Le ciel au rabais
par le père Emmanuel, du Mesnil-Saint-Loup
1. Une personne nous demandait un jour ce que nous pensions de certaines propositions émises par un prédicateur dans une ville qu’il est inutile de nommer.
Ce prédicateur était large. Aujourd’hui il faut être large. Notre siècle aime les esprits larges. Autrefois, on prônait la discrétion, la justesse de l’esprit, la rectitude du jugement. Tout cela n’est plus guère de mise à notre époque. La largeur tient lieu de tout. Plus on est large, plus on vaut.
La largeur de ce prédicateur consistait comme toujours à élargir la voie que Notre Seigneur appelle la voie étroite, à la débarrasser de ces murailles gênantes qui la resserrent de chaque côté et qu’on nomme les commandements de Dieu.
Pour être sauvé, d’après lui, il n’était pas nécessaire, comme les catéchismes persistent généralement à l’enseigner, d’observer les commandements de Dieu ; il suffisait d’un cri poussé au dernier moment : mon Dieu ! Et l’âme échappait à toutes les conséquences d’une vie impie et immorale.
Or, ce cri, poursuivait le même prédicateur, presque tout le monde le pousse. Hérétique, idolâtre, mauvais chrétien, chacun crie : mon Dieu ! à sa manière. D’où il suit que presque tout le monde est sauvé.
Voilà ce qu’on est convenu d’appeler une doctrine consolante. Consolante ! Examinons si elle est vraie. Ce qui n’est pas vrai pourrait-il bien être consolant ?
2. Interrogeons respectueusement Notre Seigneur : « Bon Maître, qui donc entrera dans le royaume des cieux ? »
« Ce n’est pas quiconque me dit : Seigneur, Seigneur ! qui entrera dans le royaume des cieux ; mais celui qui fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, c’est celui-là qui entrera dans le royaume des cieux. » (Mt 7, 21)
La réponse est péremptoire et ne saurait être plus nette : pour entrer au royaume des cieux, il ne suffit pas de crier : Seigneur, Seigneur ! il faut accomplir la volonté du Père céleste. Or, accomplir la volonté du Père céleste, c’est observer tous les commandements de Dieu, depuis le premier jusqu’au dernier.
« A quoi vous servira de m’appeler : Seigneur, Seigneur ! dit ailleurs le divin Maître, si vous ne faites pas ce que je vous dis ? » (Lc 6, 46)
Cet enseignement si clair est comme dramatisé dans la parabole des vierges sages et des vierges folles. « Celles-ci arrivent après coup, et disent : Seigneur, Seigneur, ouvrez-nous ! Mais lui leur répond : En vérité, je vous le dis, je ne vous connais pas. » (Mt 25, 12)
Il ne suffit donc pas, nous le répétons, de crier : Seigneur, Seigneur ! pour entrer dans la salle des noces éternelles. Il faut avoir sa lampe allumée. Qu’est-ce qu’avoir sa lampe allumée ? Demandons aux saint pères l’explication de ce symbole.
Les vierges folles, dit saint Augustin, ont la foi, elles ont même les bonnes œuvres ; il leur manque l’âme des bonnes œuvres, la divine charité.
Elles sont chastes, dit saint Grégoire, elles font le bien ; mais leur intention n’est pas droite et pure devant Dieu.
Aussi, pour prendre place au ciel, ce n’est pas tout d’avoir la foi ; ce n’est pas même assez de faire des bonnes œuvres ; il est encore indispensable d’avoir la charité, de faire le bien purement pour plaire à Dieu, non pour quêter l’estime des hommes.
Nous sommes loin de notre prédicateur, qui déclare le ciel ouvert à quiconque, idolâtre, hérétique, mauvais chrétien, crie : mon Dieu ! à son dernier soupir.
3. Nous appelons cette théorie, la théorie du ciel au rabais.
— Je veux te donner mon paradis éternel, dit le bon Dieu à l’homme ; mais j’y mets une condition, tu observeras tous mes commandements.
— La condition est trop dure, répond le pécheur : Quitter mes péchés, sacrifier mes vices, soumettre mon orgueil à une loi, non, jamais ! Gardez votre paradis, je préfère garder mes péchés.
— Eh bien, reprend le bon Dieu, confesse-toi avant de mourir, accepte la réconciliation que je t’offre dans mes sacrements, je te sauverai pourvu que tu les reçoives.
— S’il n’y avait pas la confession, riposte le pécheur, j’accepterais peut-être ! Mais la confession est humiliante, c’est une gêne intolérable : je ne me confesserai pas.
— Au moins, poursuit le bon Dieu, que tu aies un regard, un soupir pour moi avant de mourir ! je m’en contenterai, je n’en réclame pas davantage pour te sauver.
— Oh ! Qu’à cela ne tienne ! s’exclame alors le pécheur. Si je puis vivre dans le péché tout à mon aise, et m’exempter finalement de la gêne d’une confession humiliante, je consens, Seigneur, à pousser un soupir vers vous parmi les affres de la mort. Ce n’est vraiment pas payer le paradis trop cher, quel que soit le paradis.
Dites-moi, cher lecteur, si un pareil dialogue pouvait se tenir, le ciel ne serait-il pas mis au rabais ?
