Nouveau débat sur le ralliement
En encourageant la fondation du Sel de la terre, Mgr Lefebvre lui demandait de combattre « l’erreur du ralliement » (voir l’éditorial). A l’époque, il s’agissait du ralliement des différentes communautés traditionnelles qui, lors des sacres épiscopaux du 30 juin 1988 et du motu proprio Ecclesia Dei adflicta (2 juillet 1988), crurent pouvoir accepter de Rome un statut canonique spécial leur permettant l’usage de la liturgie traditionnelle. L’erreur était de placer ainsi le combat de la foi au second plan, alors que la foi est toujours première. Ceux qui acceptaient les conditions romaines se ralliaient nécessairement aux erreurs de Vatican II, soit en les embrassant explicitement, soit, au moins, en renonçant à les dénoncer publiquement.
Depuis le motu proprio Traditionis custodes du pape François (16 juillet 2021), qui a limité de façon drastique l’usage de la liturgie traditionnelle, ce ralliement de 1988 fait l’objet d’un nouveau débat. Certains reconnaissent la sagesse de Mgr Lefebvre et le bien fondé des sacres de 1988. D’autres essaient de défendre le choix des « ralliés ». Le père de Blignières, supérieur de la Fraternité Saint-Vincent-Ferrier, s’emploie notamment à justifier le ralliement en affirmant que les sacres de 1988 auraient été un acte essentiellement mauvais et schismatique – qu’aucune nécessité ne pouvait donc justifier.
Déjà abondamment traitée à l’époque – entre autres par Le Sel de la terre [1] – cette question a été reprise par M. l’abbé Gleize, qui a montré de nouveau que les sacres du 30 juin 1988 ne visaient à transmettre que le pouvoir d’ordre, et non une juridiction, et qu’ils ne peuvent donc être de nature schismatique ; en raison de la nécessité, ils n’ont pas même constitué une vraie désobéissance [2].
Sans revenir sur ce point, rappelons que la question essentielle est d’ordre doctrinal. Il s’agit de défendre la foi face aux erreurs de Vatican II, ce qui ne peut se faire sans garder ses distances vis-à-vis des promoteurs de ces erreurs. Pour illustrer ce débat, nous reproduisons des extraits de deux documents. Le premier du père de Blignières, favorable au ralliement ; le second de l’abbé Pagliarani, supérieur général de la Fraternité Saint-Pie X, en sens contraire.
Le Sel de la terre.
1. — Regard porté par le père de Blignières sur la situation de la Fraternité Saint-Pie X
Le père Louis-Marie de Blignières est le supérieur de la Fraternité Saint-Vincent-Ferrier, dont le siège se trouve à Chémeré-le-Roi, en Mayenne. Cette communauté, fondée en 1979, suivait initialement les positions sédévacantistes du père Guérard des Lauriers. Elle s’est ralliée à la Rome conciliaire en 1988 et a été érigée canoniquement par la commission Ecclesia Dei comme Institut religieux de droit pontifical.
Nous publions ici un extrait d’un long texte du père de Blignières paru sur le site de la Fraternité Saint-Pierre en cinq parties, du 26 au 30 avril 2022. L’extrait cité est tiré de la dernière partie [3].
SI ON PREND UNE VUE D’ENSEMBLE sur la conduite des supérieurs de la FSSPX depuis 1988, on note un élément positif : cela a été de toujours maintenir le contact avec le Saint-Siège et le Saint-Père, considéré en droit comme le centre de l’unité catholique. En ce sens, si la FSSPX n’est toujours pas « en pleine communion », elle est le groupe dissident qui en est le plus proche.
Mais on relève aussitôt une autre constante, celle-là négative. C’est le maintien résolu de l’absence de communion hiérarchique avec les pasteurs actuels. Il faut nécessairement en être séparé pour ne pas être contaminé par la Rome moderniste et rester catholique…
Peut-être le moment est-il arrivé pour penser définitivement la situation canonique de la Fraternité (c’est-à-dire son « irrégularité » juridique), non comme une anomalie, même pas comme une injustice, mais plutôt comme l’expression juridique cohérente avec la réalité des choses : tout simplement, c’est l’impossibilité de nous identifier dans l’univers et dans les dynamiques que le concile a produits […]. Tout simplement, il s’agit du statut juridique cohérent avec le fait objectif que la vie catholique dans les structures officielles est actuellement impossible [4].
