Marie, image vivante de la Sainte Trinité
Discours prononcé dans la chapelle des carmélites du Dorat, pour la fête de Notre-Dame du Mont-Carmel (1867)
par Mgr Charles Gay
Au cours du 19e siècle, si fécond en auteurs contre-révolutionnaires et en écrivains spirituels, Mgr Charles Gay (1815-1892) est certainement l’un des plus éminents.
Dans ses sermons, en particulier celui que nous vous proposons ci-dessous, Mgr Gay fait sentir à ses auditeurs le charme d’une pensée profonde, d’une doctrine substantielle, puisée aux sommets du christianisme où se dévoile l’élégance du style, la foi du prêtre, le cœur et le zèle de l’apôtre, les délicatesses de l’artiste, la science du philosophe théologien.
Le Sel de la terre.
LES FÊTES destinées par l’Église à honorer la très sainte Vierge, sont des occasions naturelles de méditer plus spécialement les excellences de cette créature incomparable et de les appliquer aux fidèles. L’essence de la vie éternelle, dit Notre-Seigneur, c’est de connaître Dieu et celui qu’il a envoyé, Jésus-Christ [1]. Dans le ciel nous connaîtrons Dieu comme lui-même nous connaît [2]. Nous le verrons tel qu’il est [3], sans distance et sans voile, aussi pour précieuse et ravissante que soit la claire vue des créatures, elle n’ajoute rien d’essentiel à notre béatitude. Ici nous ne voyons Dieu qu’en énigme et à travers des signes [4] : notre vie est imparfaite ; nous vivons de recherche, d’aspiration, de désir de conquête ; notre bonheur le plus élevé, en même temps que notre justice la plus certaine, c’est d’avoir faim et soif. En somme, étant dans le corps et tant que nous y sommes, nous cheminons loin du Seigneur [5] ; nous ne le possédons que par la foi ; nous ne jouissons de lui qu’en espérance : de là vient que l’étude de ses ouvrages est pour nous autre chose qu’un luxe et qu’un surcroît. C’est un profit certain et quelquefois un devoir indispensable.
Nous trouvons souvent Dieu dans ses ouvrages plus qu’en lui-même ; non certes qu’il y soit davantage, cela est impossible ; mais il y est pour nous plus accessible ; les limites même qu’il y subit, font que nous sommes plus aptes à l’y comprendre ; et parce qu’il y est moins éblouissant, nous l’y pouvons regarder d’un œil plus tranquille et plus ferme.
Marie est plus qu’une œuvre de Dieu, c’est son chef-d’œuvre. Après l’humanité de Jésus, il n’y a pas de créature en qui Dieu se soit, pour ainsi parler, dépensé davantage. Cela revient à dire qu’il n’y en a pas dans laquelle il soit plus parfaitement révélé. Marie est la grande somme théologique. Les cieux si majestueux, si profonds, si splendides, ne raconteront jamais Dieu comme Marie. La terre où le nom de Dieu est écrit partout en lettres admirables, n’est qu’un livre grossier à côté de cette Bible céleste qui est la sainte Mère du Christ. J’ose dire que la société tout entière des anges et des saints, n’est pas une manifestation de la divinité aussi complète que cette unique vierge.
Je voudrais aujourd’hui vous dire en quelques mots comment elle est l’image et la reproduction vivante des trois adorables personnes de la sainte Trinité. Cela réjouira votre piété, car rien ne saurait être plus cher au cœur des vrais enfants que l’honneur de leur mère ; cela servira aussi, j’espère, les intérêts sacrés de Dieu dans vos âmes et de très utiles leçons en ressortiront pour vous.
