L’épître de Barnabé
L’« épître de Barnabé » se présente comme une lettre mais est en fait un petit traité doctrinal et apologétique.
Clément d’Alexandrie et Origène la citent comme authentique et canonique. Saint Jérôme la considère comme authentique mais refuse de la placer au canon des Écritures inspirées. Eusèbe la range parmi les œuvres apocryphes. On s’accorde aujourd’hui pour en refuser l’authenticité, ce qui n’empêche pas de la reconnaître comme l’expression de la doctrine de l’Église.
L’époque de cet écrit est incertaine. Comme il fait allusion à la destruction de Jérusalem et qu’il est mentionné par Clément d’Alexandrie, il peut être daté entre 70 et 200.
A quelques détails près, nous reproduisons ici des extraits de la traduction de Gabriel Oger, Picard, Paris, 1926, basée sur l’édition de Funk.
Destinée, semble-t-il, à des chrétiens en butte à l’opposition juive, l’« Épître de Barnabé » expose que c’est l’Église qui est l’héritière de la promesse. L’ancienne loi est abrogée et doit être comprise au sens figural [1]. On y retrouve nombre de thèmes et d’images constamment présents chez les pères et les docteurs.
Jean-Marc Rulleau
Textes
Salut et paix à vous, fils et filles, au nom du Seigneur qui nous a aimés.
Grands et splendides sont les décrets du Seigneur à votre égard. Aussi je me réjouis plus que de toute autre chose et au-delà de toute mesure de votre vie spirituelle, bienheureuse et illustre, tant est bien implantée la grâce du don spirituel que vous avez reçu. (1, 1-2)
Abrogation de la loi
Puis donc que les jours sont mauvais et que l’actif ennemi possède la puissance, nous devons être attentifs à nous-mêmes et rechercher soigneusement les volontés du Seigneur. (...) Il nous a bien montré par tous les prophètes qu’il n’a besoin ni de sacrifices, ni d’holocaustes, ni d’offrandes [2]. (...) Il a donc abrogé tout cela afin que la loi nouvelle de Notre Seigneur Jésus‑ Christ, exempte du joug de la nécessité, n’ait pas une offrande qui soit faite par les hommes [3]. (2, 1 ; 4 ; 6)
Nous devons donc nous approcher de Dieu, non par des sacrifices sanglants, mais par celui du cœur et la miséricorde envers le prochain. Sans nous scandaliser du triomphe du mal, fuyons les erreurs et les iniquités du monde.
Je vous en supplie encore une fois, moi qui suis l’un d’entre vous et qui vous aime tous, d’un amour particulier, plus que ma vie : faites attention à vous-mêmes, ne ressemblez pas à certaines gens en accumulant péché sur péché et répétant que le Testament est à la fois le bien des Juifs et le nôtre. Il est le nôtre à la vérité ; mais eux, ils ont perdu pour jamais le Testament reçu autrefois par Moïse.
Ils ont perdu ce Testament pour s’être tournés vers des idoles.
Moïse s’en rendit compte et jeta de ses mains les deux tables et leur Testament se brisa afin que celui du bien-aimé Jésus fût scellé dans nos cœurs par l’espérance et la foi en lui [4]. (4, 6-8)
Les deux créations
Le Seigneur nous a sauvés par sa passion. Les prophètes ont annoncé cette passion et ce salut. Découvrons alors le sens des Écritures. Le prophète Moïse a dit : « Voici ce que prononce le Seigneur Dieu : Entrez dans la terre excellente que le Seigneur a promise par serment à Abraham, Isaac et Jacob ; prenez possession comme d’un héritage de cette terre où coulent le lait et le miel [5]. » Mais apprenez ce que dit à ce propos la connaissance [6] : espérez, dit‑elle, en Jésus qui doit se révéler à vous dans la chair. Or l’homme qui est de chair est une terre capable de souffrance, puisque Adam fut modelé avec de la terre. Mais alors pourquoi dit‑il : « Dans une terre excellente, une terre ruisselante de lait et de miel » ? Ô mes frères ! béni soit notre Seigneur qui a mis en nous la sagesse et l’intelligence de ses secrets. Le prophète en effet désigne allégoriquement le Seigneur. Qui le comprendra sinon celui qui est sage, instruit et qui aime son Seigneur ?
