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L’amour des ennemis

 

par le frère Th.-M. Thiriet O.P.

 

A la demande du pape Urbain IV, saint Thomas d’Aquin, alors à l’apogée de son génie, composa sur les quatre Évangiles une chaîne formée des textes des pères grecs et latins, qui reçut bientôt le nom de Catena aurea, Chaîne d’or. Ce travail a servi de base au livre du père Thiriet dont nous donnons ici un extrait.

Le Sel de la terre.

 

 

 

Ne pas se venger

 

 

« Vous avez entendu qu’il a été dit : œil pour œil, dent pour dent. Mais moi je vous dis de ne pas résister au méchant. » (Mt 5, 38-39)

Voici un des préceptes de la Loi nouvelle qui ont excité le plus d’étonnements, mais aussi un de ses préceptes les plus caractéristiques, où se manifeste son amour invincible du bien, et qui constitue une de ses forces principales pour le bien.

Après nous avoir appris à ne commettre aucune injure envers le prochain, le Sauveur apprend à ses disciples comment ils doivent se comporter à l’égard de l’injure reçue.

La Loi ancienne était fondée sur la justice stricte ou la loi du talion. Telle doit être la loi dans les sociétés qui s’organisent : il faut y faire entrer le sentiment de la justice. Malgré son apparence de dureté, la loi du talion avait sa réelle utilité : elle n’était pas seulement une défense contre le crime, elle était aussi une défense contre les vengeances privées, et contre l’excès de la vengeance ; car elle devait être appliquée non par la personne lésée, mais par les pouvoirs publics. « Il y a donc dans cette loi, dit saint Jean Chrysostome, non un excès de sévérité de la part de Dieu, mais une véritable bonté. Dieu n’a pas établi cette loi pour que nous nous arrachions les yeux mutuellement, mais pour nous détourner de la faute par la crainte d’un traitement semblable (…). Si toute loi était abrogée, abrogé tout châtiment, si toute liberté était laissée aux criminels, ce serait la ruine universelle [1]. » « En disant œil pour œil, la Loi, dit saint Jérôme, ne se proposait point d’enlever l’autre œil, mais de les sauvegarder tous les deux [2]. »

« La perfection de la Loi ancienne, dit saint Augustin, était de maintenir la justice vindicative dans la mesure vraie ; et c’était là déjà un grand pas. Car celui-là ne se rencontre pas facilement qui, ayant reçu un coup ou une injure, ne réponde par des coups ou des injures plus graves, soit que la colère l’emporte à cet excès, soit qu’on trouve juste de frapper plus fortement celui qui a frappé le premier. La loi du talion veillait à ce que le châtiment ne dépassât pas la faute [3] (…). Elle avait donc pour effet, non pas de réveiller ce qui était éteint, mais d’empêcher l’incendie allumé de s’étendre trop loin [4]. »

Jésus-Christ n’interdit pas le châtiment qui doit empêcher la diffusion du mal ; il n’interdit pas à l’autorité, chargée de la vindicte publique, d’exercer ses fonctions. « Quel homme, dans son bon sens, pourrait dire à ceux qui sont au pouvoir : Que les hommes soient impies ou religieux, cela ne vous regarde pas. C’est comme si on osait leur dire : Qu’ils aient des mœurs ou n’en aient pas, cela n’est pas votre affaire. A la vérité, il vaut mieux être conduit à Dieu par la persuasion que par la crainte : mais il a été utile à beaucoup d’être aidés d’abord par la crainte [5]. »

Mais il veut déjà, qu’en inspirant la crainte, en imposant le châtiment, les détenteurs de l’autorité aient en vue, non une œuvre de justice, la justice appartient à Dieu, mais l’amendement du coupable, et qu’ils appliquent le châtiment avec un véritable amour du coupable. « La vengeance qui travaille à la correction, dit saint Augustin, fait partie de la miséricorde : et celui-là seul est apte à l’exercer qui sent l’amour l’emporter sur la colère. On ne croira jamais que des parents qui corrigent leur enfant coupable, pour qu’il ne pèche plus, agissent par haine. Nous devons imiter l’amour du Père céleste, et cependant le prophète a dit de lui : Celui qu’il aime il le châtie (Pr 3, 12). On exige donc de celui qui inflige le châtiment ces deux conditions, qu’il en ait le pouvoir, et qu’il l’inflige avec l’amour du père pour ses enfants. Cet exemple nous fait comprendre qu’il est quelquefois meilleur d’infliger une punition à une faute commise que de la laisser impunie [6]. »

« C’est ainsi que des saints, comme Élie, n’ont pas craint d’infliger la mort pour empêcher le péché. Quand des disciples du Sauveur invoquent ce fait pour agir de même, Jésus condamne, non l’acte du prophète, mais l’esprit de vengeance de ses disciples qui veulent non amender des coupables, mais satisfaire leur colère. Quand ils auront reçu l’Esprit-Saint, ils accompliront encore de ces actes d’autorité, par exemple dans la punition d’Ananie, mais avec quelle réserve, et quand ils y seront forcés par le bien général [7]. »

« Toutes les fois qu’il s’agit d’infliger un châtiment, dit saint Augustin, un chrétien doit veiller à se garder exempt de toute rancune, disposé même à souffrir encore, et alors seulement, par conseil, par autorité ou par la force, procéder à la correction [8]. » Il faut que jamais, dans cette correction, il n’entre l’ombre d’une vengeance personnelle.

Les apôtres ont transmis avec grande autorité les préceptes du Sauveur au sujet de la vengeance. L’apôtre saint Paul, l’homme au cœur ardent, à l’âme si fière, écrivait aux fidèles de Rome : Ne rendez à personne le mal pour le mal ; pensez à faire le bien non seulement devant Dieu, mais devant les hommes (Rm 12, 17). Ne vous défendez pas, mais laissez passer la colère, car il est écrit : C’est à moi, dit le Seigneur, qu’appartient la vengeance (Rm 12, 19). Et dans cette patience, invincible il leur faisait entrevoir la victoire définitive et complète du bien sur le mal : Ne vous laissez pas vaincre par le mal, mais sachez vaincre le mal par le bien (Rm 5, 21).

Et l’apôtre saint Pierre, en engageant les fidèles à ne rendre jamais que le bien pour le mal, leur rappelait l’exemple du Christ qui, pendant qu’on le chargeait d’injures, ne répondait point par l’injure, mais se livrait à quiconque le jugeait injustement (1 P 2, 23) et par là se chargeait de tous nos péchés pour les expier.

