Marie, mère de Dieu
par le père Joseph de Tonquédec S. J.
Philosophe chevronné [1], le père de Tonquédec n’est pas pour autant un froid intellectuel. « Je suis un dévot [2] » aimait-il à souligner, comme le rapporte Louis Jugnet qui fut son disciple et son ami. Signe infaillible de prédestination, cette dévotion revêtait les caractères d’une piété mariale, « si mal vue de nos jours par certains novateurs soucieux de liquider l’héritage du Moyen Age et de la Contre-Réforme ». Exorciste du diocèse de Paris, on peut bien se douter que c’est en Marie qu’il puisait la protection nécessaire à ceux qui se voient confier la lutte contre le Malin.
La publication des deux textes reproduits ci-après, outre l’honneur de notre Mère du Ciel, vise à mettre davantage en lumière cette facette de ce grand écrivain [3]. Sa plume revêt ici une fraicheur incomparable ; on y sent une âme d’enfant, une âme de poète, et osons le mot, de mystique. Outre la qualité du style, l’exactitude des mots, la précision théologique, on y constate le même souci réaliste qu’en toute sa philosophie. C’est du réel qu’il veut partir, c’est le réel qu’il veut étudier, il s’intéresse à la vie ; nous sommes loin d’une science théologique artificielle.
Aussi, au-delà des réfutations proprement rationnelles, nécessaires elles aussi, il nous semble que ces opuscules sont la meilleure réponse du père aux contempteurs de la scolastique, aux disciples de Bergson, de Blondel et de Jaspers. Ouvrez donc avec lui les yeux sur la vie catholique de tous les lieux et temps, et pourrez-vous encore nier que le dogme catholique n’ait jamais été source de vie ? Oui, du simple fidèle au grand théologien, les cœurs des peuples ont toujours exulté de joie en chantant les gloires dogmatiques de Marie, et ils ne cesseront jamais.
Le premier texte, publié en 1931 pour l’anniversaire du concile d’Éphèse, réussit, avec un charme particulier, à faire revivre au lecteur ce haut moment de l’histoire de l’Église. Marie est Mère de Dieu ; ce privilège n’est pas anodin, il est d’une importance capitale pour l’âme du fidèle qui est ici appelé à pénétrer davantage le mystère.
Le deuxième texte est une intervention du père de Tonquédec, dans sa Bretagne natale, au congrès marial du Folgoët, tenu en septembre 1913 [4]. Le thème général des réunions était « Marie, Mère de Grâce », et le sujet ici proposé « En quoi l’intercession de Marie Mère de grâce diffère de celle des saints ». Notre jésuite regarde les hommes prier et énumère en s’émerveillant les innombrables preuves qu’il peut ainsi apporter des privilèges de Marie, selon cette via inventionis, l’induction qu’il affectionne tant. Lex orandi, lex credendi, cet adage reçoit ici une illustration grandiose [5].
Le Sel de la terre.
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LE LUNDI 22 JUIN 431, dans la cathédrale d’Éphèse, placée sous le vocable de Marie Mère de Dieu, se tenait la première session d’un concile œcuménique. Saint Cyrille, patriarche d’Alexandrie, la présidait en attendant l’arrivée des légats envoyés de Rome par le pape saint Célestin. Nestorius, patriarche de Constantinople, était cité devant le concile, comme coupable d’avoir blasphémé la divinité du Christ et la maternité divine de Marie. Il refusa de comparaître. Mais on examina ses écrits, qui furent trouvés contraires à la foi. En conséquence, les membres de l’assemblée prononcèrent contre lui l’anathème comme contre un impie et un hérétique. Et ce jour-là même était rédigé le décret qui le déposait de sa charge et l’excommuniait.
Depuis le matin jusqu’au soir le peuple d’Éphèse avait entouré la cathédrale, impatient d’apprendre les résultats du jugement. Dès qu’ils furent connus, ce fut dans toute la ville un enthousiasme délirant : les acclamations retentirent, une ovation fut faite aux Pères du concile, dans la nuit les édifices s’illuminèrent, la foule portant des torches et des encensoirs reconduisit en triomphe saint Cyrille et ses collègues jusqu’à leur domicile [6].
