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Le nouvel Évangile de Jean-Paul II

 

par Mgr Bernard Tissier de Mallerais

 

 

 

L’encyclique de Jean-Paul II sur l’intangibilité de la vie humaine, en date du 25 mars 1995, fête de l’Annonciation et donc date du mystère de la très sainte incarnation du Fils de Dieu, se présente comme une méditation personnelle du pape ; hélas, la longueur interminable fatigue le lecteur et délaye la doctrine.

Pourtant l’objet du document est amplement atteint aux numéros 62 et 65, en deux paragraphes concis, lorsque le pape, « avec l’autorité que le Christ a communiquée à Pierre et à ses successeurs » et « en communion avec les évêques », condamne l’avortement et l’euthanasie comme étant « toujours un grave délit moral », affirmant que « cet enseignement se fonde sur le droit naturel et sur la parole de Dieu écrite, et est transmis par la Tradition et par le magistère ordinaire et universel de l’Église [1] ». Une telle déclaration doctrinale ne peut que réjouir tout vrai catholique ; mais pourquoi la noyer dans la quantité démesurée des 105 numéros et des 7 000 lignes ? Cela déconsidère ce genre de magistère.

Un autre point très positif de l’encyclique est la condamnation, renouvelée ici après Veritatis splendor, du positivisme juridique et moral qui attribue, dans la démocratie moderne, à la majorité le pouvoir de décider ce qui est moral et ce qui ne l’est pas. Le pape critique ce faux principe : « Aucune loi ne pourra jamais rendre licite un acte intrinsèquement illicite (…). Ces lois sont entièrement dépourvues d’authentique validité juridique. » Jean-Paul II s’attire par là la rage des modernistes, qui crient : « Le pape appelle à la désobéissance civile », « le pape hors-la-loi ». C’est un bon signe de ce que le pape a frappé juste. Malheureusement ces vérités opportunes sont comme enrobées dans une pensée théologique dangereuse, que nous désirons mettre en évidence.

Les notes font apparaître, à côté des citations des pères, de saint Thomas (quatre) et des papes Pie XI et Pie XII (sept), et de quelques citations de Paul VI [2], la prépondérance écrasante du « magistère » conciliaire [3] et post-conciliaire [4]. L’ancrage traditionnel laisse donc à désirer, étant donné les doutes légitimes portant sur de nombreux enseignements conciliaires.

Nous n’analyserons que l’introduction [5], cela donnera pourtant une vue juste de l’ensemble, concernant le point particulier que nous voulons dégager.

 

Quel Évangile ?

 

« L’Évangile de la vie est au cœur du message de Jésus ; reçu avec joie chaque jour par l’Église, il doit être annoncé avec une courageuse fidélité comme “bonne nouvelle” à tous les hommes de tout temps et de toute culture. »

Mais de quelle vie s’agit-il ? Et de quel Évangile ? L’Évangile de Notre Seigneur Jésus-Christ est la bonne nouvelle du salut surnaturel, et non le message de la vie humaine naturelle ! Défendons-nous d’avance contre toute subversion naturaliste de l’Évangile !

 

« Noël, pleine signification de toute naissance humaine »

 

« Au début du salut se trouve la naissance d’un enfant, qui est annoncée comme bonne nouvelle : “Je vous annonce une grande joie (…) il vous est né un Sauveur (…) il est le Christ, le Seigneur”. (Lc 2, 10-11) Certes, c’est la naissance du Rédempteur, qui rayonne cette “grande joie” ; mais à Noël, c’est aussi la pleine signification de toute naissance humaine qui est et doit être manifeste, et la joie messianique se présente ainsi comme le fondement et l’accomplissement de la joie causée par tout enfant qui naît. » (Cf. Jn 16, 21)

Est-ce possible que le mystère surnaturel de l’incarnation rédemptrice ait pour but, aussi, de « donner un sens plénier » à une réalité d’ordre naturel : la naissance d’un homme ? Ou bien cette naissance est déjà surnaturelle en quelque sorte, et c’est l’erreur pseudo-supernaturaliste de la rédemption universelle [6], ou bien la nativité de Jésus doit montrer la dignité de la nature humaine, et c’est l’erreur du naturalisme transcendantal : on abaisse le mystère surnaturel de l’incarnation en lui attribuant la fonction d’éclairer la dignité naturelle de l’homme : réinterprétation profanatrice du mystère, dont l’auteur est Henri de Lubac.