Voici ce que signifient ces paroles [7]. En nous renouvelant par la rémission des péchés, il nous a mis une autre empreinte, au point d’avoir l’âme de petits enfants, justement comme s’il nous créait à nouveau [8] ; car c’est de nous que parle l’Ecriture lorsque Dieu dit au Fils : Faisons l’homme à notre image et ressemblance, et qu’il commande aux bêtes de la terre et aux oiseaux du ciel et aux poissons de la mer ! Et ayant vu le chef‑d’œuvre que nous étions, le Seigneur ajouta : Croissez, multipliez-vous et remplissez la terre [9] ! Ces paroles furent adressées au Fils ; mais je te montrerai aussi comment, fidèle à sa parole envers nous, il a fait dans les derniers temps une deuxième création. Le Seigneur dit en effet : Voici que je fais les dernières choses telles que les premières [10] ; et c’est à quoi se réfère l’oracle du prophète : Entrez dans la terre où coulent le lait et le miel [11] et dominez‑la [12]. Or, remarquez‑le, nous avons été créés à nouveau, selon qu’il est marqué dans un autre prophète : Voici, dit le Seigneur, qu’à ceux‑là (c’est‑à‑dire ceux que l’Esprit du Seigneur voyait d’avance) j’arracherai leur cœur de pierre et mettrai à la place un cœur de chair, lui‑même devant se manifester dans la chair et habiter en nous. (...)
C’est donc bien nous qu’il a introduits dans une terre excellente. Mais pourquoi le lait et le miel ? C’est que l’enfant est d’abord nourri de miel puis de lait ; nous étant donc nourris de même par la foi à la promesse et par la prédication [13], nous vivrons en dominant la terre. Précédemment le Seigneur avait prophétisé : Qu’ils croissent et se multiplient et commandent aux poissons [14]. Or qui donc présentement peut commander aux bêtes, aux poissons, aux oiseaux du ciel ? Nous devons remarquer que commander, c’est avoir la puissance en donnant un ordre de faire prévaloir son autorité. Si tel n’est pas le cas maintenant, il nous a été dit quand il se réaliserait : c’est lorsque nous‑mêmes serons devenus assez parfaits pour entrer en possession de l’héritage du Testament du Seigneur [15]. (6, 8-19)
L’Église, héritière de la promesse
L’Ancien Testament contient les prophéties et les figures de la passion de Jésus-Christ. Les prescriptions de la loi figurent le mystère du salut en Jésus-Christ. Les Juifs ont endurci leur cœur et n’ont pas compris le mystère de l’alliance. Par plusieurs prophètes le Seigneur a pris soin de dévoiler à l’avance les mystères de l’eau et de la croix.
C’est l’Église qui est l’héritière de la promesse. C’est à elle que se rapporte le Testament.