La fameuse « opération-survie » des sacres de 1988 (et sa prolongation depuis 33 ans, en dépit de toutes les propositions de la hiérarchie) a engendré, comme cela était prévisible, une attitude de séparation [5], qui ne s’est pas modifiée depuis la série des mesures canoniques citées plus haut.
Mgr Fellay, sans l’affirmer comme nous le faisons, en pressentait le danger lorsqu’il écrivait en 2013 [6] aux trois autres évêques hostiles à toute régularisation de la FSSPX [7] :
À vous lire, on se demande sérieusement si vous croyez encore que cette Église visible dont le siège est à Rome est bien l’Église de Notre-Seigneur Jésus-Christ, une Église certes défigurée horriblement a planta pedis usque ad verticem capitis [de la plante des pieds au sommet de la tête], mais une Église qui a quand même et encore pour chef Notre-Seigneur Jésus-Christ [8]. On a l’impression que vous êtes tellement scandalisés que vous n’acceptez plus que cela pourrait encore être vrai. […] Dans la Fraternité, on est en train de faire des erreurs du concile des super-hérésies, cela devient comme le mal absolu, pire que tout, de la même manière que les libéraux ont dogmatisé ce concile pastoral. Les maux sont déjà suffisamment dramatiques pour qu’on ne les exagère pas davantage. […] Cela est grave parce que cette caricature n’est plus dans la réalité et elle aboutira logiquement dans le futur à un vrai schisme. […] Ne perdons pas le sens de l’Église, qui était si fort chez notre vénéré fondateur.
De fait, la FSSPX, depuis 1988, se comporte officiellement comme si elle n’avait aucun rapport de légitime subordination avec la hiérarchie catholique, et elle a accentué cette attitude depuis 2018.
[Fin de l’extrait du texte du père de Blignières.]
2. — Regard porté par l’abbé Pagliarani sur la situation des communautés ralliées
On a vu que le père de Blignières citait un document de travail envoyé par l’abbé Davide Pagliarani à Mgr Fellay en juin 2016. Nous ne connaissons pas ce texte, et ne savons pas en quelles circonstances il a été rendu public. Mais le père de Blignières signale un autre texte de l’abbé Pagliarani qui « va dans la même sens » : il s’agit de la conférence donnée lors du 16e congrès de théologie du Courrier de Rome le 15 janvier 2022 [9]. Le supérieur général de la Fraternité Saint Pie X analyse les conséquences du motu proprio Traditionis custodes du pape François qui restreint fortement les libertés accordées aux « communautés Ecclesia Dei [10] ». C’est ce document que nous citerons. Il a le mérite de s’exprimer avec clarté en une matière où les différents supérieurs ou représentants de la Fraternité Saint Pie X ne parlent pas toujours à l’unisson.
L’abbé Pagliarani commence par rappeler que les communautés dites Ecclesia Dei doivent leur existence à un indult, à un privilège :
Vous voyez ici le problème : l’unité se fait dans la foi. Et l’unité ne peut pas se faire dans un indult, un privilège qui vise pour les uns une chose, et pour les autres l’opposé. Pour les uns, les prêtres et les fidèles qui veulent garder la messe tridentine, c’est un moyen de garder la Tradition en quelque manière, mais pour les autorités romaines – qui maintenant l’avouent ouvertement – c’est un moyen pour les faire arriver progressivement et complètement à l’« Église conciliaire », dans cette façon de penser propre à l’Église d’aujourd’hui.
L’abbé Pagliarani analyse ensuite le motu proprio Summorum Pontificum (7 juillet 2007) par lequel Benoît XVI tentait de réunir la liturgie traditionnelle et la liturgie nouvelle comme les deux formes d’un même rite.
La perspective de ce motu proprio, resté bancal, était fondée sur une erreur : deux formes du même rite et surtout, j’ajouterais, l’illusion d’améliorer quelque chose dans la crise actuelle sans mettre en discussion les causes de la crise. Telle était l’erreur de Benoît XVI, la limite de ce motu proprio : cela ne pouvait pas marcher. Cela pouvait marcher pour un temps, mais tôt ou tard, cela devait aboutir à ce à quoi cela a abouti.