 

De Lubac : confusion entre nature et surnature

 

Le futur cardinal de Jean-Paul II écrit en effet en 1938 : « En révélant le Père et en étant révélé par lui, le Christ achève de révéler l’homme à lui-même. En prenant possession de l’homme, en le saisissant et en le pénétrant jusqu’au fond de son être, il (le Christ) le force à descendre lui aussi en soi pour y découvrir brusquement des régions insoupçonnées. Par le Christ, la personne est adulte, l’homme émerge définitivement de l’univers, il prend pleine conscience de soi (…). L’image de Dieu que le Verbe incarné restaure, à laquelle il rend tout son éclat, c’est moi-même, et c’est l’autre, et tout autre (…). C’est notre unité elle-même en Dieu [7]. »

Le concile consacre cette vue naturaliste et personnaliste du mystère surnaturel par une sorte de citation implicite du père de Lubac, dans le fameux passage de Gaudium et spes sans cesse cité et commenté par Jean-Paul II : « En réalité, le mystère de l’homme ne s’éclaire vraiment que dans le mystère du Verbe incarné. Adam, en effet, le premier homme, était la figure de celui qui devait venir : le Christ Seigneur. Nouvel Adam, le Christ, dans la révélation même du mystère du Père et de son amour, manifeste pleinement l’homme à lui-même et lui découvre la sublimité de sa vocation [8]. » Les huit derniers mots ne font que donner au texte un sens alternatif [9], sans éliminer l’erreur sous-jacente : la confusion de la nature et de la surnature.

C’est dans cette ligne que Noël devrait donner « son plein sens » à toute naissance humaine ; or c’est le contraire qui est vrai : Noël met en pleine lumière la déchéance humaine du péché, qui est la marque de toute naissance humaine, excepté celle, précisément, du Fils de Dieu, et celle de sa Mère Immaculée.

 

Une « vie » polyvalente et équivoque

 

« Jésus présente le noyau central de sa mission rédemptrice par ces paroles : “Je suis venu pour qu’ils aient la vie et qu’ils l’aient en abondance” (Jn 10, 10). En fait, il se réfère à cette “nouvelle” et “éternelle” vie, qui consiste en la communion avec le Père, à laquelle tout homme est gratuitement appelé dans le Fils par l’opération de l’Esprit sanctificateur. Pourtant, même dans cette “vie”, certains aspects et éléments importants de la vie de l’homme acquièrent leur pleine signification. »

Donc la vie naturelle et spécialement la vie spirituelle (intelligence et volonté) trouvent leur sens plénier dans la vie surnaturelle, divine. Le pape distingue les deux vies, mais le terme « pleine signification » insinue l’idée de continuité, d’homogénéité entre la vie naturelle et la vie surnaturelle.

Cela n’est pas conforme à l’Évangile authentique qui emploie deux mots fort différents pour l’une et l’autre : anima, qui distingue la vie animale, la fonction par laquelle l’âme anime le corps ; et vita, qui désigne la vie spirituelle et précisément surnaturelle. Ainsi, Notre Seigneur enseigne le mépris de la vie naturelle et animale : « Celui qui perdra sa vie (animam) pour moi la retrouvera » (Mt 10, 39), et il dit au contraire qu’il est venu apporter la vie spirituelle et surnaturelle : « Je suis venu afin qu’ils aient la vie (vitam) et qu’ils l’aient en abondance. » (Jn 10, 10)

Dès lors, il n’est pas admissible de prétendre jouer sur le registre naturel en tirant le registre surnaturel. C’est pourtant ce que va faire Jean-Paul II tout au long de son texte. Par exemple, au n° 25, où du fait que Dieu nous a rachetés « au prix précieux du sang du Christ (cf. 1 P 1, 18-19) », « le fidèle apprend à connaître et estimer l’égale dignité divine de tout homme ».

