échelle sociale ; puis dans la vie héroïque des âmes spécialement dévouées au sacrifice. Ce sacrifice de la charité prend toutes les formes, afin de mieux répondre au besoin du monde et des hommes ; mais quel que soit le genre de dévouement demandé par la voix de Dieu aux âmes d’élite, il ne faut pas croire qu’elles embrassent jamais cette croix de l’amour sans la force de Dieu même. Non, on ne meurt pas au monde sans agonie, sans cette agonie où la nature gémit et répète : Mon Père, s’il est possible, que ce calice s’éloigne de moi… — mais où la grâce seule fait dire : Cependant que votre volonté soit faite et non la mienne [45]. Il ne faut pas croire non plus que, si la grâce est nécessaire pour commencer ce sacrifice, elle le soit moins pour le continuer. Si un seul jour, une seule heure d’abnégation pour Dieu, est au-dessus des forces de l’homme déchu, que sera-ce de toute une vie ? Que ceux-là donc qui n’auraient pas été touchés jusqu’ici du caractère de sainteté de l’Église, se donnent la peine ou la consolation d’entrer dans les sanctuaires de la charité et de la prière ; qu’ils visitent les établissements des filles de saint Vincent de Paul, les hôpitaux confiés au dévouement des sœurs de charité, les maisons d’enfants trouvés, les refuges de repenties, les hospices d’aliénés, les classes des frères du vénérable de la Salle, les cloîtres des fils et des filles de saint François, de sainte Thérèse et de tant d’autres saints fondateurs d’Ordres où l’on respire cet air qui guérit de la contagion du monde, et ils verront partout les institutions religieuses éprises du triple amour de Jésus-Christ, pour l’enfance, la pauvreté et le malheur. — Jamais rien de pareil ne s’est vu hors de l’Église. S’il était besoin de témoignages pour éloigner ici toute espèce de doute, nous citerions l’aveu célèbre d’un homme plus célèbre encore, Leibnitz, dont le génie et la bonne foi firent de la fin de sa vie un long soupir vers la foi catholique, qu’il confessa enfin dans l’un de ses chefs-d’œuvre, son Système théologique.
Je ne trouve – dit-il dans cet ouvrage où il embrasse la foi tout entière – je ne trouve que dans la seule Église qui a retenu le nom et le caractère de la catholicité, ces exemples éminents de vertus héroïques et de vie intérieure qui sont fréquents chez elle. Les ordres religieux et les autres instituts du même genre m’ont toujours paru admirables. Ceux qui les méprisent n’ont de la vertu que des idées vulgaires, et ne mesurent ce que les hommes doivent à Dieu que sur leur vie froide, routinière et sans âme [46].
Le théologien. — Le grand homme a raison, et c’est justement parce que ces institutions sont les plus belles fleurs de l’Église, que ses ennemis, quand ils en ont la puissance, les fauchent toujours les premières ; mais cette faux n’abat que les tiges sans atteindre la racine, et de cette racine des conseils évangéliques s’élèvent, quand la persécution a passé, de plus vigoureux rejetons. Leibnitz a très bien vu dans ces familles toujours renaissantes, vouées à la prière, au sacrifice et au dévouement, l’un des grands faits qui distinguent l’Église des sectes, et qui manifestent en elle la présence de la sève divine qui manque à ses rivales. En y regardant de plus près, on découvre bien vite les deux causes immédiates de cette différence.
• La première est dans l’abandon que les sectes ont fait de la vertu angélique qui consacre les vierges à Jésus-Christ, et qui seule donne à l’âme la pleine liberté de s’élever à Dieu et de se dévouer aux hommes ; de s’élever à Dieu par une prière plus constante, et de se dévouer aux hommes par un plus entier sacrifice, double liberté de la prière et du sacrifice, de la prière qui obtient l’amour et la force, et du sacrifice qui les répand [47].
• La seconde des causes de la stérilité des sectes en présence de la fécondité de l’Église, est dans l’abandon de l’eucharistie, véritable sacrement de vie pour les âmes et pour le monde. Au nom de saint Vincent de Paul, la philanthropie se découvre, mais elle respecte et admire ce qu’elle ne comprend pas : « Ne sentez-vous pas – disait Vincent à ses missionnaires – ne sentez-vous pas après la communion le feu qui brûle dans vos cœurs ? »
Ces paroles révèlent la source de la charité catholique. Elles expliquent aussi ce mot qui appartient, en partie du moins, à Bergier [48] :
Le protestantisme est la doctrine de l’absence du Christ, comme le déisme est la doctrine de l’absence de Dieu, tandis que l’Église est la cité de la présence réelle de Jésus-Christ et de son esprit sanctificateur.
