ÉDITORIAL
« Brumes du “révélationisme” »
EN 410, les Wisigoths menés par Alaric mirent Rome à sac. En apprenant cette catastrophe, saint Jérôme s’écria : « Elle est conquise, la ville qui a conquis tout l’univers » (Lettre 127, 12). Frappé à mort, l’Empire romain d’Occident ne survécut que quelques décennies et disparut définitivement le 4 septembre 476, avec l’abdication de son dernier empereur, Romulus Augustule.
Les causes de ce déclin furent nombreuses et complexes :
Par-dessus tout, [le] scepticisme quant au but de l’existence, d’où [la] chute libre [de la] morale liée à la banqueroute intellectuelle de la vieille religion païenne officielle. Un cancer spirituel amollit progressivement le cœur jadis austère du peuple romain qui devint sensuel et ne soutint plus que les politiques qui lui offraient « du pain et des jeux », comme le notait le poète Juvenal vers 100 après J.-C. [1].
L’histoire se répète. Ces mots paraissent avoir été écrits pour dépeindre la situation d ’aujourd’hui. A ceci près qu’actuellement, ce n’est plus seulement la société civile qui s’écroule, emportant avec elle vingt siècles de civilisation chrétienne, c’est aussi la Rome catholique, minée de l’intérieur par la secte des modernistes et les scandales de tout genre. La situation est beaucoup plus grave.
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Il nous est difficile d’imaginer l’impact moral que causa le sac de Rome dans l’esprit des contemporains. Le monde, semblait-il, allait sombrer dans la barbarie et le chaos. Les populations, paralysées par la terreur et le désespoir, n’envisageaient plus aucun avenir pour la société.
Nous traversons aujourd’hui une époque similaire. Il semble que tout s’effondre autour de nous et que les grandes prédictions de l’Écriture sur les maux et les châtiments réservés aux époques d’apostasie ainsi qu’aux derniers jours du monde soient en train de s’accomplir sous nos yeux.
En effet, ne voit-on pas aujourd’hui, comme le dit l’Écriture, tous les rois de la terre s’insurger et les princes conspirer contre Dieu et contre son Messie ? (Ps 2, 2).
L’abomination de la désolation dont a parlé le prophète Daniel n’est-elle pas installée dans le lieu saint, à Rome même ? (Mt 24, 15).
Le pasteur – le pape – n’a-t-il pas été frappé et les brebis du troupeau ne sont-elles pas dispersées ? (Mt 26, 31).
Le temps n’est-il pas arrivé où les hommes, ne supportant plus la saine doctrine, se donnent des maîtres en quantité au gré de leurs passions, l’oreille les démangeant, et se détournent de la vérité pour se tourner vers les fables ? (2 Tm 4, 3-4).
N’y a-t-il pas partout quantité de faux docteurs qui introduisent des sectes pernicieuses et, après avoir renié le Maître qui les a rachetés, attirent sur eux-mêmes une prompte perdition ? (2 P 2, 1).
Les chrétiens ne sont-ils pas haïs de toutes les nations à cause du nom de Jésus ? N’en voit-on pas beaucoup tomber, se trahir et se déchirer mutuellement ? (Mt 24, 9-10).
Par suite de l’iniquité croissante, la charité ne s’est-elle pas refroidie chez le grand nombre ? (Mt 24, 12).
Qui ne voit que le Dragon infernal, furieux contre la Femme – l’Église –, est en train de guerroyer contre le reste de ses enfants, ceux qui gardent les commandements de Dieu et possèdent le témoignage de Jésus ? (Ap 12, 17).
N’est-il pas manifeste que la Bête de l’Apocalypse exerce victorieusement le pouvoir qui lui a été concédé de faire la guerre aux saints et de les vaincre ? (Ap 13, 7). Par ses prodiges, ne fourvoie-t-elle pas les habitants de la terre, se faisant adorer d’eux et les marquant tous, petits et grands, riches et pauvres, libres et esclaves, du chiffre de la Bête ? (Ap 13, 14-16).
N’entend-on pas parler de grands tremblements de terre et, en divers lieux, de pestes et de famines, de phénomènes terribles et de grands signes dans le ciel ? (Lc 21, 11).