Certains pères conciliaires ont âprement critiqué, au concile, « cette manière de citer l’Écriture sainte hors du contexte et qui est indigne de l’Église ». Ce reproche, Jean-Paul II devrait se l’adresser à lui-même.

La même confusion entre vie naturelle et vie surnaturelle est si ancrée en Jean-Paul II qu’il se laisse aller à écrire, parlant à la malheureuse mère qui s’est fait avorter : « Vous pourrez aussi demander pardon à votre enfant, qui maintenant vit dans le Seigneur [10]. » – Mais s’il n’est pas rené à la vie divine par le baptême, comment peut-il « vivre dans le Seigneur » ? Cette erreur contre la foi disqualifie toute l’encyclique.

 

L’aveu de l’usurpation

 

Par souci d’honnêteté, le pape précise dans la note n° 1, la toute première :

« En fait, l’expression “Évangile de la viene se trouve pas comme telle dans la sainte Écriture. Elle correspond cependant à un aspect essentiel du message biblique. »

Cet aveu vaut son pesant d’or. « L’Évangile de la vie » n’est pas dans l’Évangile de Jésus-Christ, mais dans le « message biblique »…, oui, bien sûr, le cinquième commandement du Sinaï, que Notre Seigneur n’a pas révoqué, puisqu’il interdit même de dire « Raca » à son prochain (Mt 5, 22). Mais faire de ce commandement un « Évangile de la vie », c’est une grave ambiguïté. L’Évangile de Notre Seigneur, le seul que l’Église connaisse, n’annonce pas la vie naturelle mais la vie surnaturelle. Rejetons le pseudo-Évangile de la vie naturelle, c’est une usurpation.

 

L’incarnation révèle « la valeur incomparable de toute personne humaine »

 

Donc voyons le contenu de ce pseudo-Évangile :

« Merveilleuse vérité que Vatican II rappelle : “Le Fils de Dieu, par son incarnation, s’est en quelque sorte uni à tout homme [11]. Car dans cet événement salvifique se révèlent à l’humanité non seulement l’amour infini de Dieu, qui “a tant aimé le monde qu’il lui a donné son Fils unique” (Jn 3, 16), mais aussi la valeur incomparable de toute personne humaine. »

Il est faux de dire que l’incarnation peut être ordonnée à montrer la dignité de la personne humaine, car c’est subordonner un mystère surnaturel à une réalité naturelle : c’est une profanation. Au contraire, l’incarnation du Fils de Dieu manifeste le prix que Dieu a attaché non à notre vie humaine naturelle, mais à notre destinée surnaturelle, c’est-à-dire à sa gloire à lui. Dieu ne peut pas ne pas tout ordonner à sa gloire, c’est la fin ultime de l’incarnation : que le plus grand nombre possible d’élus le louent éternellement : Ad laudem gloriæ gratiæ ipsius (Ep 1, 6), pour la louange de la gloire de sa grâce, dit magnifiquement saint Paul. Donc : que les hommes ne manquent pas leur fin ultime, laquelle est surnaturelle ; et non pas : que l’homme prenne conscience de sa personne !

N’oublions pas non plus le péché originel, qui blesse la nature et « fait déchoir l’homme de sa dignité authentique », comme dit le pape Léon XIII dans l’encyclique Immortale Dei [12]. L’incarnation, loin de manifester la dignité naturelle de l’homme, manifeste sa déchéance, qui est formellement la perte de la justice originelle, et l’incarnation a pour but prochain, avec la rédemption, de replacer l’homme dans l’état de grâce, dans l’ordre surnaturel. C’est seulement comme conséquence, que la dignité même naturelle est récupérée par l’homme régénéré, parce que la grâce va soigner ses blessures. Le relèvement de cette ruine nous pousse à l’admiration, non de la personne humaine, mais de la grande miséricorde de Dieu à l’égard de l’homme pécheur, et donc nous incite à avoir une humilité toujours plus profonde.

