ÉDITORIAL
C’est l’heure du mensonge : veillez et priez !
EN 1880, au moment où la République laïque chassait pour la première fois les religieux de France, à une religieuse qui lui demandait conseil, le père Emmanuel – le curé de Mesnil-Saint-Loup – écrivit deux courtes lettres pour l’encourager à la vraie résignation chrétienne [1]. Nous reproduisons ci-après un extrait de la deuxième lettre, écrite en décembre 1880.
A l’heure où l’Église et le monde sont envahis par les ténèbres, alors que la persécution se fait de plus en plus sournoise, ces lignes sont d’une grande actualité. Entre ceux, désabusés, qui se laissent aller au découragement, s’endorment, et risquent de perdre l’espérance, et ceux qui cèdent à la tentation naturaliste d’un activisme brouillon et stérile, la fidélité chrétienne est menacée. Nous avons besoin qu’on nous trace une ligne de conduite ferme et surnaturelle. C’est ce à quoi s’applique le père Emmanuel.
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Lettre à une Sœur sur l’heure présente [2].
Ma Sœur,
Souvent vous avez entendu dire que les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Et moi, je vous dis que souvent les heures se ressemblent, bien qu’elles ne se suivent pas. Un certain jour, à une certaine heure, les ténèbres régnaient sur la terre, et des hommes de ténèbres opéraient une œuvre de ténèbres. Notre-Seigneur leur dit : Voici votre heure, l’heure de la puissance des ténèbres !
Cette heure-là est passée depuis bien des siècles, et pourtant l’heure présente n’est pas sans ressemblance avec elle. C’était l’heure de la trahison : aujourd’hui, c’est l’heure du mensonge. Qui aurait des yeux pour voir cela, verrait des choses à faire peur. Sans vouloir entrer dans aucun détail, j’ai tenu à constater le fait. C’est fait.
L’heure présente est l’heure où la foi se tait. Nous entendons parler bien des parlants : nous prêtons l’oreille, l’oreille la plus attentive, pour entendre le langage de la foi, et rien ne nous arrive. Quand la parole est au mensonge, la vérité semble muette. Les ténèbres de l’heure présente nous font souhaiter vivement les éclaircies de la lumière d’en haut : et rien ne paraît. Le soleil est loin de nous, la lune est voilée, les étoiles sont éclipsées et peut-être tombées du ciel : c’est la nuit. Venit nox, quando nemo potest operari. (Jn 9, 4.) L ’heure présente aurait besoin d’entendre et de comprendre la parole de Notre-Seigneur : Veillez et priez !
Veillez ! Quand le Maître prononça cette divine parole, les Apôtres dormaient. Combien qui sur ce point ne sont pas sans ressemblance avec les Apôtres ! La chose du monde qui semble la plus facile et la moins compromettante, aujourd’hui, c’est de dormir. Dormez maintenant, a dit Notre-Seigneur.
Et priez ! Qu’est-ce que prier ? Comment prier ? Pourquoi prier ? Les chrétiens d’aujourd’hui (pas tous !) savent encore dire des prières, savent-ils prier ? Quand saint Siméon annonça à Marie que son âme serait percée d’un glaive, il ajouta : Pour que les pensées de bien des cœurs soient révélées. L’heure présente est l’heure du glaive : attendons-nous à des révélations. Il est des déguisements qui tomberont : des demi-vertus qui seront reconnues pour être le masque de vrais vices : l’heure des ténèbres deviendra, à sa manière, l’heure des manifestations. Alors vous comprendrez, mieux que jamais, ce que l’Église chante à Dieu : Seul, vous êtes saint. Tu solus sanctus !
[1] — Ces deux lettres se trouvent à la fin de l’opuscule du R.P. Emmanuel, Les Deux Cités, Troyes, imprimerie Gustave Frémont, 1911 (réédition par DMM en 1973). La première est intitulée « Lettre à une sœur sur le temps présent » et la deuxième « Lettre à une sœur sur l’heure présente ».
[2] — Ibid., p. 43-45.

