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ÉDITORIAL

 

Cooperator veritatis [1] ?

 

 

COOPERATORES VERITATIS – collaborateurs de la vérité –, telle fut la devise que l’abbé Joseph Ratzinger a choisi lorsqu’il fut élevé par Paul VI à l’archevêché de Munich en 1977.

Mais celui qui devint pape sous le nom de Benoît XVI fut-il fidèle à sa devise, fut-il un vrai coopérateur de la vérité ?

Arguments favorables

En remettant le Prix Ratzinger [2], le 18 novembre 2017, le pape François a salué en Benoît XVI un « maître » dans la recherche de la vérité :

Joseph Ratzinger continue à être un maître et un interlocuteur ami pour tous ceux qui exercent le don de la raison afin de répondre à la vocation humaine de la recherche de la vérité. Quand le bienheureux Paul VI l’appela à assumer la responsabilité d’archevêque de Munich, il choisit comme devise « Cooperatores veritatis, Collaborateurs de la vérité », tirée de la troisième lettre de Jean (v. 8). Elle exprime bien tout le sens de son œuvre et de son ministère [3].

Le père Louis-Marie de Blignières, de son côté, relève aussi cet aspect de Benoît XVI comme étant « ce qui frappe le plus dans son parcours » :

Pour l’Église, pendant près d’un demi-siècle, en contrepoint du relativisme, de l’égoïsme et du désespoir, Benoît XVI a été une épiphanie chrétienne de la Vérité, de l’unité et de la joie.

Coopérateur de la Vérité.

Ce qui frappe le plus dans le parcours de Benoît XVI, c’est son souci d’ouvrir aux hommes le chemin de la vérité, dans le contexte difficile de la modernité. […]

Je me souviens du jour où je lui disais que c’était grâce à l’amour de la Vérité qui transpirait dans ses œuvres, que j’avais retrouvé la communion hiérarchique… Il me semble qu’il y fut sensible.

Merci, Benoît XVI, d’avoir été, pour moi et pour tant d’autres, une incarnation attirante de l’amour de la Vérité [4].

Nous citons ces deux analyses à titre d’exemples. Pour ceux qui ont suivi l’actualité religieuse, ils ont pu remarquer que les milieux conservateurs n’ont pas tari d’éloges en faveur de Benoît XVI après son décès.

Arguments en sens contraire 

Les lecteurs de notre revue se souviendront peut-être de plusieurs raisons qui font douter de la pertinacité de ces affirmations louangeuses.

Résumons-en quelques-unes.

Commençons par la voix la plus autorisée. Mgr Tissier de Mallerais a écrit dans son article « La foi au péril de la raison – Herméneutique de Benoît XVI », paru dans Le Sel de la terre 69 :

A cette hérésie [concernant le sacrifice de la messe] s’ajoute une autre : la négation de la vertu expiatoire et satisfactoire du sacrifice de la croix lui-même. Cette négation est une hérésie pire que celle de Luther. Au moins, Luther croyait-il en l’expiation du Calvaire [5].

Deux hérésies, dont une pire que celle de Luther : c’est beaucoup pour un pape « coopérateur de la vérité ».

Continuons avec Mgr Lefebvre. Celui-ci n’a pas connu le pape Benoît XVI, mais il était sévère sur le cardinal Ratzinger :

Le cardinal Ratzinger met en doute qu’il y ait un magistère qui soit permanent et définitif dans l’Église. […] Il s’attaque à la racine même de l’enseignement de l’Église, de l’enseignement du magistère de l’Église. Il n’y a plus de vérités permanentes dans l’Église, de vérités de foi, par conséquent plus de dogmes dans l’Église [6].