En acceptant avec soumission et amour la doctrine du Sauveur, les docteurs ont compris combien elle contribuait à l’élévation de l’homme et quelle puissance elle lui donnait pour le bien.

Ils ont vu avec saint Augustin, que la vengeance ne remédiait à rien. « A quoi cela vous servira-t-il, qu’étant frappé, vous frappiez à votre tour ? Votre blessure en sera-t-elle guérie ? L’âme enflée cherche de telles consolations, mais l’âme saine et forte n’y trouve aucune joie ; elle juge qu’il vaut mieux supporter avec miséricorde la faiblesse d’autrui que de chercher dans le mal d’autrui un remède à sa peine, peine à laquelle d’ailleurs elle est peu sensible [9]. »

Ils ont vu que, si la vengeance souvent se couvre du nom de la justice, celui qui a un grand amour de la justice doit s’abstenir de la vengeance. « Bien des offenses que nous avons subies nous ont été attirées par nous-mêmes, dit Tertullien ; il est donc juste que nous sachions les supporter. Et s’il est à croire que certaines souffrances nous sont infligées par Dieu lui-même, n’est-il pas juste d’apporter à Dieu l’hommage d’une patience parfaite ? N’est-ce pas un honneur, ne doit-ce pas être pour nous une joie d’être frappés par Dieu ? Ô bienheureux ce serviteur à la correction duquel Dieu s’emploie lui-même, contre lequel il daigne s’irriter, à qui il ne ménage point la vérité [10]. »

Celui qui a un grand amour de la justice se rappelle que Dieu seul a le droit de juger et il s’en remet au jugement de Dieu. « Quel honneur rendrons-nous encore à Dieu, dit Tertullien, si nous nous faisons nous-mêmes les arbitres de notre défense ? (…) Ne s’est-il pas réservé le droit de punir quand il a dit : A moi la vengeance [11] ?»

Dieu veut bien avoir avec nous des rapports continuels, il veut s’occuper de tous nos intérêts. « Si nous remettons entre ses mains les offenses que nous avons reçues, il en sera le vengeur ; les pertes que nous subissons, il saura les réparer ; les souffrances que nous endurons, il les guérira ; notre mort, il saura nous ressusciter [12]. » Il est donc de notre intérêt de tout remettre entre les mains de Dieu.

Ils ont vu que derrière la vengeance, sous les couleurs de la justice dont elle se couvre, se cache souvent la méchanceté. « A ceux qui sont encore dans les ténèbres, la vengeance paraît une consolation ; devant la vérité, elle est repoussée comme une œuvre de méchanceté [13]. »

De quelque façon qu’elle s’accomplisse, par les paroles ou par les actes, la vengeance souille celui qui s’y abandonne.« Si je frappe par la parole, dit Tertullien, quel cas ai-je fait de la doctrine de mon maître qui déclare que l’homme est souillé non par le contact avec des êtres impurs, mais par la parole qui sort de sa bouche [14] ? » Et si je me suis vengé avec la main, ne dois-je pas regarder avec horreur cette main qui a fait acte de cruauté ?

Ils ont vu qu’il y avait de la grandeur à se mettre au-dessus de toute pensée de vengeance, et que l’homme devenait véritablement digne de Dieu. « Savoir se mettre au-dessus de l’injure, c’est, dit Tertullien, se rendre invulnérable. Toute injure, de fait ou de parole, qui s’attaquera à la patience sera comme le trait qui vient s’émousser contre le rocher [15]. »

Tertullien me parle encore d’une autre joie que donne cette résolution bien arrêtée de ne point se venger, la joie de faire sentir à notre ennemi que ses coups ne portent pas et que nous ne nous occupons pas de lui. Mais je crains que dans ce dédain, il n’y ait de l’orgueil, et je préfère écouter les pères qui me parlent de la puissance conquérante du pardon.

Il est impossible que le méchant à qui on n’oppose qu’une patience invincible, une patience qui ne répond que par des paroles de pardon et de bonté, ne rentre pas en lui-même et ne soit pas touché de tant de vertu. « Devant une telle disposition, dit saint Ambroise, la colère de celui qui s’est irrité contre nous ne tombera-t-elle pas ? Et par votre patience, en amenant celui qui vous a frappé à se repentir, ne le frappez-vous pas plus fort qu’il ne l’a fait lui-même ? Par là vous aurez repoussé l’injure et mérité la grâce [16]. »

« C’était bien là, dit saint Cyrille, la doctrine dont il fallait armer ceux que Jésus envoyait conquérir le monde au salut. S’ils avaient voulu répondre à l’outrage par la vengeance, ils n’auraient pu amener les hommes à la connaissance de la vérité [17]. » Et ceux qui voudront s’associer à leur œuvre, devront s’associer à leur vertu. « Jésus-Christ veut, dit saint Justin, que par la patience et la douceur nous inspirions aux méchants la pensée de s’éloigner de la violence. Et je pourrais vous prouver, ajoutait-il en s’adressant aux païens, par l’exemple de ce qui est arrivé chez vous, que c’est là une voie efficace pour conduire à la vertu. Combien ont été convertis par la vertu des chrétiens [18] ! »

C’était le moyen de détruire le mal jusque dans ses racines. « La Loi, dit saint Jérôme, corrigeait la faute en lui infligeant la peine ; ici les racines mêmes de la faute sont extirpées [19]. » « Ne guérissez pas le mal par le mal, dit saint Basile, et ne cherchez pas à l’emporter les uns sur les autres par le mal que vous vous ferez ; car dans les méchantes querelles, c’est le vainqueur qui est le plus misérable : il s’en va avec une faute plus grande. N’augmentez donc pas la somme de mal qui existe : un homme irrité vous a injurié ? Arrêtez le mal par votre silence (…). Il vous maudit ? Bénissez. Il vous a frappé ? Faites acte de force en le supportant. Il vous a méprisé ? Pensez que vous n’êtes que poussière et que vous retournerez à la poussière. Celui qui à l’avance aura su se prémunir par ces raisons, trouvera que l’injure est au-dessous de la réalité. »

« N’est-ce pas réduire votre ennemi à l’impuissance si vous vous rendez invulnérable à l’injure ? En réalité l’injure ne vous atteint pas, et quand vous vous irritez contre l’injure, vous vous rendez semblable à ces chiens qui mordent la pierre qui leur a été lancée [20]. »

