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Liturgie luciférienne à Paris

par Slobodan Despot

Il est inutile de revenir sur la parodie blasphématoire et les provocations qui ont marqué l’ouverture des Jeux olympiques de Paris, le 26 juillet 2024. Elles ont suscité une indignation internationale, qui s’est heureusement manifestée par des prières de réparation, en France comme à l’étranger. Car si ces offenses n’atteignent pas la gloire essentielle ou le bonheur de Dieu, éternels et immuables, elles abîment le reflet que cette gloire doit avoir dans notre monde. Elles exigent, à ce titre, une réparation – aussi publique que l’outrage.

Le spectacle intitulé Records, qui servit de cérémonie de clôture aux mêmes Jeux olympiques, le dimanche 11 août, au stade Saint-Denis, a moins attiré l’attention. Il avait pourtant tout d’une liturgie luciférienne à peine voilée.

Nous reproduisons des extraits de l’analyse qu’en a faite l’écrivain helvétique d’origine serbo-croate Slobodan Despot, dans sa revue L’Antipresse [1].

Le Sel de la terre.

 


La fête à l’insecte


« Nous invoquons des choses qu’il ne sera pas facile de désinvoquer. »

(Rod Dreher)


Dans le spectacle intitulé Records, et dont l’affiche originale figurait un être de lumière tombant tête en bas vers la Terre, on a retrouvé une allégorie familière depuis la cérémonie d’ouverture de Londres en 2012 et, surtout, depuis la bizarre inauguration du tunnel du Gothard, en Suisse, en 2016. Je veux parler de cette représentation de l’humanité réduite en esclavage, triste et avilie, servant des créatures de cauchemar.

A Londres, c’étaient des médecins et des infirmières-zombies dansant au pied de la Mort pourvue d’une aiguille. D’aucuns, sans doute paranoïaques, y ont vu un présage du Covid-19. Au Gothard, c’étaient des forçats-robots enchaînés en tenues orange montés sur des wagons et survolés par un Baphomet ailé et androgyne comme il se doit. D’aucuns, sans doute euphorisés, y ont vu un « symbole de l’unité européenne ». On y a vu aussi des danseurs à moitié nus ou recouverts de voiles enduits de toutes les nuances de la cendre qui ont peut-être suggéré la palette de couleurs au costumier de Records, lui-même suisse, soit dit en passant. Tout cela était tellurique, morne, mécanisé, infrahumain et, disons-le carrément, très laid. […]. Je ne crois pas non plus que la cérémonie parisienne exige trop de dissections. Toute personne instruite, malgré les protestations de « liberté artistique » des auteurs, aura très bien identifié la créature qui tombe tête première ainsi que l’« être de lumière » aux antennes d’insecte qui se hisse sur une pyramide de zombies indistincts, gris et saucissonnés comme des momies. D’aucuns, une fois encore, ont vu dans cette montagne d’esclaves une parodie du Mont-Saint-Michel, au profit d’un autre archange, celui de la contrefaçon. On pourrait gloser à l’infini, mais à quoi bon paraphraser l’évidence ? […]

    

Le spectacle du 11 août 2024

                                              

Le Mont Saint-Michel
Le Mont Saint-Michel

Maria Zakharova, la porte-parole du ministère des Affaires étrangères de Russie, a livré sur sa chaîne Telegram une synthèse lapidaire du spectacle et de son enjeu :

La seule chose qui pouvait être pire que l’ouverture des Jeux olympiques à Paris, c’était la clôture. La France n’a pas manqué l’occasion. Merci pour l’honnêteté. Pas de voile, pas de sous-entendus, pas d’allusions. Tout est en clair : un ange déchu transforme les gens en zombies, soumettant à sa volonté une humanité dont les jours sont comptés. Je lis les articles et les critiques : bien des gens ont pris conscience de ce qui leur avait été donné à voir. Citations de la Bible, références à des incarnations historiques du thème, analogies et parallèles. C’est le choc. Il ne vient plus à l’esprit de personne, face à un satanisme aussi évident, d’avancer l’argument habituel : « Vous voyez le mal partout ». Les timides tentatives entreprises pour juger cette « cérémonie » du point de vue de l’art théâtral et de la mise en scène de grands événements publics, sans en voir le message essentiel, ont été noyées sous les récriminations des âmes éveillées. Alors, on est pour la phalène dorée qui veut dominer le monde pour se venger du naufrage de ses ambitions, ou pour l’amour qui sauve et qui élève par le dépassement de soi ? A chacun de choisir désormais [2].

Même si les idées et la personnalité de leur fondateur Pierre de Coubertin ont été sujettes à controverses, même s’ils incarnent une conception plutôt païenne de la vie et même s’ils ont toujours été politiquement instrumentés, les Jeux olympiques modernes ont toujours été un événement diurne qui célèbre la force, la santé et la joie humaines. La symbolique qu’on leur a accolée à Paris en 2024 ou à Londres en 2012 est d’un registre nocturne diamétralement opposé. On a soudain basculé dans la parodie, la pâleur ténébreuse et l’aplatissement de l’humain face à une entité occulte qui l’humilie.