S’il revenait maintenant, le Fils de l’homme trouverait-il encore la foi sur la terre ? (Lc 18, 8). Ne sommes-nous pas rendus au temps de la grande apostasie annoncée par saint Paul ? (2 Th 2, 3), etc.
Et l’on pourrait continuer ainsi et ajouter bien d’autres textes de l’Écriture qui paraissent spécialement écrits pour notre époque, comme ce passage de l’épître aux Romains où saint Paul fustige l’immoralité abjecte des païens : parce qu’ils n’ont pas su reconnaître Dieu à travers ses œuvres, leur cœur s’est enténébré, ils sont devenus fous, et Dieu les a livrés au mensonge et à leurs passions avilissantes : « leurs femmes ont échangé les rapports naturels pour des rapports contre nature ; pareillement les hommes, délaissant l’usage naturel de la femme, ont brûlé de désir les uns pour les autres, perpétrant l’infamie d’homme à homme et recevant en leurs personnes l’inévitable salaire de leur égarement » (Rm 1, 26-27).
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Au milieu de tant de troubles, les âmes sont souvent gagnées par le découragement et la peur. Elles mendient fiévreusement des réponses susceptibles de les délivrer de leur angoisse et d’apaiser leur inquiétude. Elles deviennent alors facilement la proie du « révélationisme », et cèdent à la tentation de demander la lumière aux révélations et aux apparitions privées qui foisonnent toujours en temps de crise, au lieu de la chercher dans les enseignements de la foi, dans l’Écriture et dans la tradition de l’Église.
Or la plupart des messages que colportent les propagandistes de ces révélations n’ont rien de prophétique ni de surnaturel. Les fidèles peu éclairés et avides de merveilleux se laissent séduire parce qu’ils y voient une confirmation de leurs alarmes et espèrent y trouver des réponses à leurs curiosités, mais ils sont trompés. Le plus souvent, ce sont des nourritures frelatées qui démobilisent les chrétiens et les détournent de leurs vrais devoirs.
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Le père Calmel, en 1974, signalait déjà ce danger dans un article paru dans la revue Itinéraires, sous le titre : « Brumes du “révélationisme” et lumière de la foi [2] ».
Ses avertissements sont plus que jamais d’actualité et nous croyons utile d’en reproduire de larges extraits. Sans doute, les exemples cités sont anciens, mais les principes demeurent et chacun peut facilement en faire l’application au « révélationisme » qui sévit aujourd’hui :
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APPELLE “révélationisme” une confiance désordonnée dans les révélations privées ; confiance qui n’est pas assez éclairée et rectifiée par la raison et par la foi. L’expérience montre que les chrétiens atteints soit d’ “apparitionisme” soit de “révélationisme” sont gens difficiles à guérir. Je voudrais au moins que leur maladie ne soit pas trop contagieuse et c’est pourquoi je rédige cette note. Pour sûr je ne reproche pas à ces frères dans la foi de croire au merveilleux d’ordre privé, ni à son rôle indispensable dans l’Église, mais bien de le situer pratiquement au-dessus de l’Écriture et de la Tradition ; ensuite d’équiparer les faits merveilleux les plus différents ; enfin de laisser désorbiter leur vie intérieure par le merveilleux, au lieu de la mettre sous l’empire des vertus théologales qui sont le centre véritable de toute vie dans le Christ.
« On trouve donc certains chrétiens qui accordent à des révélations puériles et bizarres, reçues soi-disant par des âmes privilégiées, exactement le même crédit qu’aux messages de Lourdes [3] si limpides, si sobres, si consonants avec le dogme catholique. Et que dire de ces chrétiens qui, se prévalant des visions de ces fameuses âmes privilégiées, en savent beaucoup plus long sur la passion du Seigneur que les évangélistes eux-mêmes. Un auteur nous accablait naguère de tracts de dévotion sur les douleurs secrètes de Notre Seigneur.