Nous venons d’en constater les manifestations sensibles dans la vie des fidèles en général, et dans celle des âmes spécialement vouées à Dieu. Nous n’avons pas dit que les âmes de bonne foi dans l’erreur fussent privées de l’esprit de grâce, mais nous disons avec Leibnitz, qu’en dehors de l’Église on ne trouve nulle part les faits éclatants, nombreux et constants, qui attestent chez elle la grande effusion du cœur de Dieu : ln qua sola videmus excellentium virtutum asceticæque vitæ eminentia exempla passim edi atque curari.
Le magistrat. — Le témoignage de Leibnitz est écrasant pour la prétendue réforme. Mais je voudrais revoir dessiné à grands traits, afin de l’embrasser d’un seul regard, le tableau de la sainteté de l’Église dans sa doctrine et sa vie ?
Conclusion
L’écrivain. — La sainteté, c’est l’amour divin en esprit et en vérité ; l’Église seule commande d’aimer Dieu ainsi ; l’Église seule fait demander à Dieu de l’aimer ainsi et de le suivre ; l’Église seule ouvre aux âmes les sources fécondes de cet amour qui ne produit que chez elle ses incomparables fruits. Voyez : il n’est dans tout le cours des siècles qu’une seule voix qui ait prononcé sur la terre cette parole étonnante : Celui qui aime son père et sa mère plus que moi, n’est pas digne de moi [49]. Évidemment si cette parole n’était pas de Dieu, elle serait une folie ou une infamie ; — mais comment douter de sa source en présence de son miraculeux accomplissement ? Jésus-Christ seul a demandé, a voulu l’amour du monde, Jésus-Christ seul a dit de lui-même qu’il attirerait cet amour des hommes et des siècles : Et ego si exaltatus fuero a terra, omnia traham ad meipsum [50]. Jésus-Christ seul a été aimé des hommes et des siècles comme il l’a voulu. Quel est, dites-le-moi, le grand homme, l’insigne bienfaiteur de ses frères qui ait été aimé des siècles après sa mort ? Aimé, comme aime et célèbre l’histoire, à la bonne heure ; mais aimé comme on aime, selon l’expression de saint François de Sales, aimé des cœurs et des âmes, de cet amour qui est l’âme de la vie, qui l’illumine et la transforme, qui le fut jamais après sa mort, hormis Jésus-Christ seul ? — Lui seul a aimé le monde, comme Dieu seul sait aimer : ln hoc cognovimus, charitatem Dei, quoniam ille animam suam pro nobis posuit [51], et lui seul a été aimé du monde comme un Dieu seul mérite de l’être. Le sang des martyrs, l’apostolat perpétuel, la pénitence des déserts, la plume de feu des docteurs, l’amour ineffable des vierges, les larmes du repentir versées aux pieds de Jésus-Christ depuis Madeleine jusqu’à nous, la prière répandue devant ses tabernacles, les flammes qui s’allument dans la communion et produisent ensuite de si humbles et de si grandes choses, tout manifeste dans l’Église seule l’accomplissement unique, surhumain, visiblement divin de la parole unique, surhumaine, visiblement divine, que l’Église répète à ses enfants, en leur montrant la crèche, la croix et l’eucharistie : Celui qui aime son père et sa mère plus que moi n’est pas digne de moi [52].
Le magistrat. — En vérité, je n’avais jamais réfléchi à cet amour que lui seul commande et obtient en Dieu ! Nous avons des yeux, et nous ne voyons pas ! Si Jésus-Christ est visiblement Dieu parce que lui seul a fait attester sa divinité par les deux témoins que Dieu seul peut prendre, le passé et l’avenir ; s’il est visiblement Dieu, parce que lui seul s’est rendu le maître des temps ; n’est-il pas visiblement Dieu encore parce que lui seul s’est rendu le maître des cœurs ? Les temps et les cœurs vaincus ne racontent-ils pas sa gloire avec la même voix que les cieux [53] ?
L’écrivain. — Et l’Église qui est le champ de ces deux conquêtes, n’est-elle pas toujours le signe vivant qu’il a laissé au monde de sa toute-puissance, la démonstration catholique de la révélation chrétienne ?
