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Traiter saint Thomas en maître

par le père Joseph de Tonquédec s.j.

Rédigé il y a un siècle, à l’occasion du sixième centenaire de la canonisation de saint Thomas d’Aquin, ce texte du père Joseph de Tonquédec (1869-1962) fut publié sous le titre « Thomistes et thomistes » dans le numéro que la Revue fédéraliste consacra à cet anniversaire en juin 1923. Il ne passa pas inaperçu.

Dès le 1er juillet, le jeune jésuite Gaston Fessard, qui n’avait pas encore été ordonné prêtre, écrivait à son confrère Henri de Lubac :

« Tonquédec a écrit pour la Revue fédéraliste – vous l’aurez sûrement – un article "Thomisme et thomistes"– article à clé où sont esquintés en douce tous les non-orthodoxes. Lisez-moi ça ! C’est un portrait de l’auteur [1]. »

De fait, la description donnée, dans la deuxième partie, du vrai disciple de saint Thomas reflète son auteur. Mais elle est aussi un bel hommage au Docteur commun.

Le Sel de la terre.

 

Chaque jour augmente le nombre des esprits qui, mal satisfaits des diverses philosophies modernes, se mettent à regarder vers le moyen âge où brille, comme une clarté lointaine, la gloire de saint Thomas. Sans connaître encore le « Docteur Angélique », ils ont comme l’instinct et le pressentiment que le remède au malaise intellectuel dont ils souffrent pourrait se trouver chez lui. Pourquoi ? Parce que, à le voir, en dépit des modes qui passent, imperturbablement maintenu par l’Église à la tête de ses écoles, ils se disent que cette fine appréciation des valeurs humaines n’a pas dû se tromper absolument dans son choix, ni allumer une telle auréole autour d’un front médiocre. Et encore, parce qu’au prestige de stabilité traditionnelle conféré par un tel choix, la mobilité décevante, le devenir inquiet et sans terme qui agite le monde de la pensée moderne, servent de repoussoir. Et enfin, parce qu’avec son air d’assurance tranquille, de certitude sereine, de robustesse quelque peu massive, la figure de saint Thomas fascine des esprits fatigués de voltiger sur tous les scepticismes diversement dosés ou colorés, qui composent le fond des systèmes modernes, sans trouver nulle part le terrain solide qui ne se dérobe pas quand on s’y pose.

Quelles qu’en soient les explications, le fait demeure indiscutable : beaucoup, aujourd’hui, cherchent saint Thomas, sont en quête de la philosophie thomiste. Je voudrais les empêcher de prendre le change en cette recherche.


— I. —

La vogue même dont jouit actuellement saint Thomas, la place officielle qu’il occupe dans l’Église sont des privilèges à la fois glorieux et dangereux. Parmi les philosophes chrétiens, par exemple, quelques-uns pourraient être tentés d’arborer le thomisme comme une cocarde dont on se pare sans modifier par ailleurs aucun détail de son costume. C’est ainsi que nous avons vu, depuis quelque cinquante ans, l’étiquette « thomiste » recouvrir des marchandises de provenances fort diverses. Un auteur, qui rejette expressément la doctrine de la matière et de la forme, dédie néanmoins ses théories cosmologiques à saint Thomas, comme au maître qui les aurait directement inspirées. J’en sais qui déclarent n’apercevoir aucune différence importante entre la philosophie, ouvertement éclectique, de Suarez, et celle de saint Thomas ; et d’autres, plus ingénieux, qui ont trouvé le moyen de faire la synthèse de l’Action et de la Somme, voire de l’hégélianisme et du thomisme...

Tout cela, qui ne relève que de l’ignorance ou d’un opportunisme assez méprisable, ne mériterait pas d’être signalé, si des esprits de bonne foi et sans défiance ne risquaient d’être dupés par ces grosses piperies.

Plus respectable est le souci de ceux qui se préoccupent de trouver des points de contact entre la pensée moderne et la pensée thomiste.

