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Éditorial La foi d’Abraham

 

Les musulmans ont la foi d’Abraham (disent-ils)

 

 

Dans l’éditorial du numéro 8, nous avions relevé un passage du Catéchisme de l’Église catholique qui donnait une fausse citation du concile Vatican II. Le concile, en parlant des musulmans, disait qu’ils « professent avoir la foi d’Abraham » (Lumen Gentium, nº 16) ; mais le Catéchisme, tout en prétendant citer le concile, dit que les musulmans « professent la foi d’Abraham » (§ 841).

Nous expliquions combien ce glissement est grave. En effet, disions-nous, la foi d’Abraham était substantiellement la même que la nôtre. Et il n’est pas besoin d’être très fort en logique pour comprendre que, si les musulmans ont la foi d’Abraham, et si Abraham a eu la même foi que nous, alors les musulmans ont la même foi que la nôtre.

On pouvait penser qu’il s’agissait d’une simple faute d’impression dans le Catéchisme de l’Église catholique, et qu’un mot avait malencontreusement disparu. Cependant, un an après notre éditorial, aucune rectification n’ayant été faite, il faut en conclure que les éditeurs du Catéchisme ne voient pas de faute à corriger à cet endroit.

 

Bien plus, voici que dans sa Lettre aux familles parue au début de l’année 1994, le pape Jean-Paul II, se référant toujours au même passage de Lumen Gentium, dit qu’il s’adresse à tous ceux qui partagent la foi d’Abraham. Citons le passage en entier, qui montre clairement qu’il s’agit encore des musulmans :

« Je vous lance donc un appel : un appel que j’adresse spécialement à vous, chers époux et épouses, pères et mères, fils et filles. C’est un appel à toutes les Églises particulières, pour qu’elles demeurent unies dans l’enseignement de la vérité apostolique ; à mes frères dans l’épiscopat, aux prêtres, aux familles religieuses et aux personnes consacrées, aux mouvements et aux associations de fidèles laïcs ; aux frères et aux sœurs auxquels nous unit la foi commune en Jésus-Christ, même si nous ne faisons pas encore l’expérience de la pleine communion voulue par le Sauveur ; à tous ceux qui, partageant la foi d’Abraham, appartiennent comme nous à la grande communauté de ceux qui croient en un Dieu unique [1] ; à ceux qui sont les héritiers d’autres traditions spirituelles et religieuses ; à tout homme et à toute femme de bonne volonté [2]. »

Enfin ajoutons que le père Gabriel n’a toujours pas rectifié la défense qu’il a faite de cette fausse citation du concile. Bien plus un interview donné à la revue 30 Jours vante l’ouvrage du père Gabriel et accuse les adversaires du Catéchisme de donner de fausses citations. Nous apprenons aussi que le livre du père Gabriel donne en fait la pensée de tous les moines du Barroux. Citons cet article :

« L’ouvrage le plus récent s’intitule Oui ! Le Catéchisme de l’Église catholique... est catholique ! “Je l’ai écrit”, explique l’auteur, père Gabriel, 32 ans, professeur de philosophie, “pour répondre de façon méthodique et sans polémiquer aux principales objections au Catéchisme avancées aussi bien par les progressistes, qui l’ont défini ‘un retour à l’obscurantisme du Moyen-Age’, que par les lefebvriens qui soutiennent qu’il n’expose pas la foi catholique.” En réalité, même si c’est le nom du père Gabriel qui paraît sur la couverture, ce travail peut être considéré comme l’œuvre de tout le monastère, étant donné que chaque moine lisait le plan de l’ouvrage au fur et à mesure, et faisait des corrections. Et même si le ton de l’ouvrage est assez modéré, le résultat en est dévastateur : il montre, en effet, que les partisans de Mgr Lefebvre manifestent une incompréhension totale vis-à-vis des textes, mais aussi que, pour prouver la validité de leurs thèses, ils ont souvent incroyablement faussé les propos tenus dans le Catéchisme, en faussant les citations [3]. »

Pourtant, jusqu’à présent, ni le père Gabriel ni le journal 30 Jours n’ont été capables de montrer que nous aurions donné une seule fausse citation dans les divers articles de notre revue consacrés au Catéchisme. Par contre, nous leur mettons en évidence une fausse citation qu’ils attribuent au texte du concile, erreur grave puisqu’elle conduit à dire que les musulmans et les catholiques ont la même foi, et ils ne trouvent rien à corriger.

Ainsi, pour nous résumer, le Catéchisme, le pape et les moines du Barroux pensent que les musulmans ont la foi d’Abraham. Ils pensent, à tort, qu’ils s’appuient sur le concile. Il ne leur sera pas difficile, à l’occasion de la rencontre de prière prévue au mont Sinaï pour l’an 2 000 entre les représentants des « trois grandes religions monothéistes », de dire que nous partageons tous la foi d’Abraham.