Le théologien. — Ecclesia Dei vivi columna et firmamentum veritatis [54]. Elle est la manifestation de la force et de la sagesse de Dieu dans le monde moral, comme l’ordre et la beauté des cieux en sont la manifestation dans le monde physique : Et opera manuum ejus annuntiat firmamentum [55] ; mais il manquerait un témoignage à la sainteté de notre Mère, si ses ennemis ne la confessaient pas à leur tour.
Le témoignage des ennemis de l’Église
Le magistrat. — Où et quand la confessent-ils ?
Le théologien. — N’avez-vous jamais entendu cette voix qui retentit par les mille bouches de la presse, quand un scandale afflige la grande famille des enfants de Dieu ?
Le magistrat. — Mais c’est le contraire de ce que vous promettez !
Le théologien. — Le contraire ? D’où vient donc que sur cette terre ingrate qui produit tant de ronces et d’épines, où les crimes se multiplient au point de se faire oublier les uns les autres et de se faire raconter de sang-froid dans mille ouvrages trop recherchés par une curiosité coupable, d’où vient que si le scandale touche la robe du prêtre, ou si le crime vient souiller une âme consacrée, un cri d’horreur s’élève de tous les côtés à la fois, grandit avec puissance, nourri qu’il est par la consternation des bons et la joie des méchants ? — C’est la justice de Dieu sans doute qui éclate dès ce monde sur le sacrilège ; mais n’est-ce pas aussi de la part du monde lui-même, le sentiment de l’énormité du contraste entre le crime et la sainteté réelle de la famille où il se rencontre ? Ce n’est donc pas seulement Dieu qui proclame le sacrilège, c’est-à-dire, la profanation de ce qui est saint, mais c’est aussi le monde, et même le monde condamné par Jésus-Christ, qui, avouant par sa surprise et sa joie la sainteté profanée, prouve ce qu’il voudrait nier, et confesse ce qu’il voudrait proscrire.
Le magistrat. — C’est vrai, je vous comprends. J’ajouterai même une réflexion que la vôtre me suggère : c’est que la vue des vertus chrétiennes, des grands exemples des saints, et la présence de toutes les œuvres que l’amour de Dieu leur inspire, produit nécessairement au sein de l’Église, chez ceux qui résistent à Dieu pour céder à leurs passions, une irritation antireligieuse inconnue chez les nations où les grandes sources de la grâce sont délaissées.
L’écrivain. — Cette pensée me rappelle l’objection que vous prétendiez tirer de la supériorité morale des nations protestantes, surtout de l’Angleterre, qu’on a toujours en vue quand on veut citer un grand modèle aux peuples catholiques, Mais la discussion sur la supériorité ou l’infériorité morale des peuples, si par là on entend la valeur du caractère et les vertus humaines et civiques, ne touche même pas à la grande question que vous venez de traiter. En effet :
1° l’Église n’est pas concentrée dans l’une ou l’autre nation, mais elle les embrasse toutes, et produit chez toutes, dans une foule de ses enfants, cette vie manifestement surnaturelle dont vous nous avez montré les degrés divers inconnus au protestantisme.
Puis, 2° en produisant partout cette vie surnaturelle, elle ne peut qu’élever la nature, modifier le caractère, et non les créer de nouveau. La lumière de la foi et la force de la grâce sauvent partout les âmes, mais n’opèrent pas chez tous les peuples des choses également grandes. Il en est, proportion gardée, des peuples comme des individus : il suffit d’être bon chrétien pour sauver son âme, mais la fidélité à la grâce ne fait pas seule un grand homme, un homme de grand caractère et de grands moyens ; non, elle se borne à lui en faire faire un plus sublime usage, et d’un grand homme elle en fera ainsi un plus grand, en lui inspirant des vues plus hautes et une force supérieure à celles de la nature. C’est ainsi que la foi ne fait pas seule un grand peuple ; mais de deux peuples naturellement grands par leur caractère et leurs qualités, le plus grand, incomparablement, sera celui qui aura conservé la vraie foi.