Je serais malvenu à en dire trop de mal, m’étant permis moi-même, après les plus formelles réserves sur l’ensemble du système bergsonien, de noter quelques endroits notables où M. Bergson retrouve les anciens sans les reconnaître. Mais on peut procéder en sens inverse, et dans l’ardeur de rencontrer les modernes, tirer, traîner les anciens dans leur direction. Je ne suis pas bien sûr que cela ne se soit pas produit, ou plutôt, je suis sûr du contraire. Telles explications de « l’immanence de la connaissance », telle critériologie « ad mentem sancti Thomæ » enveloppent les idées du grand Docteur d’une gaze d’idéalisme, qui en transforme complètement l’aspect. C’est une véritable transposition ou, pour mieux dire, la transfusion d’une âme nouvelle dans des formules que l’on conserve matériellement, mais non sans les faire craquer çà et là sous la poussée du contenu qu’on y verse.

Certes, je rends hommage à la préoccupation apologétique, si honorable pour ceux qu’elle anime ; mais il faut dire nettement qu’elle n’a par elle-même rien de scientifique. Sous prétexte de présenter le thomisme à nos contemporains sous un jour favorable, de grâce, que l’on ne commence point par lui faire un bout de toilette, lui passer un habit à la mode, le raccourcir ici et l’allonger là. Ce que l’on veut de nous aujourd’hui, ce n’est pas ce syncrétisme bienveillant, ami des « confusions fécondes », mais une présentation honnête du thomisme tel qu’il est. Élevons l’édifice en pleine lumière, sur ses plans authentiques, sans en rien dissimuler : y entrera qui voudra, et celui-là saura du moins où il va. Et peut-être, après tout, l’antique et solide majesté de la vieille maison aura-t-elle plus d’attraits pour nos contemporains que toutes les améliorations modernes que nous aurions l’idée d’y installer.

Les déformations inconscientes aussi bien que les amendements délibérés peuvent être dus à d’autres causes encore que l’opportunisme ou la préoccupation apologétique. Par exemple, on aura été élevé en dehors de l’atmosphère thomiste ; on aura eu des maîtres fort éloignés de l’Angélique ; on abordera celui-ci avec sympathie, sans doute, mais avec des idées déjà faites, avec des interprétations toute prêtes, avec un esprit meublé de préjugés philosophiques, jamais envisagés en face et jamais critiqués. Qu’arrivera-t-il ? Déconcerté par la clarté violente qui jaillit des formules thomistes, on se dira que saint Thomas n’a pas pu vouloir dire cela. En assemblant des nuages, on forcera ses textes si francs à paraître ambigus. Ou bien, si l’on ne peut se dérober à leur évidence, on les sacrifiera carrément ; on attribuera les pensées que l’on rejette à la jeune civilisation, peu scientifique et peu critique, où vivait l’auteur de la Somme ; on l’excusera d’une naïveté qu’il partage avec ses contemporains. Et comme, par ailleurs, on lui reconnait du génie, on fera son choix. On rebâtira le thomisme autour d’un point de vue arbitrairement dégagé de tous les correctifs qui l’accompagnaient, poussé à fond, développé dans l’absolu. Une noétique dite « thomiste », par exemple, sera élaborée sans égard à la valeur que saint Thomas accordait au concept ; une théorie de la béatitude fera complètement abstraction de tout ce qu’il a écrit sur l’inaccessibilité de la vision de Dieu, etc.


