Les sciences face aux miracles
Présupposant que le surnaturel n’existe pas, l’auteur [1] traite toute croyance sur un ton méprisant et entend, non pas démontrer scientifiquement que le miracle n’existe pas, mais poser l’état de la question : comment la science peut‑elle aujourd’hui traiter du miracle ? On chercherait donc en vain dans cet article un quelconque argument contre le miracle ; il s’agit simplement de présenter la manière de l’aborder aujourd’hui, d’un point de vue « scientifique ».
Commençons par résumer l’article.
La distinction naturelle – miracle n’est pas primitive mais suppose une pensée élaborée. Comment refuser le miracle ? Prouver l’impossibilité relève de la métaphysique ou d’une science naïve, et ne peut déboucher sur la certitude. Il reste à mener une enquête sur la genèse des illusions.
Il importe alors de critiquer les sources et d’expliquer pourquoi ces récits ont été crus. Le miracle peut facilement porter sur le corps, dans la mesure où il est opaque à la science. L’intervention des saints est considérée comme normale. Dans presque tous les cas le miracle est attendu et lié à des dévotions ou au caractère charismatique d’un personnage.
Aujourd’hui l’Église doit prendre en compte la permanence de ce besoin d’extraordinaire et renouveler les sanctuaires traditionnels soumis à l’usure. C’est pourquoi elle maintient les miracles, tout en exerçant un minutieux contrôle scientifique qui renforce la crédibilité, annulant la distinction kantienne du savoir et de la croyance, de la métaphysique et de la science.
Sur quoi appuyer aujourd’hui une réfutation scientifique ? Les sciences actuelles bouleversées par les théories successives ont perdu leurs certitudes tranquilles. Il revient aux sciences humaines de traiter le miracle comme un phénomène culturel et il faut leur reconnaître la capacité d’expliquer de façon « satisfaisante » les phénomènes culturels.
« Une nouvelle carrière s’ouvre‑t‑elle donc à la foi dans les miracles ? Il y a lieu de se demander plutôt si nous n’en revenons pas à une étape encore plus primitive : un flottement dans la définition de ce qui est possible selon la nature, entretenu par les sciences elles‑mêmes, contribue à élargir indéfiniment l’espace du croyable et à nourrir la foi en des “merveilles” qui ne sont même plus considérées comme des signes des dieux. Car pour qui ne sait pas ce que peut la nature, il n’existe aucune place définie pour le surnaturel. »
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Cet article prend plutôt l’allure d’un constat d’échec. Mais il nous invite à quelque réflexion sur le miracle. Comment la question se pose‑t‑elle aujourd’hui ?
« On appelle miracles ce que Dieu accomplit en dehors des causes qui nous sont connues [2]. » Précisons : le miracle n’est pas une œuvre accomplie en dehors des causes inconnues à certaines personnes, ou bien en fonction de l’état toujours provisoire des sciences, mais il est accompli en dehors de toute cause atteignable par les sciences. C’est pourquoi il faut distinguer le miracle des phénomènes inconnus de la nature ou des interventions diaboliques, voire des phénomènes purement psychiques. D’où la nécessité, pour discerner les miracles, d’une critique scientifique et historique.
La foi repose-t-elle sur les miracles ? Appuyer la foi sur les miracles n’est-ce-pas confondre science, métaphysique et foi surnaturelle ? L’auteur semble le supposer et, avec lui, beaucoup de ceux qui caricaturent l’apologétique catholique.
Dans la considération d’un miracle il y a tout d’abord une conclusion des sciences (sciences de la nature, épistémologie, histoire, etc.) : l’impossibilité d’expliquer un tel événement (par exemple, la guérison d’un paralytique) par des causes naturelles.
Vient ensuite une autre conclusion : « Cet événement a été causé immédiatement par Dieu. » Un esprit qui n’est pas (encore) éclairé par la foi peut poser cette conclusion. Elle est d’ordre métaphysique. A-t-on procédé illégitimement des sciences de la nature à la métaphysique ? Il ne s’agit pas de porter une conclusion d’ordre métaphysique à partir d’un raisonnement d’ordre scientifique. Les sciences ne peuvent pas conclure à l’existence de Dieu, encore moins au miracle comme tel. Cet événement et les conclusions des sciences à son sujet sont considérés selon une autre lumière, la lumière de la science métaphysique. Le raisonnement qui intervient n’est pas celui des sciences de la nature, mais celui de la métaphysique, que ce soit une métaphysique élaborée ou une métaphysique « de bon sens ».
