Le vrai visage de saint François
Chronique d’Assise
par le père Antoine de Fleurance o.f.m. cap.
Les capucins de Morgon sont entrés en guerre pour défendre l’honneur de leur père. En effet, saint François et sa spiritualité sont de plus en plus instrumentalisés au service des idées subversives modernes : écologie, fraternité universelle, œcuménisme, dialogue interreligieux, pacifisme, etc. Le Poverello, déformé, « revu et corrigé », sert au rapprochement entre l’Église conciliaire et l’idéal maçonnique. Le nouveau saint François devient alors un médiateur de choix, un véritable pont jeté entre deux camps qui s’opposaient radicalement depuis 2000 ans et qui finissent par se rejoindre et par travailler exactement dans le même sens mondialiste.
Nous publions ici les deux premières Chroniques d’Assise [1].
Le Sel de la terre.
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Les capucins en guerre !
Présentation
LES CAPUCINS se lancent-ils dans la presse ? Rassurez-vous ! Cette feuille d’information dont vous tenez en main le premier numéro restera modeste. Mais pourquoi se lancer dans l’écriture et la publication d’un nouveau bulletin qui va venir rejoindre ses centaines de frères aînés et peut-être se perdre dans la masse ? C’est qu’il y va de l’honneur, de notre honneur, ou plutôt de l’honneur de notre père. « Honore ton père de tout ton cœur, et n’oublie point les gémissements de ta mère. Souviens-toi que sans eux, tu ne serais point né, et rends-leur ce qu’ils ont fait pour toi » (Si 7, 29-30). Saint François est notre père et un père dont nous pouvons – ou plutôt devons – être fiers. Saint François est attaqué, défiguré, instrumentalisé par les ennemis de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Notre devoir est de le défendre et de venger son honneur, Voilà la raison de cette feuille.
Notre séraphique père saint François est un grand saint catholique
Tout saint canonisé est un grand saint digne d’admiration, de vénération et surtout d’imitation. Tout saint fondateur est le père d’une grande famille et une lumière dans la sainte Église. Mais peu ont reçu tant d’éloges de la part, non seulement de ses fils, mais de l’Église elle-même par la voix de ses souverains pontifes. Nous ne citerons aujourd’hui que le pape Pie XI dans son encyclique Rite Expiatis du 30 avril 1926 sur le 7e centenaire de la mort de saint François d’Assise :
Certes c’est un acte téméraire que de comparer entre eux les héros de la sainteté, appelés à la céleste patrie ; le Saint-Esprit les a choisis pour remplir auprès des mortels, chacun une mission ou une charge différente ; d’ailleurs, de semblables comparaisons qui, le plus souvent, proviennent des passions mal réglées, sont stériles et injurieuses envers Dieu, l’auteur de la sainteté. Toutefois, il semble bien qu’il n’y eut point de saint en qui l’image du Christ Seigneur et la méthode de vie évangélique aient resplendi avec plus de ressemblance et d’expression qu’en saint François. Aussi, lui qui se nommait lui-même le héraut du Grand Roi, a-t-il été appelé un autre Christ, parce qu’il a présenté en sa personne à ses contemporains et aux siècles futurs, comme une réincarnation du Christ. C’est pourquoi il vit aujourd’hui devant nos yeux et passera à toute la postérité. […] Pourquoi, si longtemps après la mort de cet homme séraphique, la piété des catholiques et l’admiration des acatholiques eux-mêmes s’enflamment-elles d’une ferveur nouvelle, si ce n’est que son image resplendit avec le même éclat que jadis ct que les peuples implorent sa vertu, si puissante encore pour leur guérison ? Son action bienfaisante s’étendit, en effet, à l’univers entier, elle restaura en grande partie la pureté de la foi et des mœurs ; elle fit pénétrer bien plus intimement dans la vie sociale les notions de charité et de justice.
Le Saint-Père expose ensuite le but de son encyclique : « exciter dans le peuple chrétien l’esprit franciscain qui, d’ailleurs, ne diffère en rien de l’esprit évangélique », avant de brosser le tableau des principales vertus de notre saint fondateur : la pauvreté bien sûr, sa Dame si chère, l’humilité, l’amour de l’Église, la pureté et la pénitence, la charité enfin. Puis il rappelle sa mission : restaurer l’Église.