« N’enrichissez-vous pas votre couronne si vous faites de la folie d’autrui un exercice de sagesse ? C’est pourquoi si vous m’en croyez, vous ajouterez toujours quelque chose à l’injure qui vous a été adressée [21]. »

« Quand donc vous tient la tentation de répondre par l’injure, demandez-vous si vous voulez vous rapprocher de Dieu par la patience ou vous rapprocher de votre ennemi par la colère [22]. »

« Rappelez-vous plutôt que votre ennemi se repentira de ses paroles, et que vous, vous ne vous repentirez pas de votre vertu [23]. »

« Ayez plutôt pitié de votre frère, car s’il meurt dans son péché, il sera condamné au feu avec Satan [24]. »

« Et si on vous traite avec une extrême injustice, comme un pauvre, comme un fou, si on vous soufflette, qu’on vous crache au visage, qu’on déchire vos vêtements, n’a-t-on pas traité ainsi votre Maître ? Vous n’avez pas encore été condamné à mort, vous n’avez pas été crucifié ; il vous manque encore beaucoup pour arriver à une ressemblance complète [25]. »

« Vous dites peut-être, quand on vous propose l’exemple de Jésus crucifié pardonnant à ses bourreaux : il était Dieu, lui ; moi, je suis un homme faible qui ne puis commander à mon ressentiment. C’est vrai, vous répondrai-je ; le cœur humain est enclin au péché ; mais vous avez avec vous le secours de Dieu, vous avez Dieu lui-même au-dedans de vous par l’Esprit-Saint ; il vient vous fortifier pour résister à la tentation et faire le bien. Ne vous laissez donc pas vaincre par le mal, mais triomphez du mal par le bien. » (Rm 12, 21) Et le moyen d’attirer en nous la grâce de Dieu, c’est de pratiquer à l’honneur de Dieu ces actes de pardon [26], « de supporter, dit saint Augustin, la faiblesse des autres, afin que Dieu vienne en aide à notre faiblesse [27] ».

Notre Seigneur a fait une grande chose en son disciple en l’amenant à s’abstenir de toute vengeance par respect pour Dieu, par respect pour lui-même, par amour pour le prochain ; il veut plus encore : il veut que son disciple, après une première offense supportée et pardonnée, soit disposé à supporter et à pardonner toujours. Et pour nous indiquer dans quelles dispositions il doit se trouver à l’égard des offenses à supporter, il établit trois suppositions se rapportant à des offenses capables de révolter la nature.

« Si quelqu’un vous frappe sur la joue droite, présentez-lui l’autre joue. » (Mt 5, 39)

« Et si quelqu’un vous traduit en jugement pour vous enlever votre tunique, abandonnez-lui encore votre manteau. » (Mt 5, 40) Il avait déjà recommandé, remarque saint Jean Chrysostome, d’être conciliant avec son adversaire. « Il est difficile, dit l’Opus imperfectum, de passer par un procès sans commettre de faute : on commence un procès par intérêt, on le continue par orgueil ; ne vaut-il pas mieux dès le commencement se mettre à l’abri de ces fautes [28]. » Ici il va plus loin, et il veut que l’on donne à cet adversaire processif plus qu’il ne demande.

« Et si quelqu’un veut vous faire faire mille pas de corvée, faites-en encore deux mille avec lui. » (Mt 5, 41) [29]

Le soufflet sur la joue est l’outrage par excellence. Le soufflet sur la joue droite, c’est dit saint Augustin, le mépris infligé au chrétien pour sa plus haute noblesse, pour sa qualité de chrétien. Celui qui sait accepter ce mépris doit être disposé à accepter tout autre mépris qui sera nécessairement moindre.

Si comme saint Paul parlant avec fermeté au grand prêtre qui l’avait fait souffleter, et dans une autre circonstance se réclamant de sa qualité de citoyen romain pour se soustraire au supplice des verges, si comme Jésus-Christ faisant remarquer au valet du grand prêtre, qui l’avait souffleté, son injustice, un chrétien sait faire une remontrance à celui qui le frappe, à l’exemple de l’apôtre, à l’exemple surtout de Notre Seigneur Jésus-Christ, qui était prêt non seulement à tendre l’autre joue, mais à être flagellé dans tout son corps pour le salut de tous, un chrétien au milieu de l’outrage doit être disposé à tout et chanter avec le prophète : Mon cœur est prêt, Seigneur, mon cœur est prêt [30].

Oui, nous devons être prêts à l’humiliation pour attester que toute notre gloire est en Dieu.

Le second exemple donné par Notre Seigneur se rapporte aux biens extérieurs. Cicéron, dans sa sagesse un peu terre à terre, avait vu qu’il était souvent avantageux de se montrer conciliant en ces sortes de matières. « Ce n’est pas seulement de la libéralité, disait-il, c’est de l’intérêt bien entendu [31]. » Mais combien la pensée de Notre Seigneur, voulant qu’on sacrifie joyeusement les biens temporels, pour attester qu’il n’y a d’autres richesses que les richesses éternelles, est supérieure à celle du philosophe ! Quelques années après que Jésus-Christ eut donné ces enseignements, saint Paul félicitait les Hébreux convertis d’avoir édifié le monde par leur patience dans les opprobres et d’avoir ensuite avec joie accepté la spoliation de leurs biens, parce que, ajoutait-il, vous saviez que vous possédez une richesse meilleure et permanente, la richesse du ciel (He 10, 34).

Mais déjà certaines richesses que l’on trouve sur terre, les richesses de la vertu, de la patience, ne méritent-elles pas que pour elles on sacrifie toutes les richesses de la terre ? « Que toutes les richesses de la terre périssent, s’écriait Tertullien, pour que je puisse posséder les richesses de la patience [32]. »

Enfin nous sommes exposés de la part des méchants à des exigences tyranniques, et elles révoltent peut-être plus que tout le reste. Notre Seigneur ne veut point que nous les subissions d’une façon passive, mais qu’allant au-devant des désirs injustes, nous fassions trois fois plus qu’on ne nous demande ; comment la tyrannie ne serait-elle point vaincue par une telle grandeur d’âme ?

