La tristesse Deuxième passion principale
par le frère Pierre-Marie o.p.
Dans notre parcours de la Somme théologique, nous avons présenté la joie, première passion principale, dans le précédent numéro. Voici la seconde : la tristesse [1].
Le Sel de la terre.
Introduction
Saint Thomas d’Aquin réserve cinq questions à l’étude de la tristesse. Les quatre premières considèrent l’aspect psychologique de la passion, la cinquième l’aspect moral.
Dans la tristesse comme dans la joie, il y a une question morale particulière : dans la joie, il y a la difficulté de savoir si elle peut être mauvaise, dans la tristesse ou le chagrin il y a celle de savoir si elle peut être bonne. C’est pourquoi saint Thomas consacre une question à cet aspect moral pour chacune de ces deux passions, et pour elles seules.
Nous ne traiterons pas cet aspect moral, ayant déjà abordé ailleurs la question de la moralité des passions en général [2].
En ce qui concerne l’aspect psychologique, la tristesse étant en quelque sorte une maladie, saint Thomas ajoute aux trois questions habituelles – la nature de la passion, ses causes et ses effets – une question supplémentaire sur ses remèdes.
La tristesse ou douleur en elle-même
Pour qu’il y ait douleur, il faut contact avec un mal présent, ainsi que la perception ou la conscience psychologique du mal et de sa possession, tout comme ces conditions sont requises pour la joie en ce qui concerne le bien.
En ce qui concerne le vocabulaire, si l’on veut parler strictement il faut faire une distinction entre douleur et tristesse, la tristesse étant une espèce de douleur, celle qui provient d’une connaissance intérieure :
Le plaisir et la douleur peuvent être causés par une double connaissance : celle des sens extérieurs, et une connaissance intérieure, de l’intelligence ou de l’imagination. Or l’appréhension intérieure s’étend à plus de choses que l’autre, parce que tout ce qui tombe sous la première tombe aussi sous la seconde, mais non réciproquement. […] La douleur qui vient d’une connaissance intérieure est seule appelée tristesse, […] tandis que la douleur venant d’une connaissance extérieure est appelée douleur mais non tristesse. La tristesse est donc une espèce de douleur [3].
Ainsi on ne devrait pas dire qu’un animal est triste, mais simplement qu’il souffre.
Cependant, dans le langage courant les deux mots sont devenus équivalents, aussi nous emploierons ici indifféremment les mots « tristesse » et « douleur » comme nous avons fait pour les mots « joie » et « plaisir » [4].
La tristesse et la joie s’opposent au point de vue générique. Mais si l’on descend aux espèces, certaines espèces de tristesse ne s’opposent pas à certaines espèces de joie : on peut être triste de la mort d’un ami et éprouver la joie de la contemplation.
On peut aussi souffrir physiquement et se réjouir dans l’esprit, comme saint Paul qui surabondait de joie dans ses tribulations [5].
Quelle est la passion la plus forte : la tristesse ou le plaisir ?
Saint Thomas répond que :
A proprement parler et par soi, le désir du plaisir est plus fort que la fuite de la tristesse. La raison en est que la cause du plaisir est le bien qui nous convient ; la cause de la douleur ou tristesse est un mal qui nous contrarie. Or il arrive qu’un bien agrée sans aucune dissonance [6], mais il ne peut exister un mal total, qui contrarie sans agréer en quoi que ce soit. Aussi le plaisir peut-il être entier et parfait ; la tristesse est toujours partielle. Par suite, l’appétit du plaisir est naturellement plus grand que la fuite de la tristesse.
Voici une autre raison : le bien, objet du plaisir, est désiré pour lui-même, tandis que le mal, objet de la tristesse, est cause d’éloignement en ce qu’il prive d’un bien. Or ce qui existe par soi l’emporte sur ce qui existe par un autre [7].
Dans l’ordre naturel des choses, la joie a donc la primauté, puisqu’elle peut exister sans contrariété et sans diminution, tandis que la tristesse est toujours relative et partielle, et que la joie a pour objet un bien désiré en lui-même, tandis que la tristesse a pour objet un mal qu’on fuit parce qu’il prive d’un bien.
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[1] — C’est le 13e article de cette série (voir la liste en fin d’article). Nous nous servirons des ouvrages suivants : Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, Les Passions de l’âme, t. 2, I-II, q. 31 à 39, 326 pages, traduction française et notes explicatives du père M. Corvez o.p., Éditions de la Revue des jeunes, Desclée et Cie, Paris/Tournai/Rome, 1950 – Jacobus M. Ramirez o.p., De Passionibus animæ, Madrid, 1973 – Suma Teologica (dite Suma Bilingüe), t. 4, BAC, Madrid, 1954.
[2] — « La moralité des passions » dans Le Sel de la terre 127.
[3] — I-II, q. 35, a. 2.
[4] — Là aussi, au sens strict il faudrait distinguer joie et plaisir. La joie (gaudium) est une sorte de plaisir (delectatio) : c’est le plaisir qui ne relève pas d’une pure appréhension corporelle, mais implique l’intervention d’une faculté intérieure de représentation : imagination ou intellect. Quand on oppose joie et plaisir, ce dernier s’entend du plaisir corporel.
[5] — « Superabundo gaudio in omni tribulatione nostra. » 2 Co 7, 4.
[6] — Ce sera le cas – unique, d’ailleurs – de la béatitude céleste, vision immédiate de l’essence divine.
[7] — I-II, q. 35, a. 6.

