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ÉDITORIAL

Le soleil et la lanterne

 La lumière physique, par laquelle notre œil perçoit les couleurs, est l’image d’une réalité bien supérieure : celle par laquelle notre esprit perçoit l’ordre intelligible – immatériel– qui constitue fondamentalement le réel.

On évoque ainsi la lumière de la raison, on parle d’une intelligence plus ou moins lumineuse, et les novateurs du 18e siècle se sont autoproclamés les champions du courant des Lumières face à l’obscurantisme du Moyen Age.

Cette référence à la lumière est omniprésente dans les tableaux que les artistes ont consacrés, depuis sept siècles, au thème du triomphe de saint Thomas. En honorant le Docteur commun, ils ont pourtant toujours eu soin de le maintenir à sa place. Ils le représentent comme un illuminateur, transmettant la lumière à toute l’Église militante – papes et cardinaux compris – au point d’orner sa poitrine d’un soleil, mais ils n’en font jamais la source première de la lumière.

A Pise, le Triomphe de saint Thomas qu’on attribue généralement au peintre Francesco Traini, fait soigneusement sortir les premiers rayons de lumière de la bouche du Verbe de Dieu, qui domine la scène. C’est lui qui, tout d’abord, lance la lumière vers Moïse, vers les Évangélistes et vers saint Paul, dont les livres, à leur tour éclairent le saint Docteur. Quelques rayons éclairent directement saint Thomas, qui bénéficie ainsi d’un secours immédiat, en plus de celui que lui transmettent les auteurs sacrés, et de celui qu’il reçoit – mais, là, seulement par le bas – des philosophes païens.

Médiateur de la lumière divine, saint Thomas n’en est pas la source. Toute sa sagesse consiste même précisément, d’abord, à reconnaître cette dépendance : le flambeau de la raison humaine n’est qu’un reflet de la lumière incréée de l’intelligence divine. Un pâle reflet qui, non seulement, reçoit tout d’une source supérieure, mais, en plus, a besoin d’un complément surnaturel, la lumière de la foi, pour atteindre le mystère de Dieu.

La lanterne rationaliste

Dieu est ainsi le soleil de tous les esprits. L’orgueil humain – comme l’orgueil luciférien – a pourtant du mal à l’admettre. Le propre du rationalisme moderne, et particulièrement du rationalisme maçonnique, est de refuser toute lumière supérieure à celle de notre raison.

Henri Ghéon a plaisamment présenté ce refus dans la pièce qu’il a consacrée, en 1924, au Triomphe de saint Thomas.

Satan, grimé en professeur de philosophie, a entraîné l’humanité dans les ténèbres en répétant : Lumière ! lumière ! lumière ! Quand on lui fait remarquer que, précisément, il ne fait point trop clair, il déclare que la lumière d’une petite lanterne portative vaut beaucoup mieux que celle du jour :

Qu’avons-nous à faire d’un faux soleil qui s’allume quand il lui plaît, sans que nous y portions la flamme, sans même nous demander licence de nous éclairer ? Mieux vaut, jeune homme, et Monsieur l’aura bien compris, l’humble feu de notre raison personnelle, dans sa petite cage de verre, que l’éclat décevant de tous les astres réunis. Apprenez que l’homme aujourd’hui a mis son point d’honneur à s’éclairer lui-même. Il ne devra plus rien qu’à soi.

Et d’enchaîner :

Messieurs, prosternons-nous devant cette lanterne [1].

Très sérieusement, tous les personnages se prosternent alors devant la lanterne, posée au milieu de la scène.

La piété qui ouvre à la lumière

Cent ans plus tard, la réalité semble dépasser la fiction. Lors de la cérémonie de clôture des Jeux olympiques c’est devant Lucifer lui-même que l’humanité, plongée dans la nuit, est invitée à se prosterner (voir les Documents du présent numéro).

C’est un aboutissement naturel, car la nature a horreur du vide. On ne peut refuser la lumière divine sans ouvrir la porte aux fumeuses clartés du Prince des ténèbres.

Aveuglé par son impiété, l’homme en devient l’esclave. Il ne pourra retrouver la lumière que par l’attitude inverse : en se reconnaissant foncièrement dépendant et débiteur, en redécouvrant la vertu de piété.

De cette vertu fondamentale, saint Thomas d’Aquin a donné à la fois l’enseignement théorique et l’exemple pratique.

Puisse l’anniversaire du saint Docteur nous aider à toujours mieux saisir son enseignement par notre intelligence et imiter ce qu’il a fait [2].


[1]    — Henri Ghéon, Le Triomphe de saint Thomas, 3e partie (Saint-Maximin, 1924, p. 89).

[2]    — Quæ docuit intellectu conspicere et quæ egit imitatione complere. (Oraison du 7 mars.)

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L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 129

p. 1-2

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