Vous comprenez donc pourquoi nous aimons saint François : c’est notre père, mais aussi et surtout c’est un très grand saint et un saint qui peut beaucoup pour la sainte Église, aujourd’hui comme hier. Mais voilà que ce père si tendrement aimé et admiré est défiguré.
Notre père est attaqué
La révolution s’est attachée à salir la mémoire de saint François, mais d’une manière particulièrement sournoise et odieuse : en le louant et l’exaltant à sa manière, l’instrumentalisant au service de ses faux idéaux. Dans une conférence récente [2], M. l’abbé Davide Pagliarani a justement fait remarquer que c’est parce que saint François ressemble beaucoup au Christ Jésus, qu’il a été défiguré de la même manière : considérant que l’attaquer de front serait plus nuisible au bourreau qu’à la victime, ses ennemis ont résolu d’exploiter sa réputation et de la faire servir à leur fin. « Jésus-Christ est un grand homme, un super-homme, le plus grand de tous les hommes, mais il n’est qu’un homme « répètent-ils à satiété. De même ils nous affirment sans sourciller « François est un grand homme, un grand poète, un grand humaniste, ami de la nature et de la liberté… mais il a été récupéré par l’Église catholique ».
Dès la fin du 19e siècle on a présenté saint François comme un révolutionnaire, un précurseur des protestants, un apôtre de la fraternité universelle chère aux francs-maçons, un pacifiste avant l’heure. De grands noms se sont attachés à le faire passer pour tel et aujourd’hui encore on le présente comme le prophète du mondialisme. Son seul tort aurait été de se laisser « tromper » par les princes de l’Église qui l’ont ainsi bâillonné et ont empêché son mouvement de libération de produire ses fruits ! A cela, Pie XI répondait :
Quelle ineptie, quelle méconnaissance profonde du Pauvre d’Assise manifestent ceux qui, pour servir leurs systèmes et leurs erreurs, inventent un saint François – chose incroyable ! – impatient de la discipline ecclésiastique, ne se souciant guère de la doctrine de la foi et précurseur et avant-garde que ces multiples fausses libertés que l’on commença de glorifier au début de l’époque contemporaine. […] Cet homme catholique et tout apostolique répétait dans sa prédication cet enseignement capital qu’il « fallait garder inviolablement la foi de l’Église romaine et […] observer le plus profond respect envers le clergé [3] ».
Puis on a prétendu s’entendre avec les « chrétiens séparés », développant un faux œcuménisme rapidement condamné par les papes, Et là encore on a trouvé qu’il ferait très bien d’y inviter le Poverello d’Assise, et lorsque l’abomination de la désolation est entrée dans le lieu saint, lorsque les papes eux-mêmes se sont faits promoteurs de cette nouveauté injurieuse pour l’Église et son cher Fondateur, on n’a rien trouvé de mieux que de proclamer saint François « patron de l’ œcuménisme » et c’est à Assise qu’on s’est réuni en une désormais trop célèbre manifestation. Et aujourd’hui, c’est encore « l’esprit d’Assise » que l’on invoque pour présider à toutes les entreprises « œcuméniques ».
Ensuite, on s’est rappelé comment l’auteur du Cantique des créatures aimait la nature qui, voyant en lui l’homme parfaitement soumis au Créateur, se plaisait à lui obéir. Alors on s’est dit qu’il ferait très bien la propagande de l’écologie. Et lorsque l’Église elle-même, ou plutôt ses représentants, ont pensé qu’il devenait urgent de trier ses poubelles et de promouvoir une Terre propre, c’est à saint François qu’on a demandé le patronage de cet avilissement de notre sainte Mère l’Église.
Enfin, mais est-ce bien la fin ? – le Poverello, le chantre de Dame Pauvreté, ne pouvait manquer de provoquer l’admiration des socialistes eux-mêmes et des promoteurs d’une « Église pauvre ». C’était facile, c’était presque inévitable, et c’est arrivé. Le pape François se veut l’instigateur d’une nouvelle économie, l’économy of Francesco, s’il vous plaît. Il fallait cela pour que le tableau fût complet.