De cette conclusion pourra procéder un acte de foi, par exemple la reconnaissance de la divinité de Jésus-Christ. Cela veut-il dire que la proposition « Jésus est Dieu » aura été démontrée à l’aide d’un raisonnement métaphysique ? Le mystère de l’union hypostatique est bien évidemment d’un autre ordre que la guérison d’un membre paralysé. La proposition « Jésus est Dieu » ne peut être la stricte conclusion d’un raisonnement qui aurait pour prémisse « ce membre paralysé a été guéri ».
Quels que soient les miracles et les enseignements qui l’accompagnent et qui le préparent, l’acte de foi est libre ; il ne découle pas de la seule raison car son objet est mystérieux, inévident. L’acte de foi est impéré, c’est-à-dire causé par la volonté elle-même mue par la grâce [3].
Mais, d’autre part, si l’acte de foi est libre, il n’est pas non plus un saut dans l’absurde ou dans l’inconnu. Pour être véritablement conforme à la nature humaine, sage et prudent, cet empire de la volonté sur l’intelligence doit être lui-même fondé sur des raisons, sur des arguments. Ces arguments ne rendent pas pour autant l’acte de foi nécessaire - ce serait lui enlever son caractère libre et surnaturel - mais ils le rendent conforme à la raison, digne de la nature humaine. Le fait inexplicable prouve la crédibilité du dogme, il ne cause pas la foi.
La doctrine catholique repoussant pareillement rationalisme (faire de l’acte de foi la conclusion d’un raisonnement) et fidéisme (enlever à l’acte de foi tout fondement rationnel) a été très précisément exprimée par le Concile du Vatican [4]. Les miracles sont « des signes très certains de la révélation divine ». C’est cette notion de « signes certains » qui permet de tenir simultanément le fondement rationnel de la foi et son caractère libre et surnaturel. La doctrine de l’Église sur les miracles et, plus généralement, sur les « raisons de croire », bien loin d’être un mépris de la rationalité humaine et de la science, manifeste au contraire la valeur que l’Église lui attribue. C’est un aspect de l’harmonie du naturel et du surnaturel.
En définitive, c’est le regard de foi qui permet de considérer le miracle de manière complète et adéquate. Vu sous la lumière de la foi, le miracle n’est plus un phénomène inexpliqué, ni même seulement un effet du Dieu maître de la nature, il est un don du Christ à l’Église pour conforter la foi des fidèles et éclairer les infidèles. De ce point de vue théologique, et uniquement de ce point de vue, on peut alors considérer le miracle dans son aspect social, ce à quoi nous invite l’auteur de l’article.
Le rationalisme renonce à se battre sur le plan des sciences « dures » ou « exactes », pour entrer sur le terrain culturel et social. Envisageant ce point de vue on ne niera pas une corrélation, une correspondance entre le milieu socio-culturel et le miracle. L’esprit moderne en déduit que le milieu est cause, et parlera d’illusion collective, de croyance entretenue, de psychose, etc. Il est ici victime de l’illusion qui réduit toute causalité à l’efficience.
Loin de nous de nier cette correspondance entre le miracle et le milieu social ou la personne en lesquels il se produit. Mais cette correspondance ne s’oppose pas à l’existence du miracle. La religion révélée peut être considérée, d’un point de vue social, comme une forme imprimée par Dieu dans la société. Or, disent les scolastiques, c’est au même de disposer la matière et d’imprimer la forme. Il est donc normal que le miracle se produise dans des conditions convenables, qu’il fasse même partie de la vie et de l’apostolat de l’Église. Autrement dit, le fait que Dieu produise des miracles en fonction de la dévotion, des besoins de l’Église, de l’état d’une société, montre simplement la sagesse de son œuvre. Le miracle n’est pas une œuvre arbitraire de Dieu ; elle correspond à l’économie de son gouvernement de l’Église et des sociétés.
J.-M. Rulleau
La Recherche, n° 270, novembre 1994, Jean-Pierre Albert, « Les sciences face aux miracles », p. 1164.
[1] — La Recherche, nº 270, novembre 1994, p. 1164, Jean-Pierre Albert, « Les sciences face aux miracles ».
[2] — I, q. 105, a. 7.
[3] — II-II, q. 2, a. 1. De veritate, q. 14, a. 1.
[4] — Sess. 3, c. 3 et 4 ; DS 3008-3020 et 3041-3043 ; FC 90-103 et 108-114.
Informations
L'auteur
L'abbé Jean-Marc Rulleau a été ordonné prêtre dans la Fraternité sacerdotale Saint Pie X et professeur de théologie au séminaire d'Écône, avant d'embrasser la vie monastique.
Le numéro

p. 188-191
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