« Ces tracts dénotent chez la visionnaire, qu’il est du reste impossible d’identifier, une imagination trouble, malsaine, et pour tout dire détraquée. Or le même auteur se met à diffuser maintenant une compilation copieuse qui nous est présentée tour à tour comme une “encyclopédie de prophétisme chrétien” et comme “le livre du siècle”. — “Hâtez-vous, dit le dépliant-réclame de six pages, hâtez-vous de le commander à St-Germain-en-Laye, France”. Hâtez-vous d’autant plus qu’il est midi moins cinq. Il est midi moins cinq tel est le titre de l’ouvrage prophétique et encyclopédique qui nous annonce que “Paris va bientôt brûler comme Sodome et Gomorrhe, que trois jours de ténèbres vont terminer les calamités annoncées et que, après des catastrophes de toutes sortes, il ne restera qu’un quart de l’humanité et même moins peut-être”. Ces châtiments n’ont rien d’impossible, mais on voudrait que prophètes ou prophétesses produisent des titres suffisants pour leur donner créance. Pour accréditer leur propre message, des saintes aussi éminentes que Jeanne ou Bernadette, ne s’en étaient pas dispensées. – Et puis est-il bien convenable de mélanger dans un prospectus les intérêts commerciaux et le sens religieux ; de faire appel à la crainte de Dieu et en même temps de mettre en œuvre les astuces de la publicité, car on vous dit tout à trac que ce livre est “le livre du siècle… on a besoin de l’avoir sous la main à tout moment… il exerce sur le lecteur une influence calmante”. Tout cela ne paraît pas fort sérieux.
« Mais combattre les marchands de révélations ne me passionne guère. Écarter les nourritures avariées ne suffit pas à nourrir les âmes. Cherchons plutôt la nourriture vivifiante des divines Écritures. Et puisque les révélationistes nous parlent tellement des jugements du Seigneur sur l’histoire des hommes, rappelons-nous les enseignements de la Révélation tels que nous les rapportent les textes inspirés [4]. Rappelons-nous aussi, sur le même sujet, la doctrine solide des Pères et des docteurs. – Nous croyons au retour du Seigneur : “Credo… in unum Dominum Jesum Christum… et iterum, venturus est cum gloria judicare vivos et mortuos, cujus regni non erit finis”.
« Cependant nous ne sommes pas fixés sur le jour et l’heure, car il n’est pas dans la mission du Seigneur de nous les faire connaître (Mt 24, 36). – Nous savons que non seulement il viendra, à la fin, un suprême antéchrist mais aussi que, dans le cours de l’histoire, il y aura des préfigurations de l’antéchrist. – Non seulement il aura la dernière apostasie générale prédite dans la seconde épître aux Thessaloniciens (2 Th 2, 3-12), mais, auparavant, on connaîtra des préfigurations de l’apostasie. – Non seulement à la fin des fins la foi sera presque éteinte et la charité ne sera vivante que chez un petit nombre, tellement la froideur et l’égoïsme auront répandu la mort dans l’âme des hommes, non seulement donc à la fin de l’histoire, l’humanité sera presque tout entière sans foi et sans amour, mais encore il y aura au cours de l’histoire des préfigurations de cet enténébrement et de cette sorte d’extinction de la vie spirituelle. – Nous savons, les chrétiens ont toujours su, en particulier l’apôtre saint Jean et depuis, saint Augustin, qu’il viendrait un dernier antéchrist mais qu’il avait des précurseurs depuis les temps apostoliques (1 Jn 2, 18). – Nous savons que l’Apocalypse n’est pas une chronologie anticipée mais une théologie de l’histoire sous forme de symboles qui se répètent, se récapitulent, se précisent mutuellement. – Nous savons que le chapitre 24 de saint Matthieu, les chapitres 17 (dernière partie) et 21 de saint Luc ne concernent pas seulement et de façon exclusive deux générations : la génération contemporaine de la première venue du Seigneur, celle qui vit la ruine du temple et la dernière génération, celle qui verra le retour glorieux de Jésus-Christ ; mais ces chapitres s’adressent aussi, sous bien des rapports, aux générations qui se situent entre les deux. Le Seigneur a jugé dignes de son enseignement infaillible, au sujet des jugements qu’il porte sur le déroulement de l’histoire, les nombreuses générations intermédiaires qui devaient être, de loin, celles qui compteraient le plus de fidèles, celles qui formeraient la part la plus importante de son Église. – Il est un signe de la fin qui n’aura pas de répétition antérieure : c’est la conversion du peuple juif au titre de peuple. Mais ce signe même, nul n’est en mesure de dire à quelle place exactement il faut le situer avant la fin du monde. Pour les autres signes : apostasie, antéchrist, expansion de l’Évangile, mort spirituelle, guerres et cataclysmes, nous savons que même s’ils vont se développant selon une sorte de progrès linéaire, ils procèdent aussi par des répétitions comme cycliques.