— II. —

Ce qui précède paraîtra sans doute bien négatif et quelque peu décourageant. A ceux qui s’efforcent de pénétrer dans l’enceinte du thomisme, n’y a-t-il pas autre chose à dire que ce Cave canem, si fortement accentué ? N’y a-t-il pas un moyen d’éviter les méprises que nous avons signalées ? Si fait. C’est d’aller à saint Thomas avec une âme neuve, de le laisser s’expliquer au lieu de parler à sa place, de le traiter comme un maître que l’on écoute patiemment et que l’on interroge sans relâche. Après une première initiation, qu’il faudra bien demander à un étranger – à celui qui offrira le plus de garanties de saine information et d’impartialité – on l’abordera lui-même. Rien ne vaut la lecture méditée, la rumination de ses pages concises, les longs rêves devant les points de vue qu’elles auront ouverts. Plus d’une fois, au début, on se trouvera déconcerté par cette manière brusque et bondissante, par ces plongées impétueuses au cœur des choses, par ces élans subits vers les tout premiers principes. On restera étourdi et ébloui, comme un homme jeté en plein ciel. La tentation d’abandonner la partie surviendra. Que l’on maîtrise ces suggestions de la paresse. Que l’on cherche l’éclaircissement du passage incompris dans les textes parallèles, dans ces reprises de la doctrine sous des biais différents, qui abondent chez saint Thomas. Comme tous les grands esprits dont la vue embrasse un vaste ensemble et le condense, il a un petit nombre d’idées, mais qui se développent à travers une richesse indéfinie d’applications, faisant preuve d’une fécondité toujours nouvelle. Peu de pensées sont aussi enchaînées et cohérentes que la sienne : ceux qui ne s’en aperçoivent pas sont des lecteurs superficiels, à qui les intermédiaires échappent. A pratiquer assidûment cette pensée, on y trouve chaque jour des connexions nouvelles, on voit comment les plus petits détails tiennent aux plus hauts principes. Cette doctrine est un monde, un beau monde complexe et souverainement ordonné, qu’un regard hâtif ne saurait épuiser : il faut y revenir cent fois, l’explorer à loisir, s’y promener dans tous les sens, y flâner. La raison de telles assertions, le lien qui les unit, n’apparaîtra qu’à la longue, et à celui qui aura été assez patient pour attendre la maturation de ce qu’un effort transitoire ne lui aurait pas livré. Saint Thomas n’est pas à la disposition des gens pressés ; il est l’ami des méditatifs. Mais le prix qu’il réserve à ses fidèles est splendide. Quand ils verront se dégager des ombres le panorama de cette vaste doctrine et les contours s’en marquer avec une pureté et une harmonie grandissante, au sein d’une sérénité vraiment céleste, alors ils connaîtront le Maître Angélique, et ils goûteront l’une des plus fortes joies intellectuelles qu’il soit donné à l’homme d’éprouver en ce monde.



[1]    — Lettre du P. Gaston Fessard s.j. (1897-1978) citée dans l’ouvrage de Georges Chantraine et Marie-Gabrielle Lemaire, Henri de Lubac, vol. 2, Paris, Cerf, 2007, p. 209.

Informations

L'auteur

Connu pour ses travaux de philosophie, le père Joseph de Tonquédec (1869-1962) fut aussi pendant près de quarante ans l'exorciste officiel du diocèse de Paris.

Attentif aux menées de la subversion au-dedans comme au-dehors de l’Église, il écrivit, à la fin de sa vie, plusieurs articles contre le néo-modernisme, dont la publication ne fut pas autorisée, notamment parce qu’il critiquait la nouvelle théologie de ses confrères Bouillard, Daniélou et de Lubac. 

Il confiait alors ses appréhensions à son ami Louis Jugnet, qui a donné de nombreux détails sur sa vie dans la revue La Pensée catholique ( n° 84 [1963)], p. 24-43).

Il faut citer, parmi ses principaux ouvrages :

Immanence, essai critique de la doctrine de Maurice Blondel (Paris, Beauchesne, 1913) ;

La Critique de la connaissance (Paris, Beauchesne, 1929) ;

Les maladies nerveuses ou mentales et les manifestations diaboliques (Paris, Beauchesne, 1938) ;

La philosophie de la nature (Paris, Lethielleux, 1956).

La vie et l’œuvre du père de Tonquédec ont fait l’objet d’un colloque à l’Institut universitaire Saint-Pie X à Paris en 2022 (recension dans Le Sel de la terre 121).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 129

p. 122-125

Les thèmes
trouver des articles connexes

Vies de Saints : Modèles de Sainteté Traditionnelle

Saint Thomas d'Aquin : La Somme Théologique à la portée de tous

L'Ordre des Prêcheurs : Spiritualité et Doctrine des Dominicains

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