— I —
Vous savez tous la doctrine de la foi sur la nature de Dieu. Dieu est un être unique dont l’existence a, pour ainsi dire, trois aspects et dont la vie se déploie en trois termes. Ces termes sont appelés des personnes, parce que ce sont tout autre chose que des qualités affectant une substance ou des phénomènes révélant une loi ou un fait. Ce sont des réalités vivantes et subsistantes. Elles se regardent, elles se connaissent, elles influent l’une sur l’autre, enfin ce sont de vraies personnes ; le mot est consacré et nous impose, dès lors, l’idée qu’il représente dans le langage des hommes. La première personne est le Père, la seconde est le Fils, la troisième le Saint-Esprit : on ne peut pas les confondre ; elles sont absolument distinctes. On ne peut pas davantage les séparer ; elles sont absolument indivisibles, subsistant toutes trois en une seule et même nature divine et n’étant à elles trois qu’un seul et même Dieu.
Or Marie est le miroir fidèle de ces trois personnes adorables. Elle reproduit le Père, par sa maternité ; elle reproduit le Fils par sa virginité ; elle reproduit le Saint-Esprit par l’unité qu’elle fait partout où Dieu lui demande et lui donne d’agir. C’est ce qu’il faut vous faire entendre.
Avant tout Dieu est père : il est principe, source, racine, origine. Tout ce qui est, vient de lui et se rattache à lui comme à son auteur. De ces myriades de créatures qui peuplent le monde et s’étagent, chacune à son rang, sur les degrés infinis qui montent de l’atome à l’archange, il n’y en a pas une seule qui ne lui crie : nous ne nous sommes pas faits nous-mêmes, c’est toi qui nous as faits [6]. Nous n’étions pas et c’est parce que tu l’as voulu que nous avons commencé d’être.
Tout a été fait par lui et rien de ce qui a été fait n’a été fait sans lui [7]. Tous ces dons qui nous enrichissent, toutes ces grâces dont nous sommes comblés, toutes ces clartés, toutes ces énergies, tous ces soutiens, tous ces attraits, toutes ces puissances, toutes ces gloires qui nous environnent, descendent de lui comme du père des lumières en qui il n’y a pas l’ombre d’un changement ni d’une vicissitude [8].
Dieu est principe premier, universel, absolu ; et non seulement il donne aux êtres la vie et l’état qui correspondent à leur nature, non seulement il les tire du néant et les constitue en eux-mêmes, ce qui est déjà vis-à- vis d’eux une magnifique paternité, mais par une surabondance de bonté et de miséricorde, il les élève jusqu’à sa propre vie à lui, dans la mesure où ils en sont moralement capables. Par-dessus l’ordre de nature qui est celui de la création, il fonde l’ordre de grâce qui est celui de la sanctification ; et cet ordre aboutit de lui-même à un ordre encore plus sublime et cette fois suprême, l’ordre de la gloire ou l’ordre céleste, qui est celui où les créatures trouvent leur dernière fin et partagent éternellement la sainte, radieuse et délicieuse vie de leur doux Créateur.
C’est une paternité meilleure encore que la première ; elle la suppose comme fondement, mais elle y met un comble qu’on n’était pas en droit d’attendre. Ici Dieu ne nous crée pas seulement, il nous engendre : voluntarie genuit nos verbo veritatis [9]. Il nous élève à son niveau, il nous établit dans sa race, il forme entre nous et lui une vraie parenté. Il fait plus que nous adopter ou du moins, telle est l’adoption dont il nous gratifie que, nous donnant le titre et tous les privilèges de fils, elle nous en départit d’abord la nature. Voyez, s’écrie saint Jean, quelle a été la charité du Père, de nous donner non seulement le nom d’enfants de Dieu, mais toute la réalité de cette filiation divine [10]. Et si Dieu est Père jusque-là vis- à-vis de ses créatures, c’est qu’en lui-même et vis-à-vis de lui-même, dans sa vie éternelle et essentielle, il est déjà fécond et véritablement Père. Il engendre, il donne à quelqu’un sa substance, il communique sa vie, il nomme quelqu’un son fils.
Ceux qu’il engendre après coup librement, il les engendre à la suite et à la ressemblance de cet engendré nécessaire. S’il n’y avait pas de premier né il n’y aurait pas d’autres fils. Quos præscivit, et prædestinavit conformes fieri imaginis Filii sui, ut sit ipse primogenitus in multis fratribus [11].