J’appliquerai ces principes évidents à un fait qu’on cite souvent sans raison pour contester la vérité historiquement certaine de l’influence de la religion sur la civilisation : Voyez l’Italie, dit-on, voyez la nation où réside la papauté : n’est-elle pas au second ou au troisième rang ? — Je réponds que l’Italie, qui a porté dans ses flancs la civilisation moderne, est une vieille terre habitée par les descendants de bien des races, et où la Providence a placé la résidence du vicaire du Christ, précisément sans doute afin que le monde ne confondît pas la puissance de Dieu avec celle des hommes et des peuples. Mais si c’est de l’Italie que part la parole du Saint-Siège, elle arrive partout tout entière, et cette divine semence rapporte selon la terre où elle tombe. — Le centre visible de l’Église est à Rome, mais la doctrine de l’Église, les sacrements de l’Église, la vie et les œuvres de l’Église, ne sont pas plus près de l’Italie que de tout autre point de l’univers.
[1] — Voir Le Sel de la terre 112-113 (numéro spécial sur Vatican I), p. 77-86, mais aussi p. 22, 29, 31-32, 119, 124, 163, 180-181, 186, 192-194, 256, 374, 400, 454.
[2] — Voir Le Sel de la terre 112-113, p. 256.
[3] — Extraits de l’ouvrage Le libre examen de la vérité de la foi, Entretiens sur la démonstration catholique de la révélation chrétienne, Paris/Tournai, Casterman, 1861, 3e édition revue et corrigée par l’auteur, p. 379-455. Texte légèrement abrégé par nos soins.
[4] — L’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d’eau jaillissante pour la vie éternelle. (Jn 4, 14).
[5] — 1 Jn 2, 15.
[6] — Ps 44, 11.
[7] — Mc 10, 30 ; Mt 22, 37.
[8] — Qui a mes commandements et les observe, celui-là est celui qui m’aime. Jn 14, 21.
[9] — Tu aimeras de tout ton cœur, de toute ton âme et de toutes tes forces. Mc 10, 30 ; Mt 22, 37.
[10] — Mt 28, 39.
[11] — Ap 3, 1.
[12] — Il a fait naître d’un seul toute la race des hommes […] afin qu’ils cherchassent Dieu (Ac 27, 26).
[13] — Ps 73, 23.
[14] — Sur le comte Frédéric-Léopold de Stolberg (1750-1819), voir Le Sel de la terre 100, p. 167 ; sur Frédéric Hurter (1787-1865), ibid., p. 162-163 ; sur Augustin Thierry (1795-1856), voir Le Sel de la terre 105, p. 168-169. (NDLR.)
[15] — Ac 17, 23.
[16] — Traité de l’amour de Dieu, l. 2, ch. 15.
[17] — Traité de l’amour de Dieu, l. 1, ch. 18.
[18] — Ps 4, 7.
[19] — Saint Alphonse-Marie de Liguori, Les Vérités de la foi, 2e partie, ch. 13.
[20] — Blaise Pascal, Pensées, ch. 7.
[21] — Rm 1, 25.
[22] — « Car, bien qu’ils aient connu Dieu, ils ne l’ont pas glorifié comme Dieu » Rm 1, 21.
[23] — Cicéron, De natura deorum, l. 3 § 36.
[24] — Horace, l. 1, ép. 18.
[25] — Mt 4, 9.
[26] — « Tous les dieux des païens sont des démons » Ps 95, 5.
[27] — Gn 3, 5.
[28] — Jn 8, 44.
[29] — Jn 14, 30 ; 16, 2.
[30] — Mt 23, 27.
[31] — Luther a écrit sur ce sujet son fameux livre du serf-arbitre contre le libre arbitre.
[32] — Luther, De Captivitate Babylonis, t. 2, fol. 284.
[33] — Voir la Symbolique de Möhler [1796-1838] ou l’exposition des contrariétés dogmatiques entre les catholiques et les protestants, d’après leurs confessions de foi publiques [Symbolik, oder Darstellung der dogmatischen Gegensätze der Katholiken u. Protestanten nach ihren öffentlichen Bekenntnissschriften, Mayence, 1832 ; trad. fr. 1859.].
[34] — La foi qui opère par la charité (Ga 5, 6).
[35] — Saint Thomas explique que la grâce sanctifiante, qui est le principe de tout mérite surnaturel, ne peut pas être méritée par un homme en état de péché mortel : elle est un don gratuit de Dieu. Cela détruit l’erreur pélagienne. En face, à l’autre extrême, se trouve l’erreur luthérienne qui prétend que l’homme ne peut rien mériter. Saint Thomas y avait déjà répondu en montrant que l’homme en état de grâce peut réellement mériter, par ses actes vertueux et surnaturels, un accroissement de la grâce sanctifiante ainsi que la gloire éternelle. Voir toute la question 114 de la prima secundæ. [NDLR.]
