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Mgr Lefebvre, Yves Chiron,le sédévacantisme et Avrillé

 

 

Il sera beaucoup pardonné à Yves Chiron en raison du zèle avec lequel il démonte, dans sa récente Histoire des traditionalistes [1], le mythe d’un Mgr Lefebvre disciple de Charles Maurras, qui n’aurait fait que poursuivre, à sa façon, la révolte de l’Action française contre l’Église.

Car telle est, depuis cinquante ans, la grille d’interprétation dominante : Mgr Lefebvre aurait mené un combat essentiellement politique, dans la ligne de l’école maurrassienne. Toutes ses critiques de Vatican II proviendraient d’un attachement désordonné à l’Ancien Régime. Leur virulence ne traduirait que l’amertume de l’école contre-révolutionnaire française, traumatisée par une longue série d’échecs, depuis la Révolution de 1789 jusqu’à la perte de l’Algérie française. Ses arguments ne mériteraient donc aucune discussion sérieuse. Son combat ne serait qu’une instrumentalisation de l’Évangile au service de la politique.

Ces poncifs de la presse progressiste – qu’on retrouve jusque dans la Revue thomiste [2] – ont déjà plusieurs fois été réfutés. Mgr Lefebvre enracine son combat dans l’enseignement traditionnel des papes, et non dans une école de pensée particulière. Il a lui-même précisé qu’il n’avait jamais lu Maurras. La biographie réalisée par Mgr Tissier de Mallerais l’a confirmé [3]. Mais les penseurs de l’Église conciliaire, comme les journalistes de La Croix, ont beaucoup de mal à l’admettre. Yves Chiron sera-t-il mieux entendu ? On le souhaite vivement.



Inévitablement, cette Histoire est marquée par les orientations de son auteur, qui accorde moins d’importance au combat doctrinal qu’au combat liturgique. On le sent gêné par la Déclaration du 21 novembre 1974 :

Nous adhérons de tout cœur, de toute notre âme à la Rome catholique, gardienne de la foi catholique et des traditions nécessaires au maintien de cette foi, à la Rome éternelle, maîtresse de sagesse et de vérité.

Nous refusons par contre et avons toujours refusé de suivre la Rome de tendance néo-moderniste et néo-protestante qui s’est manifestée clairement dans le concile Vatican II et après le concile dans toutes les réformes qui en sont issues.

Bien des catholiques virent dans cette Déclaration de Mgr Lefebvre le mot d’ordre le plus adapté à la situation : « Dans cette guerre de religion, la seule position forte est et sera de s’en tenir à la Déclaration de Mgr Lefebvre sans en démordre et sans en lâcher aucun point » déclarait Madiran, qui maintiendra ce jugement [4]. Malheureusement, depuis 1988, les ralliés en ont lâché le second paragraphe, et Chiron adopte leur perspective [5].


Insuffisamment attentif à plusieurs questions doctrinales, l’auteur accorde beaucoup d’importance à celle du sédévacantisme. Après avoir parlé de l’influence du père Guérard des Lauriers sur le fondateur du Barroux, il s’intéresse à la fondation de la Fraternité saint-Dominique (aujourd’hui à Avrillé). Pour lui, la cause est entendue : « A cette date – décembre 1977 – le père Guérard des Lauriers soutenait déjà sa thèse proche du sédévacantisme », donc « les jeunes gens auxquels il avait donné l’habit religieux partageaient cette position ». Pour le confirmer, il cite le compte-rendu d’une visite que leur fit un dominicain de la province de Paris, le père Dagonet, le 4 septembre 1978. Pour nous – lui auraient-ils dit – le Saint-Siège est vacant depuis qu’est apparu Jean XXIII [6]. — Qu’en est-il ?

Le P. Guérard avait évidemment exposé sa thèse aux jeunes frères à qui il avait remis l’habit dominicain – de même qu’aux séminaristes d’Écône, qu’il visitait régulièrement. Il ne l’avait pas imposée, et les frères n’y voyaient qu’une opinion. S’il est possible que l’un d’eux l’ait évoquée dans le feu de la discussion avec le P. Dagonet, cela n’engageait pas plus la communauté que les propos de ce dernier – vantant les guérilleros d’Amérique du Sud et le journal L’Humanité – n’engageaient son Ordre.

La chronique tenue quotidiennement par les jeunes frères mentionne la « discussion à rebondissements passionnés mais sans issue » avec le P. Dagonet sans donner beaucoup plus de détails. Elle tranche pourtant la question autrement, puisqu’elle portait un mois plus tôt, au 7 août : « Nous apprenons la mort du pape Paul VI » – sans aucunement parler de siège vacant ou d’intrus (pas plus que le 27 août, en mentionnant l’élection de Jean-Paul Ier). On n’y trouve donc pas trace de sédévacantisme, et il est dommage que l’auteur ne se soit pas renseigné plus sérieusement.

Dominicus.


[1]    — Yves Chiron, Histoire des traditionalistes, Paris, Tallandier, 2022.

[2]    — Voir Le Sel de la terre 46, p. 211-221.

[3]    — Mgr Bernard Tissier de Mallerais, Marcel Lefebvre, une vie, Clovis, 2002.

[4]    — Jean Madiran, introduction du numéro spécial hors-série d’Itinéraires d’avril 1977 « La condamnation sauvage de Mgr Lefebvre », p. 6. — En 2003, citant ce passage, nous demandions : « Qu’en pense-t-il aujourd’hui ? » (Le Sel de la terre 45, p. 43). Jean Madiran nous écrivit quelques jours plus tard que telle était toujours sa pensée.

[5]    — Chiron déplore : « Il conviendra à plusieurs reprises que cette Déclaration avait été “rédigée dans un sentiment d’indignation, sans doute excessive”, mais il ne la corrigera jamais » (p. 281).

[6]    — Compte-rendu du P. Philippe Dagonet, cité p. 270-271. Notons que le P. Guérard des Lauriers datait la vacance de Paul VI et non de Jean XXIII : faille dans le témoignage.

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L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 120

p. 201-202

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