Et il ne leur sera pas difficile ensuite, lors d’une réunion de prière avec tous les représentants des « 12 grandes traditions religieuses du monde », de dire que nous partageons tous la foi d’Adam ou de Noé.

 

La foi d’Abraham était la même que celle des chrétiens (dit saint Augustin)

 

Si les éditeurs du Catéchisme n’éprouvent pas le besoin de faire de correction, si le père Gabriel ne daigne pas même répondre à notre demande [4], c’est peut-être parce qu’ils mettent en doute la mineure de notre raisonnement, à savoir qu’Abraham a eu la même foi que nous.

Dans l’éditorial du Sel de la terre numéro 8, nous expliquions qu’Abraham avait eu la foi en Notre Seigneur Jésus-Christ, tout comme nous :

« Abraham a eu la foi, et cela lui fut imputé à justice (Rm 4, 9) nous dit l’Écriture. De quelle foi s’agit-il ? Évidemment, de la foi dans la promesse que Dieu lui a faite que le Messie sortirait de sa descendance [5]. D’ailleurs, Notre Seigneur lui-même dit aux juifs : “Abraham, votre père, a tressailli de joie de ce qu’il devait voir mon jour ; il l’a vu, et il s’est réjoui”(Jn 8, 56). Et l’épître aux Hébreux nous montre Abraham attendant la fondation de l’Église : “Car il attendait la cité aux solides fondements, dont Dieu est l’architecte et le constructeur”. » (He 11, 10)

Saint Augustin dit également, mais avec beaucoup plus d’autorité que nous, que la foi d’Abraham était la même que la nôtre :

« Avant l’avènement de Notre Seigneur Jésus-Christ, (…) on avait vu bien des justes qui croyaient au Christ qui devait venir, comme nous croyons au Christ qui est venu. Les temps ont changé, la foi est la même (tempora variata sunt, non fides). Les paroles elles-mêmes changent suivant les temps, et leurs diverses formes grammaticales ; l’expression : “Il doit venir”, n’a pas le même sens que celle-ci : “Il est venu.” Le sens a changé : “Il doit venir, il est venu,” mais la même foi réunit et ceux qui croyaient qu’il devait venir, et ceux qui ont cru qu’il était venu (eadem tamen fides utrosque conjungit, et eos qui venturum esse, et eos qui eum venisse crediderunt). Nous les voyons tous entrer à des époques différentes par la même porte de la foi, c’est-à-dire par Jésus-Christ. Nous croyons que Notre Seigneur Jésus-Christ est né d’une vierge, qu’il a paru sur la terre revêtu d’une chair mortelle, qu’il a souffert, qu’il est ressuscité, qu’il est monté aux cieux ; nous croyons que tous ces mystères sont accomplis comme l’indiquent les verbes au temps passé. Or, les patriarches qui ont cru que le Christ devait naître d’une vierge, prendre dans son sein un corps comme le nôtre, souffrir, ressusciter, monter au ciel, sont avec nous dans une même société de foi (in eius sunt fidei societate nobiscum et illi Patres).