Il est père au même titre qu’il est Dieu. Il pouvait n’être point créateur quoiqu’il ne pût pas n’avoir point la puissance de créer, mais même s’il n’avait pas créé il aurait toujours été père. Dieu ne se conçoit pas sans fécondité ; Dieu ne saurait exister sans amour ; Dieu s’il était tout à fait solitaire ne serait ni bon ni heureux. Il est donc Père ; il ne peut pas n’être pas Père. C’est là une de ses indispensables beautés et vraiment la première de toutes.
Eh bien, Marie, cette créature tirée du néant comme nous, par une parole libre, élevée comme nous et sans l’avoir plus mérité que nous, à l’adoption divine, Marie est transportée par le fait même de sa prédestination jusqu’à cette hauteur, ce semble inaccessible, de la majestueuse paternité de Dieu. Elle entre dans le mystère, dans la puissance, dans l’acte de cette paternité. Elle y entre non seulement comme témoin, mais comme coopératrice effective. Elle devient par le Père, avec le Père et comme le Père, principe, source, origine.
L’esprit ne peut la regarder là sans avoir une sorte de vertige, car ce n’est pas seulement des créatures qu’elle se trouve établie la reine et la mère ; elle n’influe pas seulement comme cause directe sur l’acte par lequel Dieu crée tout ce qui existe et l’arrange dans ce bel ordre où nous le contemplons. Ce serait certes déjà pour elle une gloire prodigieuse et elle l’a sans contestation ; la théologie la plus éclairée et la plus sûre la lui donne. Saint Bernard et saint Bonaventure en particulier l’enseignent formellement, et l’on n’est point téméraire en entendant de cette sainte Vierge ce qui est dit de la sagesse dans l’œuvre de la création : « J’étais avec lui, j’étais présente à sa pensée, je vivais déjà dans son cœur, quand il préparait les cieux, quand il enserrait les abîmes dans des lois et dans des enceintes, quand il affermissait l’éther supérieur. Quand il équilibrait les sources des eaux, j’étais avec lui mettant l’harmonie en toutes choses, prenant avec lui mes délices et me jouant dans tout l’univers [12]. »
Mais c’est peu même que tout cela, auprès de l’honneur qui lui est fait de siéger avec Dieu comme principe dans l’ordre de la génération surnaturelle et céleste. Car vous le savez, vous le chantez, elle est la mère de la divine grâce ; elle est la mère de tous les saints ; un élu, quel qu’il soit, un élu est un être né surnaturellement de Dieu et de Marie. Elle est une fontaine vivante de sainteté.
Elle est l’Eve, la vraie Eve, la mère de la vie et des vivants. Et ce n’est pas encore sa plus grande gloire, parce que ce n’est pas sa plus sublime conformité avec le Père. Ce même fils nécessaire et unique qu’il s’engendre avant tous les temps dans les splendeurs de sa propre essence, elle l’engendre elle aussi à sa manière ; elle devient sa Mère et le Verbe devient vraiment son fils, conçu d’elle et né d’elle, si bien qu’elle est, dans toute la vérité, dans toute la plénitude de cette appellation, la Mère de Dieu. Son chaste sein est comme le sein du Père. Il est dit qu’un abîme invoque un autre abîme : le Père invoque Marie, Marie invoque le Père et tous deux s’unissant produisent cet abîme, cet océan, ce fleuve infini, ce torrent impétueux de vie qui est l’unique Fils de Dieu, le premier né de la famille divine, le chef des prédestinés, la tête du monde.