 

L’Évangile de l’auto-admiration de l’homme

 

Hélas, le pseudo-Évangile de vie de Jean-Paul II a pour objet l’admiration de l’homme par l’homme :

« Et tandis que l’Église approfondit avec persévérance le mystère de la rédemption, elle saisit “avec une admiration toujours nouvelle [13]” cette valeur [de la personne humaine] et se sent appelée à annoncer aux hommes de tous les temps cet “Évangile”, source d’invincible espérance et de vraie joie pour chaque époque de l’histoire. »

Condamnons donc ce faux évangile qui n’est qu’une misérable tentative d’amalgame du saint Évangile du Christ avec le personnalisme transcendantal d’essence kantienne. Celui-ci considère la personne dans sa soi-disant inviolabilité ou intangibilité, indépendamment de ses actes, par lesquels elle doit pourtant s’ordonner à sa fin ultime qui est Dieu et au bien commun de la société.

Cette erreur porte des fruits pernicieux très concrets. Ainsi cette naïveté, qui n’est pas à l’honneur du magistère pontifical : après que le sacrifice de Caïn ait déplu à Dieu, « Dieu n’a pas rompu le dialogue » avec Caïn (sic) (n° 8) ; puis, après le meurtre d’Abel par Caïn, Dieu pose un signe sur Caïn afin que nul ne le tue (Gn 4, 15) : Dieu indique par là le respect dû à la « dignité de la personne du criminel » (n° 9). Et l’on voit plus loin le pape déprécier la peine de mort comme dépassée (n° 40) et inutile (n° 56).

Voilà les errements où mène l’abandon de la saine théologie, celle de saint Thomas, pour l’adhésion aux confusions du père de Lubac. Pour stigmatiser dûment cette confusion, qui se répète au long des 7 000 lignes, nous dirons que Jean-Paul II opère une profanation naturaliste de l’Évangile. Nous protestons et nous disons que jamais son personnalisme transcendantal ne fera partie du magistère authentique de l’Église, laquelle ne peut que rejeter avec dégoût ce corps étranger à la révélation divine.

Souhaitons que cela soit bientôt et que les fidèles catholiques ne retiennent de Evangelium vitœ, comme de Veritatis splendor, que la doctrine du droit naturel, fondement nécessaire de la morale et de tout droit civil.

Cependant, même la prédication de ce droit naturel portera peu de fruit sans la prédication de l’Évangile de la vie surnaturelle. En effet, à cause du péché, l’observation intégrale de la loi naturelle et des commandements de Dieu qui l’expriment est impossible sans la grâce qui en même temps soigne les blessures de la nature et élève à la surnature. Pour cette raison, la « culture de la vie » est lettre morte sans la prédication de l’Évangile de la vie surnaturelle, sans la prédication du règne de Notre Seigneur Jésus-Christ, l’unique fondement hors duquel nulle société, nul ordre social ne peut subsister. « Il faut qu’il règne ! » (1 Co 15, 25).

 

 

Un extrait de cette étude est paru dans Fideliter 105 de Mai-Juin 1995, p. 67.

 




[1] — Cf. Vatican II, Lumen gentium, nº 25.

[2] — Quatre, dont une de Humanæ vitæ.

[3] — Vingt-huit références, dont dix-sept de Gaudium et spes, dont deux du nº 22.

[4] — Surtout de Jean-Paul II lui-même et de la Sacrée Congrégation pour la Doctrine de la Foi.

[5] — Nº 1 et 2 seulement.

[6] — Insinuée dans Redemptor hominis.

[7] — Henri de Lubac, Catholicisme, les aspects sociaux du dogme, Éd. du Cerf, Paris, 4e éd. 1947, p. 295-296.

[8] — Gaudium et spes, nº 22.

[9] — C’est-à-dire que ces huit mots proposent une interprétation acceptable du membre de la phrase du père de Lubac « révéler l’homme à lui-même », mais cette interprétation ne supprime pas l’interprétation obvie naturaliste. (NDLR.)

[10] — Nº 99.

[11]Gaudium et spes, nº 22, § 2.

[12] — EPS-PIN 149.

[13]Redemptor hominis, nº 10.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 13

p. 26-32

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