Mais la pratique de tels préceptes est-elle compatible avec le bien public ? C’est un devoir pour l’autorité de réprimer les désordres, dans l’intérêt de tous. « C’est quelquefois même un devoir pour les particuliers, observait avec justesse saint Grégoire, de s’opposer aux ravisseurs parce qu’ils se nuisent à eux-mêmes ; alors c’est l’amour que nous leur portons plus que l’attache à nos biens qui nous fait agir [33]. » Et en toute circonstance, que nous cédions ou que nous résistions, nous devons chercher uniquement le bien des coupables. « Quand les médecins sont frappés par les malades en délire, dit saint Jean Chrysostome, c’est alors qu’ils ressentent dans le cœur la plus grande compassion, et qu’ils cherchent leurs remèdes les plus puissants. Il faut avoir des pensées semblables à l’égard de ceux qui nous persécutent et n’avoir pas de cesse qu’ils n’aient vomi leur bile. Alors ils vous rendront grâces et Dieu vous récompensera d’avoir délivré votre frère d’une grave maladie [34]. »

« Que ce soit là une œuvre de miséricorde, dit saint Augustin, ceux-là le sentent qui soignent comme de petits enfants leurs amis malades, ont beaucoup à souffrir d’eux, et sont disposés à souffrir encore jusqu’à ce que leur maladie soit passée. Quand Jésus, le médecin des âmes, formait des hommes à guérir le prochain, que pouvait-il leur conseiller de meilleur, sinon de supporter avec calme les infirmités de ceux dont ils devaient procurer le salut ? Car toute méchanceté vient d’une faiblesse de l’âme [35]. »

« Avant tout, l’homme juste et pieux, disait saint Augustin, doit être prêt à supporter la malice de ceux qu’il veut rendre bons, afin que le nombre des bons s’augmente, plutôt que de s’adjoindre aux méchants, en participant à leur malice et d’en augmenter ainsi le nombre. »

« Mais toutes ces dispositions doivent être au-dedans, dans la préparation du cœur, plus encore que dans les actes ; il faut qu’au-dedans on garde toujours la patience avec la bienveillance ; qu’extérieurement on fasse toujours ce qu’il y a de meilleur pour ceux dont on doit procurer le bien [36]. »

Il est bon que les pouvoirs publics s’inspirent de ces idées. « Si l’État garde ces préceptes de Jésus-Christ, dit saint Augustin, les guerres elles-mêmes seront pénétrées d’un esprit de bienveillance, pour veiller aux intérêts des vaincus et les faire entrer dans une société pacifiée par la justice et la religion. C’est uniquement pour leur bien que l’on doit dompter ceux qui se servaient de leur liberté pour le mal [37]. »

C’est en suivant ces préceptes que les détenteurs du pouvoir se montreront enclins à la clémence. « Chez les Gentils eux-mêmes, dit saint Augustin, le pardon des injures faisait partie de la grandeur d’âme, et Cicéron, exaltant César, disait qu’il ne savait oublier qu’une chose, les injures. Si ce précepte était mieux pratiqué, ajoutait le grand docteur, il formerait des hommes plus grands que Romulus, Numa et Brutus [38]. »

Mais presque tous nous agissons contre ce précepte, dit saint Basile, et surtout ceux qui sont élevés en pouvoir et en dignité, regardant comme des ennemis non seulement ceux qui leur ont adressé un outrage, mais encore ceux qui ne leur ont point rendu le respect auquel ils prétendaient. C’est un grand déshonneur pour le prince d’être prompt à la vengeance [39]. »

« Ne regardons pas ces préceptes comme impossibles, dit saint Jean Chrysostome. Si nous voulons les observer, nous verrons qu’ils sont utiles, utiles aux autres, utiles à nous-mêmes, et qu’ils sont faciles (…). C’est alors que nous serons vraiment le sel de la terre, comme le veut Notre Seigneur, le sel qui se conserve lui-même et conserve les substances auxquelles il se trouve mêlé. »

« Comme vous serez grand quand vous offrirez vous-même ce que l’on voulait vous ravir. Par votre douceur, faites donc que le péché de votre frère devienne en vous libéralité. »

« Quand au lieu de se laisser accabler par les calomnies, les meurtrissures, la spoliation, on se montre plus fort que tout cela, et que l’on sait donner plus que n’exige l’injustice armée de violence, quelle âme on se fait ! »

« Et une telle patience finit par toucher le cœur de votre ennemi [40]. »

Car il est obligé de reconnaître en vous la présence d’un plus grand que vous.

Tout cela n’est possible que par l’action en vous de celui qui s’est fait homme pour accomplir toutes ces choses [41]. « Notre Seigneur, dit saint Ambroise, a fait tout ce qu’il avait dit. Il fut frappé et il ne répondit pas aux coups. Quand on le dépouillait, il ne résistait pas ; quand on le crucifiait, il implorait le pardon de ses bourreaux … Ils lui préparaient la croix et il leur donnait en échange le salut et la grâce [42]. » « Et en vous demandant cela, Jésus-Christ veut vous amener à la ressemblance avec lui et avec le Père céleste. Avec un tel but devant vous, avec un tel appui, ne pourrez-vous faire les grandes choses qu’on vous demande ? Tertullien, parlant de la Loi ancienne, disait : « La patience n’existait pas encore, parce que la foi, la vraie foi n’y était pas… Le Christ nous ayant dit : Aimez vos ennemis afin que vous soyez les enfants du Père céleste, voyez quel père vous donne la patience. Toute la doctrine de la patience est renfermée dans ce mot [43]. »

Sachez donc accepter ces injustices, « et faites cela, non de force, en esclave qui suit un maître, dit saint Irénée, mais en marchant devant comme un homme libre, cherchant à faire le bien, ne regardant pas leur malice, mais cherchant à parfaire votre bonté, vous formant à la ressemblance du Père céleste [44] ». « Il faut, dit l’Opus imperfectum, que l’on reconnaisse que la bonté de Dieu, agissant dans ses serviteurs, est plus puissante que la malice du diable animant les siens. Si vous avez fait les mille pas auxquels on vous a forcé, vous avez obéi à la contrainte ; comment connaîtra-t-on que vous êtes serviteur de Dieu ? Mais si vous avez fait librement plus qu’on ne vous demandait, on saura que Dieu est en vous [45]. »

 

 

Aimer ses ennemis

 

« Vous avez entendu qu’il a été dit : vous aimerez votre prochain, et vous haïrez votre ennemi ; et moi je vous dis : aimez vos ennemis. » (Mt 5, 43-44)

Dieu, dans sa Loi (Lv 19, 18), avait donné le précepte d’aimer le prochain ; ce commandement était facilement accepté par le cœur de l’homme : il est juste d’aimer celui qui a des liens avec nous, et en l’aimant c’est encore nous que nous aimons. Cet amour qui existe entre les membres de la même famille, de la même patrie, fortifie les liens de cette famille et de cette patrie.