Quelle était donc la signification de l’événement qui passionnait à ce point la foule des fidèles ? Qu’avait donc affirmé ce Nestorius, dont le concile venait de flétrir si solennellement la personne et les doctrines ? En quoi consistaient ses « blasphèmes » et ses « impiétés ? Jésus, disait-il, n’est au fond qu’un homme en qui le Verbe, Fils de Dieu, est venu habiter : « temple de Dieu » et non pas Dieu lui-même. De sorte qu’on trouve, dans le Christ, deux êtres existant chacun pour soi : le temple et celui qui l’habite ; deux individus distincts : l’homme et le Dieu ; deux personnes étrangères l’une à l’autre : la personne humaine et la Personne divine. Sans doute, poursuivait Nestorius, elles sont en contact, en relations étroites : elles s’unissent, elles collaborent. Le Verbe divin se sert de l’individu humain comme d’un organe qu’il emploie pour parler aux hommes ; et, de son côté, l’homme qui s’appelle Jésus se prête volontiers, docilement, aux directions de la Personne divine : il se met, avec toutes ses facultés, à son service. Et ainsi, concluait subtilement l’hérétique, on peut dire que, moralement, les deux personnes ne font qu’un, qu’elles constituent une seule personne morale. Tout de même, en réalité, elles sont deux : dans le Christ de Nestorius, il y a d’abord l’homme, et puis le Verbe. La Vierge Marie, dans son rôle de mère, n’a évidemment de rapports qu’avec le premier : elle engendre un homme, sans plus ; elle ne donne rien directement au Verbe ; son fils est une pure créature, un simple individu humain que, d’autre part, le Verbe divin vient habiter et gouverner.
Or tout cela est faux, indigne du Christ et de sa Mère. Jésus-Christ n’est pas ainsi divisé, coupé en deux : il est un. Ce qui le constitue, ce n’est pas la rencontre de deux personnes : il est une seule et même Personne, la Personne du Verbe. Il n’y a pas en lui de personnalité humaine différente de la personnalité divine. Ce n’est pas un homme joint à Dieu, uni à une Personne divine : c’est la Personne divine elle-même, incarnée. Jésus-Christ, c’est Dieu lui-même, Dieu le Fils, la seconde Personne de la Trinité, revêtue de la nature humaine. Non pas un temple extérieur à son habitant, car ici l’habitant divin pénètre la matière même du temple et la soutient ; non pas deux individus dont l’un se sert de l’autre, mais deux natures — la divine et l’humaine — portées, comme un double vêtement, par un seul et même individu ; une Personne, toujours identique à elle-même, gardant ses caractères propres et tous ses privilèges, mais entrant avec eux dans une seconde nature : voilà le Christ, selon la foi catholique.
Dès lors, la Mère de Jésus n’est pas, à l’égard du Verbe, une étrangère : elle lui donne, à lui directement et non pas à un autre, la nature humaine. Celui qu’elle met au monde n’est pas l’associé de Dieu, mais Dieu lui- même, Dieu en personne. Et donc, elle n’est pas la mère d’un homme, mais la Mère d’un Dieu. Jésus, qui tient du Père sa nature divine, reçoit d’elle sa nature humaine : le Verbe incarné est à la fois Fils de Dieu, par sa divinité, et Fils de Marie, par son humanité ; Fils de Dieu de toute éternité par la nécessité de son essence, Fils de Marie dans le temps, par son libre choix et par amour pour nous.
D’avoir entendu rappeler ces choses, mettait en liesse le bon peuple d’Éphèse. Dans la proclamation conciliaire, il reconnaissait sa vieille foi, sa croyance authentique, sans alliage ni retranchement, le fondement de sa traditionnelle dévotion à Marie. Il savait gré aux Pères du concile d’avoir balayé énergiquement tous les nuages dont un raisonneur trop subtil avait tenté d’obscurcir la vérité dont il vivait.
Nous en vivons encore aujourd’hui. Après quinze siècles, la vertu de l’acte d’Éphèse n’est pas épuisée. Depuis qu’il a eu lieu, la gloire de Marie se trouve établie dans une région supérieure à toutes les disputes et à toutes les contestations. La figure de la Mère de Dieu apparaît comme un clair soleil allumé pour toujours au-dessus de l’Église, et dont la douce chaleur réchauffera jusqu’à la fin des siècles la piété catholique. Arrière désormais les idées mesquines, les conceptions diminuées, les restrictions timides, les rabais essayés par un Nestorius sur la dignité de Marie. Elle est véritablement Mère de Dieu. C’est-à-dire qu’elle entre en plein et à fond dans le monde divin. Elle ne reste pas à la porte des grands mystères, cantonnée dans leurs préliminaires, arrêtée sur leur seuil. Son rôle n’est pas de préparer le terrain où Dieu descendra, d’engendrer un simple enfant sur lequel la Divinité viendra se poser. Non, celui qu’elle met au monde, c’est déjà Dieu, Dieu en personne. Dès qu’elle a conçu, le Verbe est en elle, travaillant à se former un corps dont il lui demande la matière, occupé, comme un prêtre qui prend les ornements du sacrifice, à se vêtir de la nature humaine nécessaire à sa mission, tirant de la chair très pure de la Vierge les éléments de sa chair à lui. La fragile vie humaine qui éclot dans les entrailles de Marie appartient en propre à une Personne divine ; le petit être qu’elle enveloppe de langes et qu’elle dépose dans la crèche de Bethléem, qu’elle nourrit de son lait, berce dans ses bras, réchauffe contre sa poitrine, c’est le Verbe éternel, conçu avant tous les siècles dans le sein du Père : lui-même et non pas un autre. « Ton fils, avait annoncé l’ange Gabriel, l’Être Saint qui naîtra de toi sera appelé le Fils de Dieu, le Fils du Très-Haut [7] ».
