Ultramontanisme, gallicanisme, catholicisme libéral
Des rapports entre l’Église et l’État au 19e siècle
par Jean-Claude Dupuis
Une des grandes originalités du christianisme authentique est la distinction entre la puissance spirituelle, l’Église, et la puissance temporelle, l’État [1]. Dans le paganisme, le judaïsme, l’islam et le protestantisme, les autorités religieuses et politiques sont plus ou moins fusionnées. Les sociétés libérales modernes, qui se prétendent laïques, finissent aussi par soumettre la religion et la morale à l’autorité de l’État, en vertu de l’idéologie des droits de l’homme. L’Église catholique, quant à elle, rejette à la fois la théocratie, qui tend à fusionner la religion et la politique, et le laïcisme, qui tend à séparer les deux ordres [2]. Elle concilie ces deux affirmations de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui peuvent sembler contradictoires :
• Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre (Mt 28, 18).
• Rendez à Dieu ce qui est à Dieu, et à César ce qui est à César (Lc 20, 25).
L’Église et l’État doivent être unis, mais ils ont des rôles distincts, un peu comme l’homme et la femme dans le mariage. En cas de conflit entre les deux puissances, ce qui est inévitable même dans un régime de chrétienté, l’autorité de l’Église doit l’emporter sur celle de l’État.
Les Révolutions américaine (1776) et française (1789) ont instauré, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, des États sans religion officielle [3]. L’Église a dû préciser sa théologie politique en réaction à cette nouvelle hérésie, le laïcisme [4]. Durant tout le 19e siècle, trois écoles de pensée se sont affrontées dans l’Église autour de cette question : l’ultramontanisme, le gallicanisme et le catholicisme libéral.
L’ultramontanisme
Le mot « ultramontain » signifie étymologiquement « au-delà des monts ». On attribuait cette étiquette au clergé français qui soutenait le pape contre le roi : Rome étant située au-delà des Alpes par rapport à la France. En face, le clergé qui soutenait le roi contre le pape était surnommé « gallican », de Gallicanus (Gaule).
Les ultramontains défendaient l’autorité absolue du pape dans l’Église, en matière dogmatique et disciplinaire. Les gallicans voulaient restreindre l’autorité du pape au domaine dogmatique, en laissant au roi le soin d’administrer la discipline et les biens du clergé à titre « d’évêque du dehors ».
Les rois de France avaient été le meilleur soutien de la papauté depuis le temps de Pépin le Bref (752), mais les rapports se sont détériorés à partir du règne de Philippe IV le Bel (1285-1314). Le pape Boniface VIII publia alors la bulle Unam Sanctam (1303) pour rappeler le principe de la primauté de l’Église sur l’État.
Il y a deux glaives, le spirituel et le temporel. Les deux sont donc au pouvoir de l’Église, le glaive spirituel et le glaive matériel. Cependant l’un doit être manié pour l’Église, l’autre par l’Église. L’autre par la main du prêtre, l’un par la main du roi et du soldat, mais au consentement et au gré du prêtre. Or il convient que le glaive [de l’État] soit sous le glaive [de l’Église], et que l’autorité temporelle soit soumise au pouvoir spirituel. En conséquence nous déclarons qu’il est absolument nécessaire au salut, pour toute créature humaine, d’être soumise au pontife romain [5].
Au 19e siècle, le terme « ultramontain » a un peu changé de sens [6]. Le gallicanisme était en perte de vitesse à cause du déclin de l’absolutisme royal et du renforcement de la papauté, surtout après la proclamation du dogme de l’infaillibilité pontificale (1869). Désormais, l’ultramontanisme s’opposera surtout au libéralisme, aux « funestes Principes de 1789 ». Les ultramontains voulaient construire une société intégralement chrétienne, « aussi chrétienne qu’au Moyen Age », disaient-ils [7]. Énumérons les idées maîtresses de leur doctrine, qui correspond tout simplement à l’enseignement officiel de l’Église jusqu’au concile Vatican II (1962-1965) [8].
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[1] — L’auteur résume dans cet article le deuxième chapitre (« Le catholicisme libéral ») de son ouvrage numérique : Le Cardinal Taschereau et le catholicisme libéral (1820-1898), condensé de thèse de doctorat, Lévis (Québec), Fondation littéraire Fleur de Lys, 2014, 316 p. https ://www.manuscritdepot.com/a.jean-claude-dupuis.2.htm
[2] — Philippe Nemo, Histoire des idées politiques dans l’Antiquité et au Moyen Age, Paris, Presses universitaires de France, 1998, 784 p.
[3] — Marcel Prélot et Georges Lescuyer, Les Idées politiques, Paris, Dalloz, 1997, 702 p.
[4] — E. Valton, « État », Dictionnaire de théologie catholique (DTC), tome 5, col. 898-902.
[5] — Boniface VIII, Unam Sanctam (1303), dans H. Hemmer, « Boniface VIII », DTC, tome 2, col. 999-1000.
[6] — Les historiens québécois emploient le terme « ultramontain », mais les historiens français retiennent plutôt l’expression « catholique intransigeant ». Nous préférons le terme ultramontain à cause de la connotation péjorative de l’étiquette intransigeant.
[7] — Matteo Liberatoré, S. J., L’Église et l’État dans leurs rapports mutuels, Paris, Société générale de librairie catholique, 1877, 572 p.
[8] — Le schéma préparatoire du concile Vatican II, Des relations entre l’Église et l’État et de la tolérance religieuse (1961), rédigé par le Saint-Office sous la direction du cardinal Ottaviani, reprenait la doctrine ultramontaine, avec peut-être quelques atténuations de langage. Mais il fut écarté au profit d’une déclaration de liberté religieuse typiquement catholique libérale, Dignitatis humanæ (1965).