Le peuple juif avait pratiqué ce précepte, et cet amour de ceux qui étaient proches avait été sa grande force nationale. « Entre eux, disait Tacite, leur fidélité est inébranlable, et leur compassion très empressée [46]. »

Mais ils avaient restreint le sens de cette expression votre prochain, vos amis. Au lieu d’y comprendre tous les membres de la grande famille humaine, ils n’y voyaient plus que les nationaux. S’il y avait restriction dans les paroles employées par la Loi, « c’était, dit saint Augustin, non un ordre, mais une permission, la permission que l’on donne à un infirme plutôt que l’ordre que l’on donne à un juste [47] ». Leurs docteurs, complétant l’exclusion que semblaient contenir ces paroles, avaient ajouté ces autres paroles qui n’étaient pas dans la Loi : Et vous haïrez votre ennemi. Les guerres qu’Israël avait dû soutenir, l’ordre qui lui avait été donné à plusieurs reprises d’exterminer ses ennemis, l’horreur que les prophètes s’efforçaient de lui inculquer pour l’idôlatrie des nations étrangères, l’avaient préparé à cette haine. « Dans les ordres que Dieu lui avait donnés relativement à ses ennemis, dit saint Augustin, il avait voulu lui faire haïr le vice et non les hommes ; il était arrivé à haïr les hommes et non plus le vice [48]. » Et une chose est certaine, il haïssait vigoureusement. Il était arrivé à cette haine du genre humain qu’on lui reprochait et qu’il avouait. « Contre tous les autres, disait encore Tacite, c’est la haine qui les traite en ennemis. »

Notre Seigneur ramène à toute son étendue le sens du mot le prochain ; en cela il complète la Loi ; et il va plus loin : il veut que si nous avons des ennemis véritables nous sachions les aimer.

Vous aimerez votre prochain … Pour les Juifs, le prochain, c’étaient les amis et les concitoyens. « Pour Jésus, comme il l’expliquera plus tard dans la parabole du bon Samaritain, dit saint Augustin, c’est quiconque est dans le cas de recevoir de nous quelque service, quelque acte de bonté [49]. » Le besoin que les hommes auront de leurs frères, les services rendus créeront entre eux des liens plus intimes et plus doux que les liens du sang. Mais pour que ces liens existent, pour que nous ayons vraiment un prochain, il faudra qu’en rendant nos services nous soyons soutenus par des motifs suffisamment forts et élevés : et Jésus seul pourra nous donner ces motifs.

Et Jésus nous conduit plus loin qu’à l’amour de notre prochain. Moi je vous dis : Aimez vos ennemis. « La Loi élevait les âmes jusqu’à un certain degré de perfection, dit saint Augustin ; car il se rencontre des hommes qui haïssent ceux qui les aiment, par exemple des enfants débauchés haïssent leurs parents qui les reprennent de leurs désordres. Celui qui aime vraiment son prochain tout en haïssant son ennemi s’élève donc à une certaine perfection [50]. » Et malheureusement ils sont nombreux ceux qui ne savent pas s’élever jusque-là et haïssent ceux qui veulent leur faire du bien. « Avec celui qui est venu consommer la Loi, continue saint Augustin, la bienveillance et la bonté arrivent à toute leur perfection en allant jusqu’à l’amour des ennemis [51]. »

Par ce mot d’ennemis, le Sauveur n’entend pas seulement ceux qui nous font la guerre, mais tous ceux qui nous apparaissent en opposition avec nous. Il veut nous faire dériver nos affections non des qualités de ceux que nous aimons, mais d’une source intérieure ; et pour nous habituer à revenir à la source, il est bon pour nous de rencontrer en ceux que nous devons aimer des choses qui repoussent. « Quiconque nous est antipathique de quelque façon que ce soit, dit saint Basile, peut être appelé un ennemi [52]. »

Qu’est-ce qu’aimer ses ennemis ? « Il y a des hommes, dit saint Jérôme, qui mesurant les préceptes de Dieu à leur faiblesse non à la force qui fait les saints, déclarent certains préceptes impossibles et prétendent qu’il suffit de ne pas haïr ses ennemis ; que les aimer est au-dessus de tout ce que la nature peut accepter [53]. » « Mais Jésus n’a pas dit : Ne haïssez pas, remarque saint Jean Chrysostome, il a dit : Aimez ; et il veut que cet amour soit agissant : Faites du bien [54]. » « Que l’on sache, continue saint Jérôme, que Jésus-Christ ne commande pas des choses impossibles, mais des choses parfaites. Et c’est ce que faisait déjà David à l’égard de Saül et d’Absalon, saint Étienne priant pour ceux qui le lapidaient, saint Paul acceptant d’être anathème pour ses persécuteurs. Ce que Jésus-Christ a enseigné, il l’a pratiqué lui-même quand il a dit à son Père : Pardonnez-leur [55]. »

« La vraie patience, dit saint Grégoire, est celle qui aime celui qu’elle supporte. Car supporter et haïr, ce n’est pas pratiquer la vertu de douceur, mais masquer la colère [56]. »

« S’il était vrai qu’il fût impossible d’aimer ses ennemis, qu’il fût juste de les haïr, Dieu, quand vous étiez encore ses ennemis, vous aurait-il admis dans son amour ? Vous aurait-il, dans une compassion infinie, donné son Fils et vous aurait-il fait ses cohéritiers ? »

« Si vous vouliez n’aimer que vos amis, trouveriez-vous beaucoup de personnes à aimer ? Vous serez offensé aujourd’hui par celui-ci, demain par celui-là ; le monde est plein de scandales ; si vous voulez n’aimer que ceux qui vous aiment, ceux qui méritent d’être aimés, vous n’aimerez personne. »

« Si vous voulez aimer votre ennemi quoique ennemi, bientôt vous l’aimerez comme ami : votre affection l’aura conquis. »

