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La prophétie de notre Mère

Homélie pour la fête de l’Immaculée conception 

par Rosarius

Mes bien chers frères,

Il est dans l’Évangile une prophétie qui passe inaperçue et qui s’est pourtant accomplie de façon grandiose, au point que nous en avons encore la réalisation sous les yeux : la prophétie de la Vierge Marie.

Car la Vierge dont nous célébrons aujourd’hui l’origine n’a pas seulement été prédite et décrite dans les oracles de l’ancien Testament : elle a elle-même prophétisé.

Elle n’a pas seulement accompli les prophéties, elle les a elle-même complétées, perfectionnées et comme couronnées dans le cantique qu’elle a entonné en présence de sa cousine Élisabeth.

Ce cantique de la Vierge Marie, le Magnificat, n’est pas seulement un chant de joie et d’action de grâces où l’on voit déborder toute l’allégresse et la reconnaissance qui inondent son cœur : c’est l’écho de très nombreux passages de l’ancien Testament, qui montrent que la reine des prophètes puise à sa guise dans le trésor des saintes Écritures, et sait en user avec une parfaite maîtrise, en légitime héritière ; et c’est en même temps une nouvelle annonce, faite avec grande confiance sous la motion de l’Esprit prophétique :

Beatam me dicent omnes generationes !

Toutes les générations me diront bienheureuse !

Voyons d’abord, mes frères, le contexte de cette prophétie.

La Vierge Marie annonce l’avenir, mais sans oublier le passé. Elle les unit, en mentionnant la promesse faite à Abraham et à nos pères, et en rappelant comment, déjà, le plan de Dieu s’est manifesté dans toute l’histoire sainte, car sa miséricorde s’étend d’âge en âge sur ceux qui le craignent.

Ce plan divin comprend toute l’histoire humaine, mais il a un centre, et Notre-Dame est parfaitement consciente d’être située en ce point central. Toutes les générations me diront bienheureuse. Elle n’en tire aucune fierté, aucun orgueil, aucune complaisance en elle-même : elle souligne au contraire qu’elle n’y est pour rien et que tout vient de la miséricorde de Dieu qui a daigné jeter les yeux sur la bassesse de sa servante. Mais elle ne méconnaît pas la grâce qu’elle a reçue, et avec autant d’assurance que d’humilité, elle chante : Toutes les générations me diront bienheureuse !

✵ 

Cette prophétie de la Vierge Marie, mes frères, nous venons, à notre tour, la réaliser. Des petits enfants aux arrière-grands-parents, toutes les générations de l’âge présent sont ici réunies pour la proclamer bienheureuse, comme l’ont déjà fait tant de nos ancêtres.

Et l’on peut même dire, d’une certaine manière, que cet hommage remonte aux premiers jours de l’humanité.

Il n’est pas bon que l’homme soit seul – avait dit Dieu au commencement du monde – faisons-lui une aide semblable à lui (Gn 2, 18).

La complémentarité de l’homme et de la femme est affirmée dès le premier chapitre de la Genèse. Après avoir dit que Dieu créa les humains à son image, l’auteur sacré tient à préciser que Dieu les créa homme et femme (Gn 1, 27). Adam et Ève sont évidemment le modèle de tous les couples qui devaient ensuite se former au cours de l’histoire.

Mais cette complémentarité prévue pour le bien peut malheureusement servir au mal. On la retrouve dans cette révolte contre Dieu qui a constitué le péché originel. La complémentarité a dégénéré en complicité. Et si la faute principale fut celle d’Adam, qui a péché en tant que chef et principe du genre humain, Ève y a activement participé.

Juridiquement, c’est le péché d’Adam qui importe, car il avait autorité. Par sa décision insensée de se révolter contre Dieu pour se soumettre au Serpent, il entraînait toute l’humanité – de même qu’un chef d’État peut entraîner toute sa nation dans une guerre désastreuse ou une capitulation honteuse. Mais en pratique, ce fut un péché collectif où l’homme et la femme eurent chacun leur part. Adam ne se prive d’ailleurs pas de le faire remarquer à son Créateur :

La femme que tu m’as donnée comme compagne m’a donné le fruit, et je l’ai mangé [Gn 3, 13].

