« Allez à Thomas d’Aquin »
« A tous ceux, quels qu’ils soient, qui sont aujourd’hui
en quête de vérité, nous disons : Allez à Thomas d’Aquin. »
Pie XI (Studiorum ducem).
LE MAL dont souffrent les temps modernes est un mal de l’intelligence. De même qu’avec le péché de nos premiers parents, toute l’harmonie de l’être humain s’est rompue, parce que la raison a cessé d’être soumise à Dieu et que la sensibilité s’est dressée contre la raison, de même, au principe des désordres actuels, il y a la révolte de l’intelligence contre l’être – son objet connaturel –, et contre Dieu – son objet suprême. L’intelligence humaine refuse de se soumettre au réel et d’obéir à Dieu.
A l’origine de cette révolte, il y a le cogito ergo sum de Descartes.
Préparé par la doctrine de Duns Scot sur l’univocité de l’être et le nominalisme de Guillaume d’Occam, le cogito cartésien est la source de l'idéalisme moderne. Il signifie que la pensée est la seule réalité qui soit immédiatement donnée à l'esprit. La pensée précède l’être. La révolution cartésienne a préparé la révolution kantienne.
De plus, le cogito cartésien introduit le subjectivisme en philosophie en posant l’existence du moi comme la première vérité indubitable, d’où toutes les autres se déduisent a priori, comme les maillons d’une chaîne.
En outre, contrairement au processus naturel de l’esprit humain, Descartes impose le doute méthodique comme point de départ à toute forme de connaissance. Et ce doute porte en premier lieu sur les sens – les sens nous trompent –, de sorte que l’évidence sensible se trouve définitivement récusée, et que la vérité ne peut jaillir que des seules lumières de la raison.
Enfin, Descartes n’envisage de science véritable que construite sur le modèle des mathématiques, type parfait et universel de toute science, applicable à la totalité du réel, parce qu’il n’y a rien dans la nature qui ne soit d’ordre quantitatif.
Historiquement, de Descartes est né un double courant de pensée : le rationalisme et l’empirisme.
– Le courant rationaliste et son prolongement idéaliste détache le sujet connaissant de l’objet connu et enferme la pensée sur elle-même. L’homme, libéré de l’objectivité et du réel, produit, fabrique lui-même ses objets de connaissance. Ce faisant, il s’attribue le pouvoir de créer le monde et usurpe la place de Dieu, car ce pouvoir n’appartient qu’à Dieu.
– Le courant empiriste érige le doute en système de pensée et de vie, et n’accorde de crédit qu’à l’expérience concrète. L’homme ne peut plus atteindre quelque vérité que ce soit ; la vérité n’existe pas, tout est relatif.
Ces deux courants, pour opposés qu’ils paraissent, font tous deux partie de l’héritage de Descartes, même s’il ne les a pas professés explicitement. Et, comme le montre l’histoire de la philosophie, à partir des 16e-17e siècles, la pensée humaine devenue folle s’est mise à osciller continuellement entre ces deux extrêmes : chaque effort de pensée conceptualiste a été suivi d’une crise de scepticisme et réciproquement.
Chaque fois qu’on répudie la philosophie du sens commun, du réalisme, de l’intelligence humaine fidèle à son essence, on en paie les conséquences.
— Que faut-il faire, alors ?
— Restaurer l’intelligence, la guérir de la contagion des fausses philosophies et lui redonner le sens du réel et de Dieu.
— Comment ?
— En revenant au docteur commun, saint Thomas d’Aquin.
Car la philosophie de saint Thomas est la philosophie naturelle de l’esprit humain ; elle est ce que, en fait de sagesse naturelle, la pensée humaine a produit de plus achevé, de plus conforme au réel, de plus vrai.
Les témoignages qui l’affirment sont innombrables. A commencer par la lettre encyclique de Léon XIII, Æterni Patris, du 4 août 1879, qui a marqué la renaissance des études scolastiques à la fin du 19e siècle. Léon XIII y montre l’importance capitale de l’étude de saint Thomas, non seulement en théologie et à l’égard de la vérité religieuse, mais aussi et avant tout en philosophie :
Le Docteur angélique a contemplé les conclusions philosophiques dans les raisons et les principes des choses. […] En employant cette méthode philosophique dans la réfutation des erreurs, il est parvenu à ce résultat de triompher à lui seul de toutes les erreurs des âges précédents, et de fournir des armes invincibles pour renverser celles qui, tour à tour, ne manqueraient pas d’apparaître dans l’avenir.
Et l’année suivante, Léon XIII déclarait à nouveau :
La doctrine thomiste possède, avec une éminente supériorité, une force et une vertu singulières pour guérir les maux dont notre époque est affligée. […] Et il y a encore ceci de considérable : c’est que cette doctrine, étant formée et comme armée de principes d’une grande largeur d’application, répond aux nécessités non pas d’une époque seulement, mais de tous les temps, et qu’elle est souverainement propre à vaincre les erreurs sans cesse renaissantes. [Bref du 4 août 1880.]
Pour trouver la vérité et nous préserver de l’erreur, allons donc à saint Thomas. « Quia ipse plus illuminavit Ecclesiam quam omnes alii doctores – Car celui-ci a illuminé l’Église plus que tous les autres docteurs » (Jean XXII, 1318).