« Mais c’est moins dans l’intérêt de notre ennemi que dans notre propre intérêt que Jésus-Christ nous a donné ce précepte : il nous ordonne d’aimer notre ennemi, non pas tant parce qu’il est digne de notre amour, que parce que la haine est indigne de nous. Quand vous lui faites du tort, vous vous nuisez à vous-même plus qu’à lui, et quand vous lui faites du bien, c’est à vous que vous le faites plus qu’à lui [57]. »

« Reconnaissez donc, dit saint Eucher, le grand service que vous rend votre ennemi : votre ami ne pouvait faire de vous un enfant de Dieu ; mais vous le deviendrez par votre ennemi si vous l’aimez : aimez dans votre ami ce qui vous charme, mais dans votre ennemi les fruits et la récompense qui vous viennent de votre amour : sa haine vous est utile : c’est l’absinthe dont vous pouvez faire du miel [58]. »

« Et si vous voulez voir à qui s’adresse ce commandement, vous comprendrez que Dieu ne l’impose pas à un être incapable de le recevoir et de l’accomplir. C’est à l’esprit que Dieu l’impose et non à la chair, de même que c’était à l’esprit et non à la chair qu’il avait dit : Tu n’auras point de convoitise. Ah ! s’il s’était adressé à la chair, la chair se serait révoltée ; elle aurait dit : Je ne puis pas aimer mon ennemi. Mais ce que la chair ne peut faire, l’âme peut le faire : elle peut aimer son ennemi : la dilection de l’âme est dans l’intelligence. Quand nous sommes blessés et que nous sentons de l’irritation et que, résistant à cette irritation, nous voulons faire du bien à celui qui nous a blessés, la chair a de la haine mais l’âme n’a que de l’amour [59]. »

Et de fait le terme qu’emploie Notre Seigneur ajgapa`te, diligite, et non filei`te, amate, exprime cet amour de la volonté qui est plus en notre pouvoir que l’amour de tendresse.

En donnant ainsi à l’esprit des préceptes qui vont à l’encontre des mouvements de la chair, Jésus-Christ développe dans une singulière proportion la vie spirituelle. Si nous voulons que l’esprit grandisse en nous, avec quel amour nous devons accepter tous ses commandements !

« Nous avons un amour réel pour nos ennemis, dit saint Grégoire, quand nous ne nous attristons pas de leurs progrès et que nous ne nous réjouissons pas de leurs chutes ; car on ne peut pas dire que l’on aime celui qu’on ne voudrait pas voir meilleur, que l’on aime voir debout celui dont la chute réjouit. Cependant il peut arriver que sans perdre la charité, on se réjouisse de la chute de son ennemi, et que sans commettre aucune faute d’envie, on s’attriste de sa gloire : c’est quand sa chute aide au relèvement de plusieurs et que son triomphe amène l’oppression de beaucoup d’autres. Mais il faut en cela une grande réserve pour ne pas donner cours à nos haines sous l’apparence du bien d’autrui. Et quand Dieu frappe le méchant, tout en applaudissant à la justice du juge, nous devons compatir à la peine de celui qui est châtié [60]. »

Pour que cet amour soit réel, complet, Jésus-Christ nous indique trois actes à accomplir dans l’amour de nos ennemis, actes opposés à ceux par lesquels ils sont éloignés de nous, opposés à ceux auxquels se porte la nature. Vos ennemis vous haïssent, « aimez-les » ; ils vous ont fait du mal, « faites-leur du bien ; ils vous ont persécutés et calomniés, priez pour eux ». (Mt 5, 44)

Aimez-les, mais sincèrement, car je ne veux trouver dans vos cœurs que de l’amour.

Faites-leur du bien, afin de donner une expression, un corps à cet amour qui doit être en votre cœur, afin d’assurer le triomphe de cet amour. Saint Paul recommandant la pratique de la charité disait : Prévenez-nous les uns les autres par des témoignages de déférence (Rm 12, 10). Les prévenances, nous devons les avoir même pour nos ennemis. « Ne prétendez pas, dit saint Jean Chrysostome, que c’est à votre ennemi de vous prévenir : c’est être insensé que de refuser l’occasion d’acquérir un mérite. Vous dites qu’il vous méprisera si vous le prévenez ? De peur d’être méprisé par l’homme, vous méprisez Dieu. Qu’il m’arrive d’être méprisé et injurié pour Dieu, plutôt que d’être honoré par les rois [61] ! »

Il faut établir partout le règne de la charité. « Parce que l’amitié se forme, là où elle n’était pas, et s’entretient, là où elle existe, par les dons, Dieu nous ordonne de faire du bien à nos ennemis pour étouffer leur haine sous nos bienfaits. Faites-leur du bien, et ils reconnaîtront qu’ils ont eu tort de vous haïr [62]. »

Priez pour ceux qui vous persécutent. On pourrait croire que ce précepte est plus facile à pratiquer que le précédent. Au témoignage de saint Jean Chrysostome, c’est dans l’accomplissement de ce précepte que l’on arrive au sommet de la perfection. La nature peut encore se rechercher en accablant de bienfaits ceux qui nous ont fait du mal ; mais quand dans le secret de son cœur on se met à prier Dieu sincèrement pour eux, on est sûr de n’être conduit que par l’amour du bien [63].

C’est là une des gloires du chrétien, et l’accomplissement de ce devoir fait de lui une puissance bienfaisante sur terre. Ne rendez pas malédiction pour malédiction, disait saint Pierre, mais, au contraire, bénissez toujours, car vous avez été appelés à posséder par héritage la bénédiction (Ps 118, v. 111) (1 P 3, 9). « La bouche qui répand la malédiction se remplit de souillures, dit saint Jean Chrysostome. Par l’injure on nuit à soi-même plus qu’à autrui ; et ceux qui se nuisent à eux-mêmes méritent des larmes plutôt que des malédictions. Pour vous, ne devenez pas semblable à la vipère : que votre bouche ne répande pas le poison : elle vous a été donnée pour guérir des blessures et non pour en faire [64]. » Un chrétien a pour son lot la bénédiction.

Prier pour ses ennemis, c’est le moyen de s’enraciner dans la charité : quand on a sincèrement prié Dieu de leur faire du bien, il est bien difficile d’en dire du mal ou de leur faire du mal.