Dieu ne relève pas l’insolence. Car si cette première expérience a tourné au désastre, il l’a laissé s’accomplir pour permettre une réparation plus belle encore que si le mal n’avait jamais eu lieu.

Mystérieusement, il laisse entendre que l’humanité, ainsi vaincue par le diable, aura sa revanche. Je mettrai une inimitié entre toi et la femme, dit-il au serpent, et entre ta descendance et sa descendance. Elle t’écrasera la tête, quand tu l’attaqueras au talon (Gn 3, 15).

De qui s’agit-il précisément ? De la femme ou de sa descendance ? Qui écrasera ainsi la tête du Serpent ? Dans son obscurité, l’oracle laisse entendre qu’à la défaite commune du premier homme et de la première femme, succédera, un jour, une victoire commune. Associées dans le péché, ces deux parties complémentaires de l’humanité le seront aussi dans la réparation. Seulement, le schéma ne sera plus le même. En parlant d’une femme et de sa descendance, la prophétie indique clairement que la Nouvelle Ève ne sera pas l’épouse, mais la mère du Nouvel Adam.

Cette annonce n’est évidemment pas passée inaperçue. Les premiers chrétiens ont immédiatement vu le parallèle entre Ève et Marie. Dès le 2e siècle, saint Justin développe ce contraste :

Ève était encore vierge et sans péché lorsqu’elle s’est laissée tromper par la parole du Serpent et qu’elle a engendré la désobéissance et la mort. Marie, également vierge, écoute l’ange qui lui parle ; elle croit à sa parole […] C’est alors que naît d’elle celui qui terrasse le serpent […] et arrache à la mort [1].

Durant le même 2e siècle, saint Irénée compare Ève, qui en désobéissant, est devenue cause de mort pour elle-même et pour tout le genre humain – et Marie qui, en obéissant, est devenue cause de salut pour elle-même et pour tout le genre humain. Il ajoute : Ce que Ève, encore vierge, a lié par son incrédulité, la Vierge Marie l’a délié par sa foi [2].

Saint Justin était à Rome ; saint Irénée originaire d’Asie mineure ; et peu après, en Afrique, Tertullien développe la même comparaison [3]. Les Églises des trois continents, dès l’origine, honorent la Vierge Marie comme la Nouvelle Ève. En fait, la comparaison semble déjà sous-entendue dans la parole de l’ange Gabriel. Après avoir proclamé : Je vous salue Marie, pleine de grâce, n’a-t-il pas ajouté : Vous êtes bénie entre toutes les femmes ?

La première Ève, créée sainte et innocente, a attiré la malédiction divine sur elle-même et sur tout le genre humain. La terrible sentence Tu enfanteras dans la douleur (Gn 3, 16) ne se rapporte pas seulement à la naissance des enfants, mais à leur éducation, car ils héritent tous de la révolte initiale contre Dieu et des diverses blessures ou déséquilibres qui en sont la conséquence. Or si, vraiment, Marie est bénie entre toutes les femmes, elle a dû être protégée de cette malédiction. Elle a même dû recevoir une grâce bien supérieure à celle de nos premiers parents.

Aurait-elle donc été créée, comme eux, dans l’état primitif d’innocence ? A-t-elle ainsi échappé au besoin d’un Sauveur ? Mais si c’est le cas, comment descend-elle vraiment d’Adam et Ève ? Et quel lien, et quelle solidarité a-t-elle avec notre race ?

Vous voyez, mes frères, le dilemme qui s’est posé pendant plusieurs siècles aux théologiens.

• D’un côté, il répugne que Marie, mère de Dieu, ait été atteinte si peu que ce soit par le péché et soumise un seul instant au démon. La parole de l’ange est très claire : elle est absolument comblée par la grâce, et elle est bénie entre toutes les femmes. Cela ne laisse pas de place pour le péché originel.