O mes frères, qui racontera jamais, qui jamais comprendra cette dignité de la sainte Vierge et que la théologie a raison quand elle dit : accedit ad infinitum : elle touche à l’infini. Ou encore : Maximam cum Deo habet affinitatem : elle a avec Dieu la plus parfaite affinité que puisse avoir une créature. Ou encore : Nil majus facere potuit ipse Deus quam matrem Dei : Dieu lui-même n’a rien pu faire de plus grand et de plus excellent qu’une Mère de Dieu. D’où vous voyez la vérité de ce que je vous ai dit en commençant que, par sa maternité divine, Marie est l’image expresse et la reproduction vivante du Père.
— II —
J’ai ajouté que, par sa divinité, elle est l’image et la reproduction du Fils. Concevez-vous ce qu’il y a de profondément vrai dans ces paroles que notre bon Seigneur et Sauveur Jésus-Christ répète si souvent et si complaisamment dans l’Évangile : Je ne fais rien de moi-même, je n’ai rien de moi-même, comme j’entends, je juge et je parle [13], comme je vois opérer, j’opère [14]. Il est bien vrai, je suis la vie et je la donne ; je suis venu pour la donner et la donner en grande abondance [15] ; je donne la vie éternelle à quiconque croit en moi [16] ; je la donne aux âmes qui me connaissent et qui me suivent et que pour cela même je nomme mes brebis ; je la leur donne et, éternellement, elles ne périront pas et personne ne pourra les ravir de mes mains. Je suis vie et source de vie [17]. Mais pourquoi ? Parce que mon Père m’a donné d’être ainsi source vivante ; car comme le Père a la vie en lui-même, il a donné à son Fils d’avoir la vie en lui-même [18]. Il est bien vrai, je suis principe : Ego sum principium [19] ; mais comment ? Parce que, cela encore, je l’ai reçu de mon Père. Je suis tout entier de lui ; en tout il est mon Père ; en tout je suis son Fils et tout ce qui est moi dérive. Je suis donc principe, mais principe de principe ; je suis lumière, mais lumière de lumière ; je suis Dieu et vrai Dieu, mais Dieu de Dieu et vrai Dieu de vrai Dieu [20]. Je suis cela dans mon état de Verbe incarné, mais je le suis déjà dans mon état de Verbe incréé. Même dans ma vie essentielle, je suis un être tout relatif ; je sors toujours comme le rayon sort du foyer, j’émane toujours, comme le parfum émane de la fleur qui l’exhale.
Je suis l’irradiation de mon Père, la splendeur substantielle de sa divine substance, son image équivalente [21], son caractère vivant. Je le dis, je le raconte, je le loue, je le chante, je l’expose, je le glorifie et c’est là toute mon existence. Quoique je ne sois pas lui, il n’y a rien que lui en moi [22]. Il est Père, je suis Fils ; il est celui qui parle et je suis sa parole ; nous sommes deux, mais ces deux vivent en un et ne sont qu’un seul Dieu unique [23]. Voilà ce qu’est le Fils de Dieu : Dieu annoncé, Dieu exprimé, Dieu formulé.
Eh bien ! me faudra-t-il longtemps parler, ou devrez-vous longtemps réfléchir, pour que vous compreniez comment Marie reproduit exactement, immuablement le Verbe en ceci, et comment c’est par sa sainte virginité qu’elle est de lui une image si parfaite ? Ah ! vous entendez bien que quand je parle ici de sa virginité, je ne prétends pas seulement signifier sa virginité corporelle ; celle-là est peut-être déjà sans prix dans cette prodigieuse créature, mais j’ose dire que de toutes les virginités qu’elle possède et qui la font reluire comme sept soleils ensemble, celle-là est de beaucoup la moindre. Toute la gloire de cette fille du Roi est dans son intérieur [24]. Les autres gloires ne sont et ne peuvent être que le jaillissement de celle-là. C’est par l’âme avant tout, que Marie est toute Vierge ; vierge d’esprit, de cœur, de volonté, vierge dans son être, vierge dans ses puissances, vierge dans ses actes, vierge dans toute sa vie, vierge de péché, vierge d’erreur, vierge d’imperfection, vierge d’elle-même. Elle vit, non par elle, mais Dieu par Jésus vit en elle ; elle vit d’une vie qui la dépasse ; elle vit dans la foi, dans l’espérance, dans l’amour, dans l’adoration, dans l’action de grâce, dans le culte, dans le sacrifice ; elle vit dans le cœur de son Jésus, dans ses mystères, dans les sueurs qu’il répand, dans les larmes qu’il verse, dans le sang qu’il prodigue et dont il inonde la création, après en avoir inondé son corps personnel et la croix qui le porte. Elle vit dans les intérêts de Dieu, dans sa volonté, dans ses bons plaisirs, dans sa gloire ; elle vit en lui bien loin de la terre, même quand elle en foule du pied ou les poussières ou les gazons.