De son côté, le cardinal Ratzinger, en présentant un document fleuve sur les relations entre le magistère et les théologiens, affirme, « pour la première fois avec clarté », dit-il, que « des décisions du magistère ne peuvent être le dernier mot sur la matière en tant que telle », mais « une espèce de disposition provisoire... Le noyau reste stable mais les aspects particuliers sur lesquels ont une influence les circonstances du temps peuvent avoir besoin de rectifications ultérieures. A cet égard on peut signaler les déclarations des papes du siècle dernier. Les décisions antimodernistes ont rendu un grand service..., mais elles sont maintenant dépassées ». Et voilà, la page du modernisme est tournée ! Ces réflexions sont absolument insensées [7].

« Il s’attaque à la racine même de l’enseignement de l’Église ; ses réflexions sont absolument insensées », voilà un autre jugement sévère.

Il serait fastidieux de rappeler toutes les étrangetés du cardinal Ratzinger que nous avons signalées dans Le Sel de la terre, aussi bien en philosophie où il professait l’impossibilité de connaître le réel tel qu’il est [8], qu’en théologie où il admettait qu’une messe pouvait être valide sans les paroles de la consécration [9]

La plus grave fut sans doute son obstination à défendre le concile Vatican II, et notamment la déclaration sur la liberté religieuse, malgré les critiques pertinentes de Mgr Lefebvre [10] et des théologiens de la Fraternité Saint-Pie X [11].

Au regard des entretiens doctrinaux, il a été décevant de noter que la commission romaine a échoué à comprendre la rupture entre l’enseignement traditionnel et l’enseignement conciliaire [12].

Et comme on agit selon ce qu’on pense, la pensée hétérodoxe du pape Benoît XVI l’a conduit à une pratique hétérodoxe : si l’on examine les sept années du pontificat de Benoît XVI,

nous découvrons qu’il a parcouru à son tour tous les pas accomplis par le pape Jean-Paul II : de la visite d’Auschwitz à la halte devant le Mur occidental [Mur des lamentations], de la rencontre avec le Rabbinat général de Jérusalem à la prière pour les victimes de la Shoah à Yad Vashem. Il a été accueilli chaleureusement à la synagogue de Rome et a visité les synagogues de Cologne et de New York. Nous pouvons donc affirmer, avec reconnaissance, qu’aucun autre pape dans l’histoire n’a visité autant de synagogues que Benoît XVI [13].

On pourrait dire la même chose pour les mosquées. Benoît XVI est même allé plus loin que ses prédécesseurs dans les cérémonies œcuméniques avec les protestants (ayant participé activement à un culte protestant) et dans l’accueil des protestants dans l’Église (ayant accepté des anglicans avec leur hiérarchie sans leur imposer d’abjuration).

Comment résoudre ce doute

Comment expliquer que Benoît XVI soit présenté comme un « coopérateur de la vérité » par des catholiques conservateurs et comme un adversaire de la vérité par des catholiques traditionalistes ?

La solution est sans doute dans la conception qu’ils se font de la vérité.

La conception traditionnelle est bien connue : la vérité est l’adéquation de la pensée avec la réalité. Or, de ce point de vue, la pensée de Joseph Ratzinger ou de Benoît XVI est certainement erronée sur bien des points les plus graves.

Mais, depuis le début du 20e siècle, une autre conception de la vérité tend à se faire admettre : la vérité serait la conformité de la pensée avec la vie, autrement dit une forme de sincérité [14].

Or, d’après les témoignages de ceux qui l’ont connu, le cardinal Ratzinger, devenu Benoît XVI, était une personne fort aimable et, selon toute vraisemblance, sincère et désireuse de faire le bien. Cela l’a conduit à certains actes courageux qui lui ont valu l’inimitié des catholiques les plus progressistes et de ceux qui dirigent le monde : ils l’ont même obligé à démissionner en exerçant un chantage financier, comme cela est bien connu.