« Vers laquelle des répétitions sommes nous en marche : Dieu le sait.
[…]
« Lorsque des révélations privées portent sur les interventions de la justice divine, elles doivent s’inscrire fidèlement dans [la] perspective de la révélation canonique. Or ce n’est pas ce que l’on trouve dans les publications diverses des révélationistes. Ces écrits ont tout juste ce qu’il faut pour affoler les âmes et les terroriser. Non seulement ils prétendent repérer le jour et l’heure où nous en sommes des préparations et des préfigurations de la fin, ce qui déjà ne manque pas d’audace ; mais dans leur rétention simpliste à pronostiquer le jour et l’heure ils habituent ceux qui les écoutent à vivre dans l’irrationnel, à préférer aux lumières du bon sens et de la réflexion sagement conduite des racontars sans garantie. – Ils n’ont pas le souci véritable et réaliste de préciser les remèdes qu’il est toujours en notre pouvoir d’apporter, quel que soit l’état où nous sommes de la répétition de la fin.
« Par ailleurs ils sont beaucoup plus préoccupés de chercher curieusement quel laps de temps nous sépare de la fin que de s’affermir dans la foi, la foi dans la grâce de la rédemption, qui est toujours suffisante quels que soient l’éloignement ou la proximité de la Parousie. Il est midi moins cinq nous racontent les fabricants d’encyclopédie prophétique ; mais ils ne sauront pas nous dire ceci : midi moins cinq ou dix heures et demie, de toute façon il est l’heure de faire ce qui est en nous pour assister à la bonne Messe dans de bonnes dispositions ; il est l’heure de méditer et de réciter le chapelet ; il est l’heure de servir notre prochain sans complicité pour ses faiblesses comme sans énervement pour ses misères ; il est l’heure de faire des sacrifices exceptionnels, pour préserver les enfants de la corruption et pour assurer l’existence de vraies écoles chrétiennes ; il est l’heure enfin, pour les clercs, de vivre encore plus selon la dignité de leur état et d’approfondir les sciences ecclésiastiques, au lieu de perdre leur temps à décrypter les coquecigrues dont nous submerge la publicité indiscrète des apparitionistes de tout acabit. […] »
[Fin de l’extrait de l’article du père Calmel.]
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Tout l’article est à lire et à méditer. Il donne aux catholiques confrontés aux malheurs des temps actuels des conseils éclairés, marqués par le bon sens et l’esprit de foi. En face des maux qui nous menacent, nous devons témoigner de la foi, sans nous laisser prendre par les bavardages irrationnels des producteurs de papiers révélationistes. Ces productions sont contraires à la saine théologie et éloignent les âmes de l’attitude d’équilibre surnaturel qui est la ligne de l’Évangile.
Ni la persécution, ni les chefs incapables ou corrompus, ni les desseins ténébreux de ses ennemis ne pourront jamais détruire l’Église. « La Chrétienté a subi un certain nombre de bouleversements dont le christianisme est mort chaque fois, a écrit Chesterton. Il est mort et s’est relevé de chacune de ses morts, car son Dieu sait comment on sort du tombeau [5]. »
[1] — Père W. J. Slattery, Comment les catholiques ont bâti une civilisation, Paris, Mame, 2020, 300 p.
[2] — Itinéraires, n° 181,(mars 1974), « Brumes du “révélationisme” et lumière de la foi », p. 177 à 187.
[3] — Ou de Fatima, Pontmain, La Salette, etc. [NDLR.]
[4] Nous nous permettons de renvoyer aux chapitres sur Jésus Souverain Juge dans notre livre sur Les Grandeurs de Jésus-Christ (DMM).
[5] — L’Homme éternel, DMM, 2004, p. 269.

