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La piété filiale du Docteur commun


par le frère Alain O.P.



En canonisant saint Thomas d’Aquin, le pape Jean XXII avait certes l’intention de recommander sa doctrine : Quot articulos, tot miracula, s’était exclamé le pontife, admirant particulièrement la clarté et la densité de la Somme théologique. Autant de miracles que d’articles !

Cependant il ne faudrait pas perdre de vue le point commun à toute canonisation. Ce n’est pas seulement un contenu doctrinal, c’est aussi et surtout une vie que la canonisation de 1323 recommandait à toute la chrétienté. Il suffit de lire la première Vie de saint Thomas, écrite par Guillaume de Tocco en vue de sa canonisation, pour constater l’insistance sur la sainteté de sa vie. C’est l’attitude de saint Thomas d’Aquin dans l’apprentissage et dans la transmission de la vérité – attitude qui explique justement son incroyable fécondité – que l’Église propose encore aujourd’hui à notre imitation. Plus encore, peut-être, que l’adhésion à la lettre des écrits du Docteur angélique, c’est cet esprit vivifiant qui fait le véritable disciple de saint Thomas. En effet si saint Thomas a modifié quelques-unes de ses conclusions au cours de sa courte vie, son attitude, elle, ne changea jamais. Elle est au cœur du véritable thomisme.

Un équilibre remarquable

Une attitude contrastée

Le père Garrigou-Lagrange, qui s’est illustré par ses travaux pour unir la théologie dogmatique avec la spiritualité, a insisté sur le fait que l’héroïcité des vertus qui caractérise les saints se manifeste principalement par la pratique des vertus en apparence opposées [1]. Ainsi celui qui par tempérament est disposé à acquérir une grande force d’âme aura atteint un degré élevé de vertu quand il aura réussi à pratiquer une exceptionnelle douceur. En sens contraire, l’homme naturellement doux devra appliquer ses principaux efforts à acquérir la vertu de force. Celui qui est naturellement prévoyant devra acquérir une grande simplicité opposée à toute duplicité et hypocrisie ; alors que le simple ne devra pas négliger la prudence.

Précisément, quiconque a fréquenté la doctrine de saint Thomas d’Aquin a pu remarquer un frappant contraste que deux citations feront ressortir.

La première vient de Léon XIII, reprenant à son compte une remarque de Cajetan :

Entre tous les docteurs scolastiques, brille, d’un éclat sans pareil leur prince et maître à tous, Thomas d’Aquin, lequel, ainsi que le remarque Cajetan, pour avoir profondément vénéré les saints docteurs qui l’ont précédé, a hérité en quelque sorte de l’intelligence de tous. Thomas recueillit leurs doctrines, comme les membres dispersés d’un même corps ; il les réunit, les classa dans un ordre admirable, et les enrichit tellement, qu’on le considère lui-même, à juste titre, comme le défenseur spécial et l’honneur de l’Église [2].

La seconde est tirée de Guillaume de Tocco, le premier biographe de saint Thomas, décrivant les débuts de sa carrière universitaire, alors qu’il n’avait pas encore trente ans :

Il soulevait dans ses leçons de nouveaux articles [des nouveaux problèmes à résoudre], découvrait pour résoudre ses questions une méthode nouvelle et claire, et apportait dans les solutions qu’il donnait des preuves nouvelles. C’est au point qu’en l’entendant enseigner de nouveaux points de doctrine et définir, par de nouvelles raisons, les doutes proposés, personne n’hésitait à reconnaître que Dieu l’avait éclairé des rayons d’une lumière nouvelle. Il eut, dès le début, un jugement si sûr qu’il n’hésitait pas à enseigner et à écrire des opinions neuves [3].

Contraste donc entre la piété filiale de saint Thomas pour tous les docteurs qui l’ont précédé, son zèle pour recueillir tout l’héritage laissé par les travaux des siècles passés, et par ailleurs une véritable intrépidité pour proposer des solutions à des problèmes nouveaux ou pour substituer à des opinions anciennes, mais qu’il jugeait insatisfaisantes, un enseignement meilleur.

A cette époque, une telle attitude imprégnait l’atmosphère des écoles. Un siècle auparavant, Jean de Salisbury (+ 1180) la décrivait en un passage célèbre :

Nous sommes comme des nains assis sur les épaules de géants. Nous voyons donc plus de choses que les anciens et de plus éloignées, non par la pénétration de notre propre vue ou par l’élévation de notre taille, mais parce qu’ils nous soulèvent et nous exhaussent de toute leur hauteur gigantesque [4].

On est aux antipodes de l’attitude d’un Descartes ou de tous ces philosophes modernes qui prétendent refaire la philosophie à neuf en faisant table rase du passé.


Sermon inaugural

Saint Thomas a bien décrit cet équilibre dans son sermon inaugural, lors de son accession au titre de maître :



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[1]    –   Père Réginald Garrigou-Lagrange o.p. (1877-1964), Les Trois âges de la vie intérieure, Paris, Cerf, 1942, t. 1, p. 247.

[2]    –   Léon XIII, Æterni Patris 4 août 1879.

[3]    –   Guillaume de Tocco, Vie de saint Thomas (trad. : Thomas Pègues o.p. et abbé Marquart, Saint Thomas d’Aquin, Sa vie par Guillaume de Tocco et les témoins au procès de canonisation, Paris, Téqui, 1925, p. 48).

[4]    –   Jean de Salisbury, Metalogicus, livre III, chapitre 4, PL 199, col. 900.

Informations

L'auteur

Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 129

p. 66-87

Les thèmes
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