C’est aussi pour nous un acte de haute sagesse ; « car, dit l’auteur de l’Opus imperfectum, c’est alors que nous sommes puissants auprès de Dieu, et que nous obtenons de lui les grâces les plus précieuses. Celui qui prie pour lui-même agit selon la nature ; mais celui qui prie pour ses ennemis agit selon la grâce, il sera exaucé [65]. »

Une fois que nous savons pratiquer ce précepte de prier pour nos ennemis, nous n’avons plus à craindre un seul ennemi. Le psalmiste, obsédé par la pensée du mal que pouvaient lui faire ses ennemis, s’écriait : Ne me livrez pas, Seigneur, à ceux qui me calomnient, et délivrez-moi de ceux qui me persécutent (Ps 7 et 118). Et Jésus s’est livré lui-même à ceux qui le calomniaient, le persécutaient, il a prié pour eux et il vous invite à faire de même. « Avez-vous été traité comme lui ? Avez-vous souffert autant que lui ? Avez-vous été enchaîné, souffleté, flagellé ? Vous a-t-on craché au visage ? Avez-vous dû souffrir la mort, la mort la plus honteuse, après mille bienfaits prodigués [66] ? » Et s’il vous invite à vous mettre avec lui et à répéter sa prière : Père, pardonnez-leur, priant avec lui pour vos ennemis, pourrez-vous les craindre ? Toutes leurs attaques ne feront que vous grandir.

N’y a-t-il pas des exceptions à ce précepte ? Saint Jean ne nous représente-t-il pas les martyrs, dans l’Apocalypse, demandant à Dieu vengeance de leur sang répandu ? (Ap 6, 10) « Oui, dit saint Augustin, les saints désirent d’être vengés par la destruction du règne du péché dont ils ont tant souffert ; mais le royaume du péché est détruit par la conversion du pécheur plus encore que par son châtiment. La mort de saint Étienne était complètement vengée par la conversion de saint Paul et par les flagellations que saint Paul s’infligeait à lui-même [67]. »

Mais l’apôtre de la charité, saint Jean, n’a-t-il pas dit, lui aussi : Si dans votre frère il y a le péché qui va à la mort, alors je ne dis pas qu’il faille prier pour lui (Jn 5, 16). « Oui, dit saint Augustin, on peut voir que le pécheur oppose à la grâce des obstacles invincibles ; alors si l’on entrevoit son châtiment comme certain, son salut comme désespéré, on ne peut plus prier pour lui sans cependant prier contre lui, non qu’on le haïsse, mais parce qu’on ne veut pas faire une prière inutile [68]. » Ce péché qui va à la mort, ce péché contre lequel vient se heurter la prière, c’est le péché contre le Saint-Esprit : puissé-je ne le commettre jamais !

Jésus-Christ nous impose ces préceptes, qui paraissent contraires à la nature, et qui dépassent certainement de beaucoup la portée de la nature parce qu’il veut nous conduire à une perfection infiniment supérieure à celle de la nature : « afin que vous soyez, dit-il, les enfants de votre Père qui est dans les cieux ». (Mt 5, 45) Si nous ne voulions faire que ce que font les autres hommes, quelle récompense mériterions-nous ? « Si vous aimez seulement ceux qui vous aiment, quelle récompense aurez-vous ? Les publicains eux-mêmes ne font-ils pas cela ? Et si vous saluez seulement vos frères, que faites-vous en plus ? Les païens eux-mêmes ne le font-ils pas ? » (Mt 46-47) Il n’est pas difficile d’en agir ainsi, car « c’est soi-même que l’on aime en aimant ainsi ses amis [69] ». On ne fait que pratiquer la morale de l’égoïsme. « Combien nous serions coupables, dit saint Jean Chrysostome, si nous ne pratiquions même pas cette morale, si notre envie s’attaquait aux succcès de nos frères [70] ! »

Mais Jésus-Christ ne veut pas se contenter pour nous de cette morale : il veut pour nous une morale qui nous conduise jusqu’à Dieu et nous fasse ressembler à Dieu.

Il nous a donné le pouvoir de devenir les enfants de Dieu. « Lui seul, dit saint Augustin, est le Fils de Dieu par nature ; nous devenons, nous, les enfants de Dieu par le pouvoir que nous avons reçu de lui, dans la mesure où nous accomplissons les préceptes qu’il nous a imposés. C’est pourquoi il nous dit : Faites cela, afin que vous deveniez les enfants de votre Père [71]. » L’adoption est commencée, il faut la compléter en nous appliquant à ressembler à Dieu. « Les enfants ressemblent souvent à leurs parents par les traits, la parole, le rire. C’est par la ressemblance dans la sainteté que doit se traduire la filiation divine. La ressemblance extérieure d’un enfant avec ses parents est d’un mérite médiocre [72] », et cependant bien souvent on félicite enfants et parents de cette ressemblance. Quelle gloire ce sera pour nous si nous arrivons à resssembler à Dieu ! « Et si nous n’arrivions pas à cette ressemblance, la faute n’en sera imputable qu’à nous [73]. »

Jésus-Christ nous invite à agir comme son Père. En agissant comme Dieu, nous affirmerons notre ressemblance avec lui et nous la complèterons. Jésus disait : Tout ce que le Père fait, le Fils le fait pareillement (Jn 5, 19). Quelle gloire ce sera pour nous si nous pouvons redire cette parole ! Or, si l’homme habituellement agit par égoïsme, Dieu est amour, et il agit par amour. Il y a en Dieu une plénitude de vie telle que, quand Dieu se met en rapport avec sa créature, ce ne peut être que pour répandre sur elle ses richesses.

…« Afin que vous soyez les enfants de votre Père qui est dans le ciel, qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants, et qui fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes. » (Mt 5, 45) « Il faut que vous soyez avec Dieu ou avec les publicains : la différence dans la conduite n’est pas plus grande que celle qui existe entre les personnes [74]. » « Soit que l’on entende ce soleil du soleil de l’éternelle vérité qui vient éclairer les intelligences, cette pluie de la rosée évangélique que Jésus-Christ a répandue avec tant de profusion sur les bons et sur les méchants ; soit que l’on entende ce soleil du soleil matériel qui éclaire les animaux sans raison aussi bien que les hommes, cette pluie de la pluie qui fait germer les plantes, il est certain que cette bonté qui est proposée à notre imitation répand ses dons sur tous, sur ses ennemis autant que sur ses amis avec une profusion infatigable.Que deviendrions-nous sans le soleil et sans la pluie [75] ? »

« Jésus-Christ, dit son soleil, et non pas seulement le soleil, afin de bien établir que tous les dons que Dieu fait aux hommes, il les fait avec des biens qu’il possède en propre, tandis que les richesses que nous sommes invités à répandre, nous ne les avons que par emprunt [76]. » Répandons-les donc joyeusement de la part de Dieu.