On ne peut pas corriger des erreurs sans les reconnaître comme telles, et sans les rejeter. C’est capital. L’herméneutique de la continuité a essayé de « dépasser », de court-circuiter ces problèmes. L’Église a ici une leçon à tirer pour l’avenir. […] L’expérience de Benoît XVI, cela ne peut pas aboutir : mettre la vérité à côté de l’erreur, mettre les deux messes l’une à côté de l’autre afin que l’une puisse « féconder » l’autre, « la réforme de la réforme dans la continuité »… C’est une illusion.
L’illusion consiste à vouloir maintenir l’erreur à côté de la vérité :
Il faut être réaliste. Il est vrai que le Concile ne contient pas que des erreurs, c’est métaphysiquement impossible. L’erreur est toujours mélangée à la vérité. Mais soyons honnête, et réaliste. Ce qui a fait le Concile, ce qui est la colonne vertébrale du Concile, le Concile réel, c’est le Concile de la nouvelle messe, c’est le Concile de l’œcuménisme, c’est le Concile de la dignité humaine, c’est le Concile de la liberté religieuse. Ce sont ces éléments, ces erreurs qui ont changé l’Église. Le vrai Concile réel qui a bouleversé l’Église, c’est celui-là ! Tout le reste dans les documents conciliaires – je simplifie un peu –, toutes les citations des Pères de l’Église, les citations de conciles précédents sont plutôt un encadrement – en bordure – de tous ces éléments, qui sont les éléments centraux. Il faut être honnête, ce Concile réel, il faut le rejeter. L’Église ne peut pas se régénérer, si on ne rejette pas cela.
L’abbé Pagliarani rappelle que la commission Ecclesia Dei a été supprimée en janvier 2019. Et avant de le commenter, il cite un extrait de la lettre du pape communiquant cette décision :
« Considérant que les conditions qui avaient conduit le souverain pontife Jean-Paul II à instituer la commission pontificale Ecclesia Dei ont aujourd’hui changé ; constatant que les instituts et les communautés religieuses qui célèbrent habituellement dans la forme extraordinaire ont trouvé aujourd’hui leur stabilité en nombre et leur stabilité de vie […] ».
En d’autres termes, les instituts Ecclesia Dei ont été suffisamment réintégrés, et c’est pour cela que la Commission censée les protéger est supprimée.
Pour appuyer cette conclusion, l’abbé Pagliarani cite Mgr Arthur Roche, préfet de la Congrégation pour le culte divin :
« La promotion de l’usage de ces textes [liturgiques traditionnels], à la suite de concessions purement limitées accordées par des pontifes antérieurs, a été utilisée en vue d’encourager une liturgie qui diverge de la réforme conciliaire (et qui a été, en fait, abrogée par le pape Paul VI), et une ecclésiologie qui ne fait pas partie du Magistère de l’Église. […] Il est clair que le principal commentaire de la nouvelle loi qui gouverne la possibilité d’accorder l’utilisation des textes liturgiques antérieurs, par voie de concession exceptionnelle, et non par voie de promotion, est constitué par la lettre du pape François aux évêques. Il est également évident que ces concessions exceptionnelles ne doivent être accordées qu’à ceux qui acceptent la validité et la légitimité de la réforme liturgique du concile Vatican II et du magistère des souverains pontifes. Tout le contenu de la nouvelle loi est orienté vers le retour et la stabilisation de la liturgie telle que décrétée par le concile Vatican II [11]. »
Après avoir souligné que les promesses données par les autorités romaines actuelles ne sont pas toujours tenues, l’abbé Pagliarani donne la raison profonde de l’impossibilité du ralliement :
Il est impossible d’aller de l’avant sans l’union des volontés. Vous ne pouvez pas mettre ensemble deux entités dont les volontés vont en deux sens opposés. Tôt ou tard, vous arrivez à la situation de la crise actuelle. On donne un privilège, on donne un indult ; on crée ainsi une situation particulière, bancale ; et on attend l’espace d’une génération par exemple – ces trente ans passés. Mais ce qui est octroyé, pour les uns a une signification et vise un but particulier, et pour les autres vise le but opposé. On ne peut pas vouloir à la fois le bien des âmes par la Tradition et une nouvelle Église sans la Tradition.