Dieu parlant à Jérusalem par son prophète Isaïe, à Jérusalem la ville sainte, figure de l’Église, et partant figure de Marie en qui se résume l’Église entière, Dieu lui dit : « Tu ne seras plus appelée l’abandonnée, tu ne seras plus appelée la désolée, mais on te nommera : Ma volonté en elle [25]. » C’est le vrai nom de Marie. Elle est la volonté de Dieu en elle, la volonté de Dieu toujours faite, la volonté de Dieu en acte. C’est en ceci surtout qu’elle est vierge, intègre, diaphane, divinement pénétrée, divinement possédée. Elle n’est que ce que Dieu pense, elle ne pense, elle ne dit, elle ne fait que ce que Dieu veut. Elle est son pur écho ; elle n’existe que pour lui obéir. Comme par le mystère de la génération éternelle toute la divinité du Père passe dans la personne du Fils et devient sa vie, par le mystère de grâces qui fleurit cette sainte Vierge, tout le dessein, tout le don, toute la sainteté du Père et du Fils s’écoulent en elle et deviennent sa vie. De sorte qu’elle est à Dieu par sa pureté, par son humilité, par sa dépendance toute aimante, par sa totale et religieuse adhérence, enfin par sa virginité — rien ne vaut ce mot-là — elle est à Dieu comme le peut être une simple créature, ce que lui est son propre fils, c’est-à- dire un Verbe, une splendeur, une figure, la candeur de sa lumière, l’image de sa bonté [26], et vraiment elle pourrait sans usurpation ni mensonge s’approprier cette parole que disait Jésus : « Philippe, tu me demandes de te faire voir mon Père ; ne sais-tu pas que mon Père est en moi et que je suis dans mon Père ; qui me voit, voit donc mon Père [27]. » C’est en cela que Marie est toute semblable au Fils et le reproduit sous nos yeux d’une manière admirable.
— III —
Enfin j’ai dit qu’elle est le miroir du Saint- Esprit par l’unité qu’elle fait, partout où Dieu lui demande et lui donne d’agir. Nul d’entre vous n’ignore ce qu’est le Saint-Esprit dans les relations ineffables qui constituent la vie divine. Il est l’union et l’unité, il procède du Père et du Fils ; il est leur souffle unique, leur amour mutuel, leur nœud indissoluble, leur vie commune et la consommation de leur félicité. De là vient que, dans ces œuvres extérieures que les trois font comme un seul et unique Dieu, agissant selon sa nature propre, tout ce qui se rattache à l’idée d’harmonie, de concours, d’union, d’achèvement, de perfection, de paix et de joie est approprié à ce divin Esprit. Au Père revient, dans cet ordre des appropriations, le premier fond, l’énergie radicale, ce geste et cet élan que nous nommons la vie ; au Fils se rapporte la forme, la mesure et le nombre, la beauté, la propriété, ce qui fait que les êtres se distinguent les uns des autres, qu’ils peuvent être connus, classés, nommés, estimés. Au Saint-Esprit se rattachent l’accord, la suavité, la grâce, ce qui fait que toutes les parties se lient entre elles et forment un tout et que ces touts particuliers se relient ensuite à l’ensemble.