« C’est aussi à tous, dit saint Hilaire, aux bons et aux méchants que le Christ par son avènement a donné le soleil et la pluie dans le sacrement du baptême et du Saint-Esprit [77]. » Heureux ceux qui ressembleront au Christ dans sa libéralité !

« Ô homme que tu es grand, dit saint Ambroise, quand tu sais élargir ton âme à la mesure des préceptes divins ! Comme est grand le précepte de la charité ! Aussi qui dit chrétien dit l’homme parfait : le Christ dont vous portez le nom avait, en effet, en lui la plénitude de la divinité. Pourquoi, portant ce nom, repousseriez-vous la perfection qu’il implique [78] ? »



[1] — Saint Jean Chrystome, Homil. 16 in Mt., n. 6.

[2] — Saint Jérôme, h. l.

[3] —.Saint Augustin, de serm. D. in mont. l. 1, c. 19, n° 56.

[4] — Ibidem, C. Faust., l. 19, c. 23.

[5] — Saint Augustin, Ep. 185, ad Bonifac., n° 20 et 21.

[6] — Ibidem de serm. D., in m., l. 1, c. 20, n. 63.

[7] — Ibidem, n. 94, trad. abrég.

[8] — Ibidem, n. 66.

[9] — Saint Augustin, ut. supr., c. 20, n. 62.

[10] — Tertullien, de patientia., c. 11.

[11]Ibidem, c. 10.

[12]Ibidem, c. 15.

[13]Ibidem, c. 10.

[14]Ibidem, c. 7.

[15]Ibidem.

[16] — Saint Ambroise, in Luc, l. 5, n.76.

[17] — Saint Cyrille, Cat. Græc. PP.

[18] — Saint Justin, Apol. 1, n. 16.

[19] — Saint Jérôme, h. l.

[20] — Saint Basile, adv. iratos, n. 23.

[21] Ibidem,  n. 6.

[22]Ibidem, n. 3.

[23]Ibidem.

[24]Ibidem, n. 6.

[25]Ibidem, n. 4.

[26] — Cyrille in Luc 6, 27.

[27] — Saint Augustin, de serm. Dom. in. mont., l. 1, c. 18, n. 55.

[28]Opus imperfectum, Homil. 12; saint Jean Chrysostome, Homil. 18, in Math., n. 2.

[29] — C’était l’Angarié, que Cyrus avait instituée en faveur des courriers qu’il avait établis dans son empire, et qui fut continuée par ses successeurs ; de là le mot Angariare. C’était une corvée humiliante qui ne pouvait être établie que dans ces pays d’Orient habitués à la servitude ; elle y existe encore.

[30] — Saint Augustin, ut. supr., n. 58, trad. abrég.

[31] — Cicéron, de offic., l. 2, 18.

[32]Totum licet sæculum pereat, dum patientiam lucrifaciam., Tertullien, de patient., c. 6.

[33] — Saint Grégoire, Moral., l. 31, c. 18, n. 22.

[34] — Saint Jean Chrysostome, Homil. 18, in Matth., n. 4.

[35] — Saint Augustin, de serm. Dom, l. 1, c. 19, n. 57.

[36] — Saint Augustin, Epist. 138, ad Marcellin., n. 12 et 13.

[37]Ibidem, n. 14.

[38] Ibidem.

[39] — Saint Basile, in v. 3, c. Isaï.

[40] — Saint Jean Chrysostome, Homil. 18, in Math., n. 3.

[41] — Saint Jean Chrysostome, ibidem.

[42] — Saint Ambroise, in Luc, l. 5, n. 77.

[43] — Tertullien, de patientia., c. 6.

[44] — Saint Irénée, C. hæres, l. 4, c. 13, n. 3.

[45]Opus imperfect., Homil. 12.

[46] — Tacite, Histoir., l. 6, c. 4.

[47] — Saint Augustin, de serm .Dom. in m., l. 1, c. 21, n. 70.

[48] — Saint Augustin, C. Faust., l. 19, c. 24.

[49] — Saint Augustin, de doctrin. christiana, l. 1, c. 30.

[50] — Saint Augustin, 4e serm. Dom., in m. l. 1, c. 21, n. 70.

[51]Ibidem.

[52]— Saint Basile, Regul. brev., Interr. 176.

[53] — Saint Jérôme, h  l.

[54] — Saint Jean Chrysostome, Homil. 18, in Mt., n. 3.

[55] — Saint Jérôme, h. l.

[56]Patientia ea vera est quæ et ipsum amat quem portat. Nam tolerare sed odisse non est virtus mansuetidinis, sed velamentum furoris. Saint Grégoire, in Ez, l. 2, Homil. 5, n. 11.

[57]Opus imperfect., Homil. 13.

[58]Dilige in amico gaudium tuum, in inimico fructum et præmium tuum. Saint Eucher, Ep., Homil., Combef., t.2, p. 121.

[59]Opus imp., ut supr.

[60] — Saint Grégoire, Moral., l. 22, c. 6.

[61] — Saint Jean Chrysostome, Homil. 1, in Mt., n. 6.

[62]Opus imperfect., Homil. 13.

[63] — Saint Jean Chrysostome, ut supr.

[64] — Saint Jean Chrysostome, Homil. 5, in Ep. 2, ad  Cor., n. 5.

[65]Opus imperf., ut supr.

[66] — Saint Jean Chrysostome, Homil. 18, in Mt., n. 4.

[67] — Saint Augustin, de serm. Dom., in m., l. 1, c. 22, n. 76-77.

[68] — Saint Augustin, ibidem., n. 76.

[69]Opus imperfect.

[70] — Saint Jean Chrysostome, ut supr., n. 6.

[71] — Saint Augustin, ut supr., c. 23, n. 78.

[72]Opus imperfect., Homil. 13.

[73]Ibidem.

[74] — Saint Jean Chrysostome, ut supr.

[75] — Saint Augustin, ut supr., n. 79.

[76]Ibidem.

[77] — Saint Hilaire, in Mt., c. 4, n. 27.

[78] — Saint Ambroise, in Ps 118, serm. 12, n. 51.

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L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 13

p. 8-24

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