Personne n’a mieux exprimé dans notre langue ces hauts mystères, qu’un prédicateur populaire du 17e siècle, le père Lejeune, de l’Oratoire. Pour les faire mieux entendre, il les traduit dans un clair et poétique symbole. Il montre à ses auditeurs un rayon de lumière qui traverse un vitrail de l’église et s’y colore.
Le rayon, dit-il, avant que d’entrer en la vitre, était déjà rayon, mais il n’était pas couleur, ni coloré ; mais depuis qu’il est entré en cette vitre et venu en cette église, c’est un rayon coloré, c’est une couleur rayonnante, c’est un rayon qui est couleur, c’est une couleur qui est rayon. Ainsi Jésus, avant l’incarnation, était Dieu de toute éternité, mais il n’était pas homme ; maintenant, depuis qu’il est entré en Marie, c’est un Dieu humanisé, c’est un homme déifié, c’est un Dieu qui est homme, c’est un homme qui est Dieu... Quel est le père du rayon coloré ? C’est le soleil. Mais le soleil n’a pas produit la couleur ? Il est vrai, mais il a produit le rayon qui est conjoint à la couleur. Et quelle en est la mère ? C’est la vitre. Mais elle n’a pas fait le rayon ? Non, mais elle a produit la couleur rayonnante, elle a revêtu le rayon de cette robe de couleur. — Quel est le Père de Jésus Homme-Dieu ? C’est le Père Éternel. Il n’a pas engendré de sa substance l’humanité de Jésus ; non, mais il a engendré de sa substance la Personne de son Fils, qui est homme. Quelle est la Mère de ce Dieu-Homme ? C’est Marie. Elle n’a pas engendré la Divinité, mais elle a conçu l’homme qui est Dieu. Elle a revêtu de notre humanité la Divinité du Fils de Dieu... Le suppôt, l’appui et le soutien de cette couleur rouge qui paraît ici sur le pavé, c’est le rayon du soleil, car cette couleur ne subsiste que par ce rayon. Ainsi, quel est le suppôt et l’appui de la sainte Humanité ? C’est le Fils de Dieu ; elle n’a point de subsistance que par lui [8].
Quand ces vérités furent proclamées à Éphèse en 431, ce ne fut pas, dans l’Église, un nouveau dogme. Au contraire, ce fut le dogme antique, issu directement de l’Évangile, qui fut dégagé dans sa pleine signification, défendu et vengé. Les foules chrétiennes ne s’y trompèrent pas. Le langage de Nestorius les avait choquées, scandalisées, révoltées comme une nouveauté. Dans le langage du concile, elles reconnurent au contraire le son pur de leur foi traditionnelle ; leur héritage spirituel, le capital de vérité transmis par leurs ancêtres leur était restitué.
Ainsi Marie est vraiment, à la lettre, sans hyperbole ni métaphore, la Mère de Dieu. « Sainte Marie, Mère de Dieu » ! Cette simple phrase que nous avons répétée des milliers de fois et qu’une longue accoutumance nous fait trouver banale, recouvre un abîme. Méditons-la ; pesons ces mots familiers : nous les trouverons lourds d’un sens que les pensées de l’homme n’épuiseront jamais, devant lequel notre esprit, pour peu qu’il réfléchisse, demeurera étourdi. Car pour comprendre ce que c’est qu’une Mère de Dieu, il faudrait comprendre ce qu’est Dieu.
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Comme nos ancêtres chrétiens du 5e siècle, nous sommes donc, ô Mère de Dieu, prosternés devant vous. De même qu’à l’abside des basiliques byzantines on voit, dans un lointain mystérieux, votre image se détacher sur des fonds d’or somptueux, ainsi notre foi vous contemple tout environnée des splendeurs divines, noyée, pour ainsi dire, dans les mystères les plus profonds. Nous vous apercevons dans un rôle si haut, si saint, tellement sacré, associée de si près à Dieu, coopérant de façon si directe à son incarnation, qu’en vérité nous ne savons comment faire pour vous honorer dignement. En tout cas, nous n’avons pas à craindre d’excéder ici la mesure : hormis l’adoration réservée à l’Être infini que vous avez porté dans votre sein, en fait d’hommages, nous pouvons tout vous offrir. Vous êtes, comme sa Mère, absolument à part des autres créatures, vertigineusement élevée au-dessus du reste du monde, digne d’un respect et d’une vénération d’espèce unique et sans égale. Et nous n’oserions pas même lever les yeux vers vous, si nous ne savions que vous êtes aussi notre Mère et que, dans votre élévation incomparable, parmi les événements inouïs, surhumains, auxquels vous avez été mêlée, vous avez gardé votre simple cœur de femme, votre tendresse humaine, féminine, et que vous restez, malgré tout, de notre race.