Devant un tel spectacle, resterons-nous silencieux et inactifs ? Des voix déjà se sont levées qui ont rétabli la vérité, et nous les en remercions ; mais c’est en tant que fils de saint François, nous avons le devoir de parler à notre tour.
Les capucins en guerre
« Malheur à moi ! pourquoi suis-je né pour voir la destruction de mon peuple et la destruction de la cité sainte, et pour y demeurer lorsqu’elle est livrée aux mains des ennemis ? » (1 M 2, 7). Nous avons déjà élevé la voix dans notre Lettre aux Amis, à différentes reprises ; l’heure est venue d’intensifier le combat. Nous le ferons par ces pages qui, si Dieu veut, paraîtront tous les deux mois. Nous tâcherons de vous exposer le véritable esprit de saint François et de réfuter les erreurs propagées dans le monde à son sujet.
Bien sûr nous ne sommes qu’un petit David en face d’une armée de Goliaths. Mais peu importe. Nous écrirons, pour l’honneur de saint François, nous diffuserons ces feuilles auprès de nos fidèles, de nos Tertiaires et de nos amis, eux-mêmes les reproduiront au besoin pour les diffuser autour d’eux, et saint François sera mieux connu, mieux aimé, mieux imité.
En ce 8e centenaire des premiers martyrs franciscains qui ont mérité l’éloge du saint fondateur : « désormais je puis dire que j’ai cinq frères mineurs », nous nous placerons sous leur patronage. Ils étaient tout imprégnés du véritable esprit de saint François et ils ont manifesté leur amour pour l’Église en donnant leur vie pour leur foi. Ils sont une démonstration vivante de ce que nous aimerions démontrer au monde moderne : un vrai Frère Mineur est nécessairement un vrai catholique.
Nous ne pouvons mieux faire que de terminer en citant de nouveau Sa Sainteté Pie XI, au début de la même encyclique :
[Nos Fils doivent] rappeler et glorifier en chœur ses actes, ses vertus et son esprit. Rejetant le portait mensonger que se font de cet homme séraphique d’assez récents fauteurs d’erreurs et qui sourit à des personnes mondaines et délicates, ils feront en sorte que tous les fidèles imitent la forme de sainteté qu’il reproduisît en sa personne, d’après la pureté et la simplicité de la doctrine évangélique.
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Trahi et défiguré depuis longtemps
LA PRESENTE FEUILLE veut simplement montrer que le travestissement de saint François par les ennemis de l’Église ne date pas de la réunion interreligieuse d’Assise du 27 octobre 1986, ni de l’encyclique Laudato Si du pape François. Ce processus a des racines profondes et nous vous invitons aujourd’hui à déterrer l’une d’elle que l’on peut résumer en une formule : « le phénomène Paul Sabatier ». Nous nous contentons de citer quelques auteurs qui montrent de quoi il s’agit.
Qui est Paul Sabatier et ce qu’il a fait
Dans l’année qui suivit la mort d’Ozanam, A. Von Hase publia son Histoire de saint François, et en donna aussitôt une recension qui, d’une part, précise et accentue, mais fausse, d’autre part, la figure du Saint.
Il la précise grâce à la magie du style, qui fait ressortir « sa complète originalité », se détachant sur le fond de l’Ombrie : « la Galilée italienne, à la fois fertile et sauvage, riante et austère » ; il la précise aussi dans l’étude intime du Cantique de Frère Soleil, « le plus beau morceau de poésie religieuse après les Évangiles, l’expression la plus complète du sentiment religieux moderne » ; il la précise encore quand il analyse la sainteté de François et reconnaît le bien-fondé de la thèse du livre De conformitate de Barthélémy de Pise, – c’est-à-dire que saint François fut vraiment un alter Christus.
Mais il la fausse en niant résolument les stigmates, où il ne voit qu’une mystification de Frère Elie, perpétrée sur le cadavre même du Saint ; il la fausse lorsqu’il n’a que du dédain pour son Ordre et se borne à louer en lui ce qu’il pourrait, à l’occasion, avoir de blâmable, certains germes d’hérésie précurseurs de la Réforme.