C’est cet Esprit divin qui nous fait adhérer à Dieu, qui mettant Dieu en nous, nous met aussi en Dieu et fait que nous n’avons plus avec lui qu’un seul et même esprit, qu’une seule et même vie. Et c’est pour cela qu’il est le principe de cette grâce qu’on nomme si justement sanctifiante parce qu’elle a pour effet de nous enraciner et de nous fixer en Dieu ; de telle sorte que, recevant l’impulsion de sa sève, nous ne soyons plus que comme des plantations divines pour parler avec l’Évangile [28], donnant à Dieu des fleurs et des fruits, des fleurs qui ne se flétrissent jamais et des fruits qui se gardent toujours [29].
Or, par prédestination, par office et par vertu, Marie est associée à cette œuvre d’harmonie et d’amour qui est appropriée à la troisième personne divine. Et parce que Dieu ne donne aucune mission sans revêtir l’être qu’il en charge des caractères qui s’y rapportent et des aptitudes nécessaires pour la bien remplir, devant faire pour sa part l’œuvre du Saint-Esprit, Marie est toute assortie à cet esprit divin ; elle est toute pleine de lui, toute semblable à lui, toute passée en lui. Voyez que partout où elle intervient c’est pour unir. Elle est une médiatrice et une conciliatrice, elle rejoint ce qui est séparé, elle comble des distances qui semblaient infinies. On peut dire d’elle comme de la Sagesse qu’elle atteint d’une fin à l’autre fin et relie tout dans une suavité pleine d’amour et de grâce [30]. Quoi de plus distant que la divinité et cette créature infime qu’on appelle la matière ? Cependant elle les unit dans ce béni mystère de l’Incarnation du Verbe dont elle est tout à la fois l’agent et le théâtre. Jésus, le Verbe fait chair, naîtra de son sein virginal, mais l’union même qui le constitue dans cet état de Verbe incarné, l’union de ses deux natures en l’unité de sa personne, c’est Marie qui l’opère conjointement avec le Saint-Esprit, son humilité, sa foi, son amour, son obéissance, sa liberté entrant comme cause secondaire, mais comme cause efficace, dans cette œuvre prodigieuse.
Elle remplit une fonction analogue entre Jésus et l’Église. Jésus est l’époux, l’Église est l’épouse choisie dans la grâce, conquise à prix de sang [31], fiancée dans la foi, épousée dans le sacrifice.
En un sens, il y avait bien plus loin de Jésus à l’Église que du Verbe à l’humanité sainte, car, encore que l’Église en elle-même, soit pure du péché et comme l’enseigne saint Paul, sans tache ni rides [32], cependant elle est appelée des ténèbres à la lumière, de l’iniquité à la justice, de la mort à fa vie ; si tous ses membres ne sont pas actuellement pécheurs, tous du moins l’ont été. Or entre Jésus et un péché quelconque, il y a plus que de la distance, il y a antipathie, incompatibilité et contradiction absolue. Cependant il a trouvé le secret de s’ajuster cette Église en la justifiant et de l’épouser après l’avoir lavée, et par l’acte même qui la rend pure ; or de même que le Père, en tant que Père, a autorisé, formé, consacré ce saint mariage, de même aussi Marie, comme étant la mère de l’Époux.