Les sourires collectifs ont fait place aux rictus et aux bouches cousues. Il faut être spirituellement, voire optiquement aveugle pour ne pas le voir. Les médias occidentaux, justement, ne le voient pas. Ils chantent en chœur les louanges de la mise en scène, s’appuyant sur des sondages d’un optimisme… soviétique (à 96 % de satisfaction !). […]

Il est – hélas ! – parfaitement possible qu’une majorité de la population française et européenne trouve ce brouet « génial », surtout confrontée à un micro-trottoir agressivement tendu par des radiotélévisions bien moins vouées à retransmettre des pensées qu’à les orienter. Le consensus qu’elles imposent pèse d’un poids écrasant non seulement sur les opinions, mais encore sur le processus cognitif lui-même. A cela s’ajoute la disparition rapide des repères esthétiques, moraux et culturels permettant de discriminer le beau du laid et le bien du mal. Les institutions censées montrer le nord en la matière ont cassé leur boussole. Elles ne prêchent pas encore ouvertement l’inversion, mais désarçonnent le troupeau humain à coups de transgressions, minimes ou brutales, comme les picadors affolent le taureau. Les temps sont mûrs pour que ce qui était caché depuis des siècles se montre en plein jour.


Merci pour la franchise

« Tout cela est advenu. Tout. Et ce n’est que le début. » (Rod Dreher)

L’essayiste chrétien américain Rod Dreher a dépeint avec force, dans « L’ombre d’une aile ténébreuse [3] », cet aveuglement de la masse occidentale devant les signes très clairs qui lui sautent au visage à chaque coin de rue.

Venant d’un univers très différent, Emmanuel Todd décrit le terrain psychique sur lequel cette dégradation de la capacité de lecture du réel se développe. Les chapitres les plus vertigineux et en même temps les plus théologiques de sa Défaite de l’Occident racontent le désarroi des nations du nord de l’Europe – Royaume-Uni et pays scandinaves – consécutif à la disparition du cadre mental que leur procurait leur protestantisme. Même dans son état « zombie », c’est-à-dire purement formel, la religion structurait encore l’identité de ces sociétés. Avec sa disparition, elles se retrouvent littéralement en perdition. Le pacifisme raisonné des Nordiques se transforme en bellicisme irrationnel, les Anglo-Saxons voient dans le Russe la source de tous leurs maux, etc.

Le délire est un peu moindre dans l’Europe catholique, mais c’est bien le monde ex-protestant qui définit ce qu’on appelle l’« Occident ». Quant à la France, puisque c’est d’elle qu’il est ici question, elle avait pris presque deux siècles d’avance sur tout le monde avec sa Révolution. Les mises en scène olympiques en sont, d’une certaine manière, l’expression libre, affranchie des réserves rhétoriques de l’ancien temps (c’est-à-dire de l’ombre du christianisme). C’est la franchise dont se félicite Zakharova. […]

L’art le plus décadent de l’Europe chrétienne se référait tout de même au christianisme. Lorsque, comme dans les tableaux de Bosch ou les visions de Blake, il représentait le monde infernal, ce n’était jamais pour le célébrer, mais pour exorciser des peurs profondes. C’est très différent des liturgies de masse offertes en spectacle à des milliards d’humains via la télévision. Emmanuel Todd montre que le nihilisme, ou culte du néant, est la vraie religion de l’Occident et que c’est même son trait distinctif. Or le vide ne le reste jamais longtemps. Nous le voyons se remplir sous nos yeux de tout ce que notre civilisation s’est toujours employée à tenir à distance, dans tout l’espace des religions abrahamiques. Et même au-delà. Ici, nous assistons à un véritable changement de paradigmes, un remplacement à ciel ouvert des systèmes de référence. Pour nier cette évidence, il faut avoir totalement déconnecté dans son esprit le rapport entre le signifiant et le signifié. Or c’est ce que toute la formation intellectuelle contemporaine, en particulier au niveau supérieur, s’est ingéniée à faire depuis deux générations au moins. Pour l’admettre, mais trouver cela « normal », « original », « stimulant », « provocateur » ou simplement « futile », il faut fouler aux pieds tout notre héritage culturel, spirituel, esthétique, littéraire et symbolique qui nous crie : « ceci est mal ».

Une grande partie de nos concitoyens, même instruits ès-universités, n’ont plus aucune conscience, aucun lien organique avec cet héritage. On pourrait donc les exempter de toute responsabilité morale dans leur acceptation de cet antisystème avec ses antivaleurs (qui comprennent tout de même la banalisation du mensonge, de la tromperie et du meurtre). Mais ces innocents, du même coup, sont aussi des idiots, au sens premier du mot [4].



[1]    — Slobodan Despot, « La nuit en pleine lumière », dans L’Antipresse 455 (18 août 2024), p. 4-8. — https://antipresse.net.

[2]    — https://t.me/MariaVladimirovnaZakharova/8636.

[3]    — Rod Dreher, « L’ombre d’une aile ténébreuse », dans l’Antipresse 385 et 386.

[4]    —  Notule. Idiot vient du latin idiota, ignorant, sans instruction (dictionnaire Littré) – et plus anciennement du grec : idiotês, homme simple qui ne participe pas à la vie politique.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 129

p. 160-163

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