[36] — Le principe du protestantisme : le libre examen, qui fait que chacun n’admet que ce qui lui paraît vrai, sans cette réelle soumission de l’esprit, nécessaire à la foi. [NDLR.]
[37] — Mt 2, 27.
[38] — Les pharisiens s’assemblèrent ... et l’un d’eux, qui était docteur de la loi, le tenta, en lui faisant cette question : Maître, quel est le grand commandement de la loi ? Jésus lui répondit : Vous aimerez le Seigneur votre Dieu, de tout votre cœur, de toute votre âme, et de tout votre esprit. C’est là le plus grand et le premier commandement. Voici le second qui est semblable à celui-là : Vous aimerez votre prochain comme vous-même. Dans ces deux commandements sont renfermés toute la loi et les prophètes (Mt 22, 34~40).
[39] — Justice commutative : réglant les échanges entre les hommes. (NDLR.)
[40] — Les éclectiques : les disciples du philosophe rationaliste Victor Cousin (1792-1867). (NDLR.)
[41] — Jn 12, 25.
[42] — Nous y avons rencontré ces sentiments chez les âmes qui reviennent à la foi de leurs pères. Nous croyons aussi qu’ils se retrouvent à certain degré chez celles qui, moins à même de la connaître, lui appartiennent par leur bonne foi.
[43] — Gn 12, 1.
[44] — Mt 10, 37.
[45] — Mt 26, 39.
[46] — « Neque id [homines habere asceticos et contemplativos] ex minimis eorum quæ Ecclesiam illam commandant, quæ una Catholicæ nomen et insignia retinuit, in qua sola videmus excellentium virtutum asceticæque vitæ eminentia exempla passim edi atque curari. Itaque mihi fateor semper religiosos ordines, aliaque ejusmodi laudabilia instituta, mire probata fuisse [...] Quicumque hæc spernunt, hi nihil nisi plebeium et vulgare de virtute sapiunt et hominum obligationem erga Deum […] frigida illa consuetudine vivendi, quæ vulgo sine zelo, sine spiritu in animis regnat, inepte metiuntur. » (Systema Theologicum, edit Lovanii, 1845)
[47] — Saint Paul le dit en portant à l’amour de la virginité et de la continence parfaite : « Pour moi, je désire vous voir dégagé de soins et d’inquiétudes. Celui qui n’est point marié s’occupe du soin des choses du Seigneur, et de ce qu’il doit faire pour plaire à Dieu. Mais celui qui est marié s’occupe du soin des choses du monde, et de ce qu’il doit faire pour plaire à sa femme, et ainsi il se trouve partagé. De même une femme qui n’est point mariée et une vierge s’occupe du soin des choses du Seigneur, afin d’être sainte de corps et d’esprit ; mais celle qui est mariée s’occupe du soin des choses du monde et de ce qu’elle doit faire pour plaire à son mari. Or, je vous dis ceci pour votre avantage, non pour vous tendre un piège ; mais pour vous porter seulement à ce qui est plus saint, et qui vous donne la liberté de prier Dieu sans obstacles (1 Co 7, 32). — Saint Paul qui a divinement parlé de la sainteté du mariage, conseille (1 Co 7, 25) cependant la continence parfaite, en se donnant lui-même pour exemple (v . 7) et enseigne qu’elle est plus sainte que le mariage (v. 35) et qu’elle donne une plus grande liberté à la charité.
[48] — L’abbé Nicolas-Sylvestre Bergier (1718-1790) fut un des apologistes catholiques qui luttèrent contre les prétendus « Philosophes » du 18e siècle. (NDLR.)
[49] — Mt 10, 37.
[50] — Jn 12, 32.
[51] — En cela nous connaissons la charité de Dieu : en ce qu’il a donné sa vie pour nous (1 Jn 3, 16). — Ce texte suffirait à lui seul pour confondre la tranchante ignorance de ceux qui affirment ne pas trouver dans le nouveau Testament, ou du moins hors de saint Paul la confession de la divinité du Christ. Mais les textes de l’Évangile où cette divinité est formellement affirmée sont nombreux et décisifs.
[52] — Mt 10, 37.
[53] — Cœli enarrant gloriam Dei (Ps 18, 2).
[54] — « L’Église du Dieu vivant, colonne et fondement de la vérité » 1 Tm 3, 15.
[55] — « Et le firmament fait connaître l’œuvre de ses mains » Ps 18, 2.