A cette première raison, on pourrait en ajouter une autre qui lui est complémentaire. Comme depuis le concile Vatican II on s’éloigne de la Tradition à vitesse accélérée, il suffit que le mouvement se ralentisse quelque peu pour qu’on confonde ce ralentissement avec un retour à la Tradition. Il en est de même en politique : comme la Révolution avance toujours, celui qui freine un peu est qualifié de réactionnaire, voire d’extrême droite, alors qu’il y a quelque temps ses idées l’auraient placé très à gauche [15].

Puisque nous arrivons vraisemblablement à la fin du pontificat actuel, prions pour que le pape suivant soit un coopérateur de la vérité, entendue dans le sens traditionnel.


[1]    — « Coopérateur de la vérité », voir 3 Jn 8.

[2]    — Le prix Ratzinger a été créé par la Fondation Joseph Ratzinger-Benoît XVI en 2011. Il récompense chaque année deux ou trois personnes qui ont apporté des contributions dans les domaines de la théologie ou plus largement de la culture chrétienne. En 2017, le pape François se réjouissait que « les illustres personnalités décorées du Prix aujourd’hui provenaient de trois confessions chrétiennes, parmi lesquelles la confession luthérienne ».

[3]    — https://fr.zenit.org/2017/11/18/prix-ratzinger-benoit-xvi-un-maitre-dans-la-recherche-de-la-verite/

[4]    — https://www.chemere.org/blog/2023/1/8/hommage-benoit-xvi-par-le-pere-de-blignieres

[5]    — Le Sel de la terre 67 (hiver 2008-2009, « La Rédemption selon Benoît XVI », p. 67 et 68 — Nous recommandons aussi du même auteur : « La foi au péril de la raison – Herméneutique de Benoît XVI », Le Sel de la terre 69 (été 2009). Ces deux articles ont été publiés dans la suite sous forme d’un livre : L’étrange théologie de Benoît XVI, aux éditions du Sel en 2010 (réédition 2012), toujours disponible (à commander sur le site http://seldelaterre.fr/ ou à D.P.F.).

[6]    — https://laportelatine.org/formation/crise-Église/vatican-ii/a-50-ans-du-concile-la-perspective -evolutionniste-du-cardinal-kasper-abbe-jean-michel-gomis-06-novembre-2015.

[7]    — Entretien avec Mgr Lefebvre paru dans Fideliter 79.

[8]    — Éditorial du nº 43 du Sel de la terre.

[9]    — Ibidem. Nous renvoyons aussi aux recensions de deux livres de Joseph Ratzinger : Le Sel de la terre, le christianisme et l’Église catholique au seuil du troisième millénaire, Éd. Flammarion/Cerf, 1997 (Le Sel de la terre 23, p. 212 sq) et Ma Vie, souvenirs (1927-1977), Paris, Fayard, 1998 (Le Sel de la terre 29, p. 207 sq.).

[10]  — Voir notamment ses « Dubia » sur la liberté religieuse présentés à Rome en octobre 1985 : Mgr Marcel LEFEBVRE, Mes Doutes sur la liberté religieuse, Étampes, Clovis, 2000. Recension dans Le Sel de la terre 40, p. 229.

[11]  — Des discussions eurent lieu à Rome de 2009 à 2011 sans succès. Le contenu des discussions ne fut pas rendu public.

[12]  — https://laportelatine.org/formation/crise-Église/rapports-rome-fsspx/le-temps-netait-certainement-pas-venu-de-signer-un-quelconque-accord-pratique-abbe-morgan-26-octobre-2011

[13]  — Cardinal Kurt Koch, « Construire sur Nostra Ætate : 50 ans de dialogue judéo-chrétien », Osservatore Romano quotidien, jeudi 17 mai 2012.

[14]  — Voir Garrigou-Lagrange O.P., « La nouvelle Théologie où va-t-elle », Le Sel de la terre 98, p.  52-53.

[15]  — Tel mouvement politique n’est-il pas considéré comme de droite, voire d’extrême droite, alors qu’il admet l’avortement au point de vouloir même en faire un droit constitutionnel ?

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L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 123

p. 1-4

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