C’est ainsi que Renan, continuant Michelet et à la remorque de Hase, présentait saint François à ces mêmes protestants qui, au 16e siècle, l’avaient déjà couvert d’injures. C’était une invite, et, quarante ans plus tard, Paul Sabatier, le meilleur héritier de Renan, dans le camp franciscain, devait en profiter magnifiquement [4].
Sa Vie de saint François, où il assimile en quelque sorte le fruit des longues études élaborées dès le début du 19e siècle et qui ont redoublé d’activité après le centenaire, a le mérite de mettre saint François en contact direct avec l’âme moderne, en unissant ensemble l’érudition et la poésie ; mais elle a le grave tort d’altérer la physionomie du Saint d’après l’interprétation de Michelet, de Renan et des protestants les plus récents, en le détachant spirituellement de l’Église, pour en faire une victime ou pour le moins un « mutilé » de Rome. Sabatier part de cette opinion, vraiment indigne d’un savant, que les Italiens, incapables de saisir les pensées secrètes, les souffrances intimes, les nuances de l’esprit, n’ont su en saisir que les traits les plus marquants, dont ils ont supprimé les ombres et accentué les contours, pour créer un mythe. Il pense donc, lui, nous donner le véritable saint François, et il nous le donne (malgré les déclarations de la préface de 1918) substantiellement attaché à ce catholicisme natif et indestructible, et à ce surnaturel, qui est tout à la fois le substratum et le fond nécessaire de sa grandeur. Certes, on ne peut s’étonner que l’œuvre de Sabatier plaise à tous : aux savants par la solidité de la documentation, aux non-savants par la beauté du récit qui va découvrir, dans le Saint, les fibres les plus cachées de l’homme, et cela non point avec la pesanteur d’un philosophe, mais avec la délicatesse d’un poète. Son secret, Sabatier nous le livre dans cette phrase de la préface : « L’amour est la vraie clef de l’histoire. » Et il aime saint François au point de vivre spirituellement avec lui, et c’est pour cela qu’il le fait aimer. Mais il l’aime comme homme, et c’est seulement comme homme qu’il le comprend. Et voilà pourquoi il le dépeint comme homme ; et voilà pourquoi la vie surnaturelle qui est, pour ainsi dire, l’essence même du Saint, lui échappe entièrement. Nous l’avons déjà dit, pour ce qui touche au franciscanisme, Sabatier continua Renan. En mettant ce volume à l’Index, l’Église signalait un danger et dénonçait un piège dans cette façon de montrer aux âmes un saint François qui n’est qu’un homme, rien qu’un homme, bien plus, un homme mutilé par Rome, qui en aurait ainsi faussé, grâce à l’inf1uence persuasive du cardinal Ugolin, le véritable idéal.
Sabatier a donné une suite à sa Vie de saint François. C’est une collection d’études et de documents sur l’histoire religieuse et littéraire du Moyen Age. Placée sous sa direction, cette collection débute par son édition critique du Speculum perfectionis. Dans la préface, il diminue le mérite de Celano et de saint Bonaventure, pour mettre en valeur les textes attribués à Frère Léon et aux spirituels, et reprend ainsi le problème des sources, moyen détourné de réveiller la question endormie de la véritable physionomie de saint François et de sa descendance. Mais pour attirer à saint François la sympathie du public en général, ces travaux destinés plutôt à des spécialistes furent moins utiles que La Vie de 1894, dont on peut dire qu’elle marque le début de la renaissance franciscaine moderne. Sabatier, comme Masseron le fait finement remarquer, est ainsi le fondateur d’un Quatrième Ordre, celui des franciscophiles, purement laïc et intellectuel, qui fera de nombreuses recrues au cours du 20e siècle [5].