« L’Apôtre confirme cette vérité lorsqu’il dit : “Nous avons un même esprit de foi, selon qu’il est écrit : “J’ai cru, c’est pourquoi j’ai parlé ; nous croyons aussi, et c’est pour cela que nous parlons.” (2 Co 4, 13) Le Roi-prophète dit : “J’ai cru, c’est pourquoi j’ai parlé.” (Ps 110, 10) L’Apôtre ajoute : “Et nous aussi, nous croyons, et c’est pour cela que nous parlons.” Voulez-vous vous convaincre qu’il n’y a qu’une seule et même foi ? Écoutez ce qu’il nous dit : “Nous avons un même esprit de foi, et nous croyons.” C’est ainsi que dans un autre endroit il dit encore : “Vous ne devez pas ignorer, mes frères, que nos pères ont été tous sous la nuée, qu’ils ont tous passé la mer Rouge, et qu’ils ont tous été baptisés sous la conduite de Moïse dans la nuée et dans la mer, qu’ils ont tous mangé la même nourriture spirituelle et qu’ils ont tous bu le même breuvage spirituel.” (1 Co 10, 1 et sq.) La mer Rouge est la figure du baptême ; Moïse, conducteur du peuple de Dieu à travers cette mer, représente Jésus-Christ ; le peuple qui la traverse figure les fidèles ; la mort des Égyptiens, la destruction de nos péchés. Les signes sont différents, la foi est la même (in signis diversis eadem fides) ; il en est de ces signes comme des paroles ; les paroles ont un sens différent suivant les temps, et ces paroles ne sont rien autre chose que des signes. C’est parce qu’elles signifient quelque chose, qu’elles sont des paroles ; ôtez à un mot la signification qui lui est propre, il ne reste qu’un vain bruit. Toutes ces choses sont donc des signes. Est-ce que ceux dont Dieu s’est servi pour nous donner ces signes, est-ce que ceux qui ont prédit les mystères que nous croyons n’avaient pas la même foi que nous ? Oui, sans doute, leur foi était la même, mais ils croyaient que ces mystères devaient s’accomplir, et nous croyons qu’ils sont accomplis. (Numquid non eadem credebant, per quos hæc signa ministrabantur, per quos eadem quæ credimus, prophetata prænuntiabantur ? Utique credebant : sed illi ventura esse, nos autem venisse.) C’est pour cela que l’Apôtre ajoute : “Et ils ont bu le même breuvage spirituel.” Entendez, le même breuvage spirituel, mais non le même breuvage extérieur. Que buvaient-ils en effet ? “Ils buvaient de l’eau de la pierre spirituelle qui les suivait ; or, cette pierre était le Christ.” (Ibid., 4) Vous voyez comme la foi restant la même, les signes sont différents (videte ergo, fide manente, signa variata). Là, c’est la pierre qui est le Christ ; pour nous, le Christ c’est ce qui est déposé sur l’autel de Dieu. Le grand mystère de Jésus-Christ était figuré pour eux dans cette eau qui coulait de la pierre et qu’ils buvaient ; quant à nous, les fidèles savent ce que nous buvons. Si vous ne voyez que les apparences sensibles, c’est un breuvage différent ; si vous considérez la signification spirituelle, ils ont bu le même breuvage spirituel [6]. »

Cette doctrine de saint Augustin est aussi celle de saint Thomas d’Aquin. Celui-ci s’appuie sur le même passage de saint Paul :

« Or, notre foi est la même que celle des anciens pères, comme dit saint Paul : “C’est animés du même esprit de foi que nous croyons” (2 Co 4, 13) [7]. »

Dans un autre texte, saint Thomas explique aussi que nous avons la même foi que les patriarches, même si elle s’exprime avec des termes différents :

« Sans doute croyons-nous au Christ comme y crurent les patriarches, mais, de ceux qui ont précédé le Christ et de nous qui venons après lui, la foi identique s’exprime en des termes différents chez eux et chez nous. Ils disaient: « Voici qu’une vierge concevra et “enfantera un fils” (Isaïe 7, I4), parlant au futur; nous autres, nous exprimons la même réalité en disant, au passé, qu’elle a conçu et qu’elle a enfanté [8]. »

Nous enverrons ce numéro encore au cardinal Ratzinger et au père Gabriel ; puis nous attendrons une explication. Espérons qu’elle viendra avant l’année prochaine. Quoi qu’il en soit, nous tiendrons nos lecteurs au courant, car ils voudront sans doute savoir si, à Rome et au Barroux, on professe la foi d’Abraham, c’est-à-dire… celle des chrétiens.



[1] — Ici une note donne comme référence Lumen Gentium 16. Ce passage de Lumen Gentium traite des non-chrétiens, et le passage où il est question de la foi d’Abraham concerne les musulmans. Il n’est donc pas douteux que le pape pense aux musulmans dans ce passage.

[2] — Jean-Paul II, Lettre aux familles, DC 2090, 1994, p. 276.

[3] — 30 Jours 6, 1994, p. 31.

[4] — Nous ne parlons pas du pape qui n’a sans doute pas le temps de lire Le sel de la terre. Toutefois nous l’envoyons au cardinal Ratzinger, et celui-ci en sa qualité de défenseur (présumé) de la foi devrait intervenir pour rectifier le Catéchisme s’il estimait devoir corriger quelque chose.

[5] — Voir par exemple : Ga 3, 16, expliquant la promesse faite en Gn 13, 15 et Gn 17, 8.

[6] — Saint Augustin, Traités sur l’Évangile de saint Jean, traité 45, § 9, (Vivès, 1869, p. 88-89).

[7] — III, q. 70, a. 1 : Eadem autem est fides nostra et antiquorum Patrum: secundum illud Apostoli, 2  Co 4, 13: “Habentes eumdem spiritum fidei credimus”.

[8] — I II, q. 103, a. 4 : Quamvis autem sit eadem fides, quam habemus de Christo, et quam antiqui Patres habuerunt; tamen, quia ipsi præcesserunt Christum, nos autem sequimur, eadem fides diversis verbis significatur a nobis, et ab eis. Nam ab eis dicebatur: “Ecce virgo concipiet, et pariet filium”, quæ sunt verba futuri temporis: nos autem idem repræsentamus per verba præteriti temporis, dicentes quos “concepit et peperit”.

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L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 12

p. 1-6

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