• Mais il répugne également qu’elle n’ait aucun lien avec la race d’Adam et Ève comme si elle avait été créée à part, sans réellement hériter la nature humaine de nos premiers parents. D’ailleurs, là encore l’Écriture est très claire. Dans son cantique de louange, la bienheureuse Vierge déclare : Mon âme exulte de joie en Dieu mon Sauveur. Elle a donc été sauvée, et l’on ne peut prétendre qu’elle échappe à l’économie du péché et du salut.

Il faut donc tenir à la fois :

• que Marie est parfaitement sainte et sans péché,

• et qu’elle a eu besoin d’un Sauveur.

Et si l’Église a toujours tenu ces deux vérités, les théologiens ont longtemps discuté sur la façon de les concilier.

Peu à peu, cependant, la lumière s’est faite.

La Vierge Marie appartient bien à notre race, celle des enfants d’Adam et Ève, et donc à l’économie du péché et du salut. Comme nous, elle a besoin d’un Sauveur. Comme nous, elle aurait dû hériter du péché originel. Mais elle a reçu la grâce du Sauveur d’une façon toute spéciale – selon un mode préventif et non curatif – de sorte que son âme n’a jamais été dans l’état de révolte contre Dieu qui caractérise le péché originel.

Si elle n’a pas été créée dans l’état d’innocence primitive, qui caractérisait Adam et Ève, elle a bel et bien reçu une bénédiction supérieure, puisque, sans être salie un seul instant par le péché, elle a reçu une marque d’amour incomparablement plus grande de la part du Sauveur, qui ne l’a pas seulement créée gratuitement dans cet état de grâce, mais a réellement voulu le payer avec son sang.

✵ 

La sainte Vierge a donc bel et bien été sauvée, mais d’une façon très spéciale, et si l’on avait le temps, on pourrait, mes frères, relire ensemble son cantique, le Magnificat, pour y trouver confirmation de cette grâce si particulière de l’Immaculée Conception.

La sainte Vierge sait qu’elle a été sauvée : elle chante Dieu son Sauveur et les merveilles opérées par sa miséricorde, qui comble de biens les affamés. Elle s’humilie devant les bienfaits divins et avoue qu’elle les a reçus gratuitement. Mais elle n’a pas un seul mot pour demander pardon d’une faute, pour regretter une souillure ou s’affliger d’avoir été, fût-ce un instant, dans le camp de l’ennemi.

Elle s’humilie autant qu’elle peut, mais dans la vérité. Or, en vérité, elle ne peut s’accuser ainsi.

Elle remercie le Tout-Puissant d’avoir regardé sa bassesse, mais non de l’avoir pardonnée ou lavée d’une faute quelconque.

Elle a été sauvée, oui, mais d’une façon si éminente qu’elle n’a pas eu le moindre besoin d’être nettoyée ou blanchie. Elle n’a pas été purifiée mais préservée de la tache originelle.

Enfin, et c’est pour nous le plus consolant, Marie ne se désolidarise jamais des autres humains. Elle a reçu un privilège unique, mais elle sait que toute l’humanité va en profiter, et que toutes les générations s’associeront à sa joie. Son bonheur va rebondir de génération en génération, parce qu’elle n’a pas reçu la grâce seulement pour elle-même, mais précisément pour être mère. Elle est la nouvelle Ève, c’est-à-dire la nouvelle Mère des vivants.

En louant la Vierge Marie, nous ne glorifions donc pas un personnage du passé, ni une célébrité inaccessible. Nous honorons notre mère, toujours proche et attentive à nos besoins, toujours soucieuse de distribuer ce qu’elle a elle-même reçu de façon surabondante.

En proclamant son bonheur, nous chantons la façon unique dont elle a reçu le salut, mais aussi la façon dont il rejaillit sur nous.

En la déclarant bienheureuse, nous devenons bienheureux nous aussi, dès ici-bas, et nous nous préparons à l’être dans l’éternité avec son Fils.

Que la Vierge immaculée nous obtienne cette grâce.

Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.


[1]    —  Saint Justin, Dialogue avec Tryphon, ch. 100, § 5-6.

[2]    —  Saint Irénée, Adversus Hæreses, l. 3, c. 21-22 ; voir aussi l. 5, c. 19.

[3]    —  Tertullien, De Carne Christi (~210-212).

Informations

L'auteur

Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 123

p. 105-109

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