Mais où trouve-t-on quelque chose de semblable dans le saint Évangile ? Penser ainsi de Dieu, faire parler Dieu de la sorte, ce serait lui prêter un rôle indigne de sa majesté ; le rôle, pardonnez-moi l’expression, d’un niais et d’un nigaud.
Ne nous faisons pas de semblables imaginations dans un sujet aussi sérieux.
4. Mais dira quelqu’un, n’est-il pas écrit : Quiconque aura invoqué le nom du Seigneur sera sauvé ?
Sans doute cela est écrit, et répété en plusieurs endroits de l’Ancien Testament et du Nouveau. Mais, d’abord, ce texte peut-il annuler les déclarations formelles et précises de Notre Seigneur ? Ne faut-il pas l’expliquer d’après l’analogie scripturaire, et en conformité avec les sentences de l’Évangile ?
Or, cette locution invoquer le nom du Seigneur, prise dans le sens des Écritures, veut dire simplement : rendre à Dieu le culte qui lui est dû, pratiquer la vraie religion. Innombrables sont les passages des saintes Lettres qui indiquent cette signification.
Le texte lui-même est tiré du prophète Joël (Jl 2, 32). Ce prophète annonce la venue du Saint-Esprit, l’établissement de la nouvelle alliance. Et il ajoute : Quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé. C’est-à-dire : Quiconque pratiquera le culte nouveau, avec cet Esprit nouveau que le Seigneur enverra, sera sauvé.
Saint Pierre reproduit dans les Actes des Apôtres le passage complet du prophète Joël, pour montrer que le temps est venu où le nom du Seigneur doit être ainsi invoqué (Act 2, 21).
Saint Paul, à son tour, s’approprie dans le même sens le texte du prophète (Rm 10, 12, 13). Après l’avoir cité, il ajoute : Et comment pourront-ils invoquer celui en qui ils ne croient pas ? Pour invoquer le nom du Seigneur, il est nécessaire d’avoir au préalable la foi, la vraie foi qu’on ne reçoit que par la prédication évangélique. « Personne, dit ailleurs l’apôtre, ne peut dire : Seigneur Jésus ! sinon par l’Esprit-Saint. » (1 Co 12, 3)
Avoir la foi, la vraie foi, prier en esprit de foi, par le mouvement du Saint-Esprit, ce n’est pas si commun. Et nous comprenons sans peine que celui qui invoque ainsi le nom du Seigneur puisse être sauvé.
5. Vous allez, nous dira-t-on, diminuer notre confiance en Dieu, en paraissant restreindre ses miséricordes ; votre doctrine est dure.
Non, notre doctrine n’est pas dure, puisqu’elle n’est autre que la doctrine évangélique. Or cette doctrine n’est pas dure : ou, si elle est dure à ceux qui sont durs, elle est singulièrement douce à ceux qui sont doux.
La parole de Notre Seigneur aux vierges folles : Je ne vous connais pas ! leur sera dure à entendre. Faut-il pour cela l’effacer ? S’ensuit-il que Notre Seigneur n’est pas tout rempli de miséricorde ?
Non, nous ne restreignons pas l’étendue des miséricordes divines : elles sont plus hautes, sans comparaison, que nos pensées.
Nous reconnaissons que Dieu peut, au dernier moment, infuser à une âme la foi, la contrition, la charité qui ouvrent le ciel.
Nous proclamons bien haut qu’il y a des grâces de la dernière heure [10].
Nous sommes loin de répudier comme antichrétien les vers si touchants du poète :
Si ténébreux que soit l’homme qui va partir,
A l’heure de la mort un cri de repentir,
Un appel à la foi que le tombeau recrée,
Un regard attendri vers la lueur sacrée,
Vers ce qu’on insultait et ce qu’on dénigrait,
Un sanglot, moins encore, un soupir, un regret,
Peut arracher une âme à sa perte éternelle [11].
Encore faut-il que ce sanglot, ce soupir, ce regret soient vivifiés par la grâce de Dieu et contiennent un acte de contrition parfaite.
Mais qu’est-ce que cela prouve contre ce que nous avons établi ? Que Dieu reste libre de ses miséricordes, qu’il les répand quand et comment il lui plaît ; qu’il peut faire des exceptions aussi nombreuses qu’il lui semble bon aux règles qu’il a posées lui-même.
Nous convenons de tout cela, et nous concluons qu’il n’est pas sage de compter sur l’exception, qu’il faut s’en tenir à la règle et se gouverner d’après la règle.
Or la règle a été formulée par Notre Seigneur :
Ce n’est pas quiconque me dit : Seigneur, Seigneur ! qui entrera dans le royaume des cieux ; mais celui qui fait la volonté du Père qui est dans les cieux, c’est celui-là qui entrera dans le royaume des cieux.
Faisons donc, et toute notre vie, la volonté de notre Père céleste ; c’est la seule vraie garantie du salut. Et pour obtenir la grâce de la faire toujours, répétons-lui sans cesse : Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel [12] !
Informations
L'auteur
Tout le numéro 44 du Sel de la terre est consacré au père Emmanuel André et aux multiples facettes de son activité à Mesnil-Saint-Loup.
Le numéro

p. 154-158
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