O notre sœur virginale, choisie dans notre famille pour devenir la Mère de Dieu, ô Mère commune à Dieu et à nous, ô vous qui, toute sainte et toute sacrée que vous êtes, ne laissez pas d’être secourable aux pauvres pécheurs — et même, en définitive, vous n’êtes là, si près de Dieu, qu’à cause d’eux et pour eux — ô notre très sainte Mère, du sein de votre gloire, regardez-nous, protégez-nous, bénissez-nous, couvrez-nous de votre puissance de Mère de Dieu, afin qu’abrités du péché, gardés par vous contre les attaques du mal, nous puissions accéder à celui que vous portez dans vos bras et que nous vous prions bien humblement de nous donner [9].
[1] — C’est en cela qu’il est particulièrement connu. Ses ouvrages les plus fameux sont incontestablement La Critique de la Connaissance, Beauchesne, 1929 et ses divers titres consacrés à l’étude de Bergson et de Blondel, qui font de lui un farouche opposant au modernisme.
[2] — Louis Jugnet, « Traditionnel et moderne : le R.P. Joseph de Tonquédec », La Pensée catholique n°84 (1963).
[3] — Dans ce même esprit nous avons publié du même auteur, un magnifique panégyrique « Saint Dominique, serviteur de la vérité », Le Sel de la terre 118, p. 109-119 ; et un remarquable essai intitulé « La beauté liturgique et la théologie », Le Sel de la terre 125, p. 146-156.
[4] — Frédéric Le Moigne, Les congrès mariaux bretons (1904-1933), in Claude Langlois (dir.) et Christian Sorrel (dir.), Le catholicisme en congrès (19e-20e siècles), larhra, 2009, p. 99-116.
[5] — La loi de la prière est aussi la loi de la croyance. Voir Indiculus, DS 246, « Quæ ab Apostolis tradita in toto mundo atque in omni Ecclesia catholica uniformiter celebrantur, ut legem credendi lex statuat supplicandi. »
[6] — Saint Cyrille, Lettre au clergé et au peuple d’Alexandrie, PG 77, 137.
[7] — Lc 1, 32. 35.
[8] — P. Lejeune, Sermon pour Noël : Les trois Naissances du Fils de Dieu. — Suppôt, vieux mot français qui veut dire ici soutien, support.
[9] — On voit comment le dogme proclamé à Éphèse, qui pourrait sembler à première vue une pure spéculation, le résultat d’une bataille d’abstractions livrée entre des théologiens pointilleux, intéresse au premier chef la piété, la pratique religieuse. En particulier, la confiance populaire en Marie, les prières qui lui sont adressées supposent, essentiellement et d’abord, qu’elle est la Mère de Dieu. C’est pour cela que d’elle on espère tout. Nous ne comprendrions pas qu’étant la Mère de Dieu, elle ne pût pas tout sur lui, qu’il y eût, dans les richesses de son Fils, quelque chose qui ne fût pas à sa discrétion.
Informations
L'auteur
Connu pour ses travaux de philosophie, le père Joseph de Tonquédec (1869-1962) fut aussi pendant près de quarante ans l'exorciste officiel du diocèse de Paris.
Attentif aux menées de la subversion au-dedans comme au-dehors de l’Église, il écrivit, à la fin de sa vie, plusieurs articles contre le néo-modernisme, dont la publication ne fut pas autorisée, notamment parce qu’il critiquait la nouvelle théologie de ses confrères Bouillard, Daniélou et de Lubac.
Il confiait alors ses appréhensions à son ami Louis Jugnet, qui a donné de nombreux détails sur sa vie dans la revue La Pensée catholique ( n° 84 [1963)], p. 24-43).
Il faut citer, parmi ses principaux ouvrages :
• Immanence, essai critique de la doctrine de Maurice Blondel (Paris, Beauchesne, 1913) ;
• La Critique de la connaissance (Paris, Beauchesne, 1929) ;
• Les maladies nerveuses ou mentales et les manifestations diaboliques (Paris, Beauchesne, 1938) ;
• La philosophie de la nature (Paris, Lethielleux, 1956).
La vie et l’œuvre du père de Tonquédec ont fait l’objet d’un colloque à l’Institut universitaire Saint-Pie X à Paris en 2022 (recension dans Le Sel de la terre 121).
Le numéro

p. 92-97
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