Les succès inouïs de ce protestant franciscanisant
La grande Bretagne, peu de temps après la guerre de 1914, avait voulu fêter par de grandes solennités, le septième centenaire de l’arrivée des Frères Mineurs sur son sol. Elle avait convié à parler dans la cathédrale métropole du pays, à Cantorbéry, le plus notable des franciscanisants. Il n’appartenait pas à l’Église d’Angleterre, c’était un calviniste et c’était un Français, mais son talent d’écrivain lui avait valu une renommée mondiale et sa biographie de saint François, avait jeté sur le Saint d’Assise un éclat nouveau qui le rendait plus proche de nous. Cette libéralité, l’Église d’Angleterre ne fut pas seule à en faire montre à l’égard de Paul Sabatier : bien longtemps auparavant la ville si catholique d’Assise l’avait nommé Citoyen d’honneur et même avait mis à sa disposition une maison. L’Ordre des Frères Mineurs lui-même lui témoigna également son estime en maintes occasions ; je ne veux rappeler que la plus touchante : cela se passait peu après la guerre de 1914 ; l’Université de Strasbourg, redevenue française, venait de rouvrir ses portes ; à la fin du premier cours que prononça Sabatier – il avait à peine fini de parler – un frère mineur se précipita vers lui du haut des gradins et l’embrassa devant toute la Faculté. On ne pouvait mieux exprimer, urbi et orbi, son sentiment. C’est donc à Sabatier qu’était incombé la charge de parler à Cantorbéry, de saint François ; l’âge avait fort affaibli sa voix – il devait mourir peu après – et on l’avait peu entendu dans l’énorme vaisseau de la cathédrale, aussi, pour permettre à l’ensemble des assistants de goûter sa parole, on tendit un voile sur toute la longueur du vaisseau, à mi-hauteur des voutes pour empêcher les ondes de se perdre sous les croisées d’ogives. Le sujet que traita Sabatier fut l’Actualité de saint François d’Assise [6].
Sabatier le « pape du modernisme »
Paul Sabatier (1858-1928), formé lui-même à la théologie la plus libérale par son homonyme Auguste Sabatier, fut tourné par ses études franciscaines vers les choses catholiques, et en garda le goût de travailler à la réforme de l’Église. Son libéralisme personnel le poussait à rechercher les relations ecclésiastiques et lui permit souvent d’en trouver. Mais son action devait surtout s’exercer au dehors par la parole et la presse, en vue d’intéresser l’opinion protestante ou laïque de France, d’Angleterre et d’Italie aux personnes et aux œuvres qu’il jugeait propres à régénérer l’Église catholique. Ce genre de ministère l’a fait surnommer plaisamment le « pape du modernisme [7]. […]
C’étaient surtout les protestants libéraux qui aimaient se faire les auxiliaires officieux du modernisme. P. Sabatier se montrait particulièrement actif. En plus des articles qu’il publiait dans les journaux et revues à sa dévotion, il prononçait à Londres, en février-mars 1908, trois conférences d’un optimisme chaleureux sur le présent et l’avenir du modernisme, qui, éditées d’abord en anglais, allaient donner, l’année suivante, son volume : Les modernistes, Paris, 1909 [8].
Lorsque Loisy risque d’être condamné, le P. Genocchi cherche à le sauver à tout prix. Le 29 novembre 1903 Paul Sabatier, un autre père du modernisme, recevait de Rome la nouvelle que tous les efforts du P. Genocchi et de ceux qui défendaient Loisy tendaient à éviter une condamnation personnelle, en limitant la chose à une censure anonyme.
Et puisque nous avons rencontré Sabatier, il convient de se référer à un passage d’une de ses lettres à Loisy en date du 7 mai 1903 : « L’autre jour, écrit Sabatier, j’ai déjeuné au séminaire du P. Genocchi. Après, on s’est réuni à la bibliothèque pour une longue causerie, à laquelle tous les jeunes gens ont pris part. J’étais ravi. Il y a décidément quelque chose de changé dans l’Église. Chaque fois que votre nom revenait, les yeux brillaient d’émotion et d’amour. Ah ! Si vous pouviez sentir toute cette jeunesse qui vous suit et vous admire ! » [9].