Mgr Lefebvre a pris la décision de récuser le fameux « protocole » du 5 mai 1988. Avec trente ans de recul, on peut mesurer la sagesse de cette décision. Aucun accord n’est possible qui accorderait un privilège.
Pourquoi ? Vous pouvez avoir un droit particulier, un privilège, vous pouvez avoir un charisme dans votre congrégation ; mais Rome peut changer les constitutions, et plus encore Rome peut supprimer des congrégations : elle a supprimé les Jésuites, elle a supprimé la Fraternité Saint-Pie X [12], elle peut supprimer sans problème – je ne les nomme pas par respect – d’autres congrégations, d’autres instituts. Rome peut le faire. Et si on a lutté pendant des décennies, uniquement appuyé sur des privilèges particuliers liés à des congrégations particulières, tout cela peut être supprimé.
Qu’est-ce qui est éternel et qui rend notre combat invincible ? C’est la foi. Verbum Domini manet in æternum (1 P 1, 25).
C’est la foi qui est ce fondement nécessaire au combat actuel, au combat pour la Tradition ; et non pas un privilège.
[1] — Voir notamment : Abbé Gérard Mura, « Les sacres épiscopaux de 1988. Étude théologique » dans Le Sel de la terre 4 (p. 27-45), 5 (p. 44-88), 7 (p. 25-57) et 8 (p. 28-44). — Voir aussi Le Sel de la terre 18, p. 190-212 et Le Sel de la terre 24, p. 50-67.
[2] — https://laportelatine.org/formation/crise-Église/sacres-1988/lete-1988-2.
[3] — https://claves.org/libre-entretien-sur-lete-1988-5-5/
[4] — Document de travail envoyé par l’abbé Davide Pagliarani à Mgr Fellay, alors Supérieur général, en vue d’une réunion des supérieurs majeurs de la Fraternité qui eut lieu à Anzère en juin 2016. Soulignement de nous [père de Blignières]. La conférence que l’abbé Pagliarani a donnée après son accession à la charge de Supérieur général, le 15 janvier 2022 au 16e Congrès de théologie du Courrier de Rome, va dans le même sens : https://laportelatine.org/formation/crise-Église/garder-la-tradition-et-la-transmettre. (Note du père de Blignières.)
[5] — Cette attitude est objectivement schismatique, mais elle n’entraîne pas le schisme subjectif de tous ceux qui la pratiquent. (Note du père de Blignières.)
[6] — Il faut lire : 2012. (NDLR.)
[7] — L’échange a été rendu public : https://www.riposte-catholique.fr/archives/81727. (Note du père de Blignières.)
[8] — Ici est posé implicitement le problème de l’existence d’une Église conciliaire, thème que nous avons souvent abordé dans Le Sel de la terre (NDLR.)
[9] — https://laportelatine.org/formation/crise-eglise/garder-la-tradition-et-la-transmettre
[10] — On désignait couramment sous le nom de communautés Ecclesia Dei les communautés ralliées érigées canoniquement par la commission Ecclesia Dei, elle-même fondée suite au motu proprio Ecclesia Dei adflicta de Jean-Paul II (2 juillet 1988) qui condamnait les sacres faits par Mgr Lefebvre. La commission a été supprimée le 17 janvier 2019 par le pape François. Ceux qui se sont ralliés avant 1988 (par exemple les bénédictins de Flavigny) ou après 2019 ne sont pas à proprement parler des « communautés Ecclesia Dei », mais leur sont souvent assimilés. La référence de la conférence de l’abbé Pagliarani se trouve plus haut.
[11] — Lettre de Mgr Roche, du 4 août 2021, écrite en anglais, traduite par Jeanne Smits et publiée sur son blogue le 9 novembre 2021 : https://leblogdejeannesmits.blogspot.com/2021/11/la-messe-traditionnelle-ete-abrogee-par.html
[12] — Évidemment la situation n’est pas la même : la compagnie de Jésus a été supprimée validement (16 août 1773), mais la Fraternité Saint-Pie X l’a été de façon invalide. (NDLR.)