C’est à ces noces, pour lui si douloureuses et pour nous si heureuses, qu’elle l’a dévoué dès les premiers moments où elle le conçut dans son sein. Elle l’y a dévoué encore au moment où elle l’a fait circoncire, puis le jour où elle l’a présenté au Temple, et enfin elle l’y a non seulement dévoué mais livré, dans le mystère de la croix où vous savez qu’elle était librement consentante, et c’est une des raisons pour lesquelles, à la façon des prêtres qui immolent, elle se tenait debout près de l’autel sanglant où mourait la victime [33]. Et de plus, elle n’a pas cessé, elle ne cesse jamais de travailler à l’union : l’union des âmes avec Dieu, l’union des âmes entre elles. C’est en vue de l’union qu’elle interpelle pour nous et se fait avocate pour les pécheurs ; c’est en vue de l’union qu’elle fait pleuvoir sur les saints des flots de grâce et de bénédictions célestes, afin qu’ils soient encore plus saints. C’est en faisant l’union qu’elle rompt la trame de toutes les hérésies et détruit tous les schismes ; c’est en faisant l’union qu’elle écrase un peu plus chaque jour la tête de l’ancien serpent, ennemi personnel de Jésus et principe de toute discorde [34]. Le cœur de Marie, comme celui de son divin Fils, n’a qu’un désir et qu’une prière : sint unum. « Qu’ils soient un, comme vous et moi, mon Père, nous sommes un [35]. » Elle préside à tous les retours, elle inspire tous les rapprochements et elle n’aura toute sa paix que quand Dieu et le dernier des élus se seront donné le baiser éternel. Et en ceci, je le répète, elle est l’image du Saint-Esprit ; elle est son sacrement, le calice qui le contient et le canal par où il passe. Si haut que s’élève par-dessus nous sa prédestination, son ministère et sa sainteté personnelle, cependant elle est notre modèle. C’est après elle et pour avoir marché sur ses traces que toutes les âmes restées vierges par une innocence toujours conservée, ou rétablies dans la virginité, suffisamment pénitentes et fécondes, seront successivement amenées dans le temple de Dieu [36] et présentées à l’agneau qui siège sur le trône [37]. Il y a ordre et hiérarchie dans l’œuvre de Dieu, mais on n’y trouve ni séparation ni lacune. Dans ce corps déifié du Christ, il n’y a pas un esprit pour animer les mains et les pieds, quoique les mains et les pieds soient si loin de la tête, un seul et même esprit opère dans tous les membres, une même loi régit tout, et tous partagent définitivement le même bonheur [38]. Parmi tant de paroles sublimes et consolantes qui sont dans l’Évangile vous avez lu celle-ci, qu’une mère reconnaissante disait à Notre-Seigneur : « Bienheureuses les entrailles qui vous ont porté et les mamelles qui vous ont allaité [39] » ; et Notre-Seigneur reprit : — et c’est là que la bonté brille et que l’amour éclate — « heureux davantage ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la gardent [40]. » Et à celle-ci nous devons joindre cette autre, que Jésus daigne dire un autre jour : « Qui est ma mère et qui sont mes frères ? Celui qui fait la volonté de mon Père qui est dans le ciel, celui-là est mon frère et ma sœur et ma mère [41]. »
Ainsi nul n’est exclu, tous au contraire sont admissibles, tous sont expressément invités, miséricordieusement attirés, divinement aimés : la volonté de Dieu, c’est que tous nous soyons des saints [42], c’est-à-dire que nous l’imitions en toutes choses comme des fils bien-aimés et qu’à la fin nous lui soyons entièrement semblables. C’est pour cela qu’il nous a créés. Il dit, au premier jour : « Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance [43]. » C’est pour cela qu’il s’est incarné : « Je suis venu pour vous donner l’exemple, afin que vous fassiez comme j’ai fait [44]. » C’est pour cela qu’il nous a rachetés : tous ceux que Dieu a prédestinés, il les a prédestinés comme conformes à son fils unique [45]. Et enfin tout le secret du ciel, c’est-à-dire de la gloire consommée dans la félicité parfaite et de la vie éternelle, c’est qu’étant tout à fait semblables à Dieu, les saints le contemplent comme lui- même se contemple. Scimus quoniam cum apparuerit, similes ei erimus : quoniam videbimus eum sicuti est [46].
Donc efforçons-nous tous, en nous appuyant sur la grâce, de devenir en tout de vraies images de Dieu. Soyons de vraies images du Père en produisant en nous ces fruits des bonnes œuvres dont lui-même jette incessamment la semence en nos âmes ; soyons féconds par lui, féconds en lui, féconds pour lui. « Le Père est glorifié en ceci, dit Jésus à ses disciples, que vous rapporterez beaucoup de fruit », soyons féconds en nous ; soyons féconds aussi dans les autres ; féconds par l’édification [47], féconds par la prière, féconds par le conseil, par l’influence, par l’amour, par le dévouement, par le sacrifice.