Il se rétracte en partie
Paul Sabatier, bien que calviniste, eut toujours pour la confession catholique un penchant très marqué. Ne raconte-t-on pas que, dans sa jeunesse, étant au lycée, il avait demandé à suivre les cours de catéchisme donnés par l’aumônier ? Lui- même m’a conté, un jour que j’étais allé lui rendre visite dans son mas de l’Ardèche, que l’évêque de Langres, Mgr Herder, venu passer une quinzaine de jours chez lui, disait la messe sur une commode dans le salon et que, pour l’assister, c’était, n’ayant personne, lui, Sabatier, qui lui donnait les répons. Une autre fois, il me disait : « Les journaux, on s’en lasse ; ainsi Le Temps, j’y reste abonné deux ans, puis je le quitte pour prendre Les Débats, et je reviens ensuite au Temps : mais il y a un journal auquel je reste toujours abonné parce que j’y trouve toujours ce que j’y cherche, c’est La Croix. »
Ce penchant pour le catholicisme n’expliquerait pas entièrement le changement qui s’est opéré en lui à partir du jour où il a entrepris d’étudier la vie de saint François ; cette biographie, il s’y mit sur le conseil de Renan dont il suivait alors les cours. Il avait alors certainement la pensée de trouver en saint François un précurseur de la Réforme. Il voyait en lui l’héritier de ces sectes qui, l’une après l’autre, ont fait leur apparition dans le midi de la France et dans le nord de l’Italie : Patards et Vaudois. Et puis, à l’examen des textes, petit à petit, toute illusion à ce sujet disparut en lui. Il le reconnut avec la plus belle franchise, si bien qu’il a dépeint saint François tel qu’il est, c’est-à-dire le Vir catholicus, le serviteur avant tout de l’Église.
Sur un seul point la tradition l’avait laissé rétif mais les années le firent revenir sur ses premières hésitations, et – dans sa dernière édition, il consacra un chapitre – sur ce seul point de la vie de saint François – sur le miracle auquel l’Église a consacré une fête spéciale le 17 septembre : les Stigmates [10].
Il est vrai, depuis ses premiers travaux, P. Sabatier est revenu sur ses idées, surtout dans une conférence prononcée à Turin le 30 avril 1908 (cf. Il Rinnovamento, Milan, 1908, II, 417-434). « La grande originalité de S. François, dit-il alors, c’est son catholicisme. L’Église était son foyer spirituel et il s’était très bien aperçu que chaque progrès de sa vie spirituelle avait été marqué par son empreinte. Il avait la sensation de marcher, mais il avait aussi la sensation que celle-ci l’attendait à chaque détour du chemin pour lui donner le désir, la force et aussi le programme du nouveau progrès. Plus que personne, il se sentit fils de cette éducation séculaire. Fils et non pas esclave. Elle agissait, il agissait, et son activité à lui était en quelque sorte la résultante de ce double labeur. […] Encore une fois, il serait absurde de faire de François d’Assise un révolté ou un protestant inconscient ; mais il ne serait pas moins de se le représenter comme un pur et simple écho de l’autorité, ou comme un homme qui aurait renoncé à sa conscience. » (Voir aussi Vie de S. François d’Assise, éd. de guerre, Paris 1918, X-XII) [11].
[1] — La Chronique d’Assise est publié sur https://www.medias-presse.info/chronique-dassise. — La première (« Les capucins en guerre ! ») date du 2 décembre 2020 ; la deuxième (« Trahi et défiguré depuis longtemps ») du 19 décembre 2020.
[2] — Congrès de Sisi nono à Paris, janvier 2020.
[3] — Julien de Spire, Vie de saint François n° 28.
[4] — P. Agostino Gemelli, Le Message de saint François d’Assise au monde moderne, 2e éd., 1948, p. 265-266.
[5] — P. Agostino Gemelli, Le Message de saint François d’Assise au monde moderne, 2e éd., 1948, p. 290-291.
[6] — Henri Lemaître, Cahiers des Cordeliers n° 1, saint Bonaventure 1243-1943, Éditions Franciscaines, rue Marie-Rose, 1943, p. 9-10.
[7] — J. Rivière, DTC, « Modernisme », col. 2019.
[8] — J. Rivière, DTC, « Modernisme », col 2038-2039.
[9] — Conduite de Saint Pie X dans la lutte contre le modernisme, Courrier de Rome, 1996, p. 35.
[10] — Henri Lemaître, op. cit., p. 10.
[11] — P. Ephrem Longpré, DAFC, article « Séraphique (esprit) », col. 1315-1316.