Soyons tous des images du Fils par notre pureté intérieure et notre fidélité à Dieu. Soyons humbles, dépendants, dociles. Ne prenons point en nous la source de nos actions, n’en prenons pas en nous la règle. Vivons soumis comme il sied à des créatures ; adhérons en toute rencontre, adhérons totalement à la volonté de Dieu, que cette volonté soit douce ou pénible, consolante ou sévère, lumineuse ou cachée. Soyons vierges au dedans par l’intégrité de notre foi, par la simplicité de nos regards, par le sage règlement de nos affections, par la rectitude de nos volontés, par notre entier dégagement de nos intérêts propres. Enfin soyons bons comme le Saint-Esprit, pacifiques comme le Saint-Esprit ; inspirons-nous toujours et uniquement de cette charité divine qui depuis le baptême est répandue dans nos cœurs. Souvenons-nous de ce qu’écrit saint Paul, que le premier fruit de la lumière c’est la bonté, la bénignité, la cordialité, la mansuétude et partant la patience [48], si nécessaire partout, mais surtout dans nos rapports mutuels. Faisons l’œuvre de Dieu sur la terre, faisons l’union, répandons la consolation, prêchons la joie, forçons les âmes à croire à la joie ; beaucoup n’y croient pas et c’est un malheur.
Exhalons la confiance ; soyons tout grâce ; devenons entre les mains de notre Père céleste un de ces attraits, un de ces charmes sensibles, un de ces lacets dont il disait : « Je les prendrai et je les tirerai à moi dans des lacets humains. » In funiculis Adam traham eos, in vinculis charitatis [49].
Alors nous serons vraiment les enfants de notre Père céleste, les disciples du Christ, les temples de leur commun Esprit ; nous serons dignes d’avoir Marie pour mère et reconnus par elle et par Dieu, nous verrons s’ouvrir devant nous les portes de la Jérusalem céleste, notre patrie bienheureuse.
[1] — Jn 17, 3.
[2] — 1 Co 13, 12.
[3] — 1 Jn 3, 2.
[4] — 1 Co 13, 12.
[5] — 2 Co 5, 6.
[6] — Ps 99, 2.
[7] — Jn 1, 3.
[8] — Jc 1, 17.
[9] — Jc 1, 18.
[10] — 1 Jn 3, 1.
[11] — Rm 8, 29.
[12] — Pr 8, 22-31.
[13] — Jn 5, 30.
[14] — Jn 5, 17.
[15] — Jn 10, 10.
[16] — Jn 6, 47.
[17] — Jn 14, 6.
[18] — Jn 5, 26.
[19] — Ap 1, 8.
[20] — Credo.
[21] — He 1, 3.
[22] — Jn 10, 38.
[23] — Jn 10, 30.
[24] — Ps 44, 14.
[25] — Is 62, 4.
[26] — Sa 7, 26.
[27] — Jn 14, 8-9.
[28] — Lc 8, 15.
[29] — Jn 15, 16.
[30] — Sa 8, 1.
[31] — Ac 20, 28.
[32] — Ep 5, 27.
[33] — Jn 19, 25.
[34] — Ap 12, 9.
[35] — Jn 17, 11.
[36] — Ps 44, 15-16.
[37] — Ap 7, 17.
[38] — 1 Co 12, 11.
[39] — Lc 11, 27.
[40] — Lc 11, 28.
[41] — Mt 12, 5o.
[42] — 1 Th 4, 3.
[43] — Gn 1, 26.
[44] — Jn 13, 15.
[45] — Rm 8, 29,
[46] — 1 Jn 3, 2.
[47] — Mt 5, 16.
[48] — Ga 5, 22.
[49] — Os 11, 4.