Or apprenez comment il se fait que c’est nous qui avons reçu l’alliance : Moïse l’avait reçue à titre de serviteur ; mais c’est le Seigneur en personne qui nous l’a donnée, comme au peuple héritier, après avoir souffert pour nous. Il est apparu, afin que les Juifs missent le comble à leurs péchés, et afin que nous reçussions l’alliance par l’intermédiaire de l’héritier, le Seigneur Jésus [16]. Il avait été préparé afin que sa venue en ce monde délivrât de leurs ténèbres nos âmes déjà minées par la mort, en proie aux égarements de l’impiété, et que sa parole réglât parmi nous son alliance. (14, 4-5)
Le septième jour et le vrai sabbat
Faites attention, mes enfants, à ces paroles : Dieu accomplit son œuvre en six jours ; cela signifie que Dieu en six mille ans amènera toutes choses à leur fin, car pour lui un jour signifie mille années, ainsi qu’il me l’atteste lui‑même : « Voici, un jour du Seigneur sera comme mille ans [17]. » Donc, mes enfants, en six jours, c’est‑à‑dire en six mille ans, l’univers sera consommé. Et « il se reposa le septième jour » a la signification suivante : Quand son Fils sera venu mettre fin au délai accordé aux pécheurs, juger les impies, transformer le soleil, la lune et les étoiles, alors il se reposera glorieusement le septième jour [18]. Mais il est encore dit : « Vous le sanctifierez avec des mains pures et un cœur pur [19]. » S’il y avait aujourd’hui un homme au cœur pur capable de sanctifier le jour que Dieu a rendu saint, nous nous serions complètement trompés. Mais remarquez que nous ne prendrons de repos avec honneur et que nous ne sanctifierons le sabbat que lorsque nous en aurons été rendus capables, par notre justification personnelle, par notre mise en possession de la promesse, après la destruction de toute iniquité, et la rénovation de toutes choses par le Seigneur. Nous serons alors en état de le sanctifier, nous‑mêmes ayant été sanctifiés d’abord. Enfin il dit encore aux Juifs : « Je ne supporte pas vos néoménies et vos sabbats [20]. » Voyez bien ce qu’il veut dire : Ce ne sont point les sabbats actuels qui me plaisent, mais celui que j’ai fait et dans lequel, mettant fin à l’univers, j’inaugurerai le huitième jour, c’est-à-dire un autre monde. C’est pourquoi nous célébrons avec joie le huitième jour, où Jésus est ressuscité et où, après s’être manifesté, il est monté aux cieux [21]. (15, 4-9)
Le vrai temple
Recherchons donc s’il existe encore un temple de Dieu. Il en existe un sans doute, mais là où lui‑même déclare le bâtir et le restaurer ; car il est écrit : « Et il arrivera qu’après la semaine écoulée un temple de Dieu sera bâti magnifiquement au nom du Seigneur [22]. » J’estime donc que le temple existe. Mais comment devra‑t‑il être bâti au nom du Seigneur ? Je vais vous le dire. Avant que nous eussions foi en Dieu, l’intérieur de nos âmes était corruptible et chétif, en vérité tout comme un temple bâti de main d’homme ; il était rempli du culte des idoles, une demeure des démons, puisque nous faisions tout ce qui contrarie Dieu. Mais il sera bâti au nom du Seigneur. Veillez‑y, de sorte que le temple du Seigneur soit magnifiquement bâti. De quelle façon ? Le voici. C’est en recevant la rémission de nos péchés, c’est en espérant dans le nom du Seigneur, que nous devenons des hommes nouveaux, que nous sommes recréés de fond en comble ; c’est ainsi que Dieu habite réellement en nous, en notre intérieur. Comment cela ? En nous demeurent sa parole, objet de notre foi, l’appel de sa promesse, la sagesse de ses volontés, les préceptes de sa doctrine ; lui-même, il prophétise en nous, il habite en nous, il nous ouvre la porte du temple, c’est‑à‑dire la bouche pour la prière, à nous qui étions assujettis à la mort, il nous accorde le repentir et nous introduit de la sorte dans le temple incorruptible [23].(16, 6-10)
Les deux voies
Il existe deux voies d’enseignement et d’action : celle de la lumière et celle des ténèbres ; mais il y a une grande différence entre elles [24]. A l’une sont préposés les anges de Dieu conducteurs de lumière, à l’autre les anges de Satan. Dieu est le Seigneur depuis l’origine des siècles et pour les siècles, Satan le prince du temps présent favorable à l’impiété. (18)
Conclusion
Tant que vous serez dans ce gracieux vase du corps, ne négligez aucune des choses que nous venons de dire ; mais recherchez-les continuellement et accomplissez tous les commandements ; la chose en vaut la peine. C’est le motif principal de mon empressement à vous écrire, parmi les choses à ma portée, de quoi vous réjouir.
Portez-vous bien, enfants d’amour et de paix.
Que le Seigneur de gloire et de toute grâce soit avec votre esprit. (21, 8-9)
Texte intégral :
Patrologie grecque, t. 2, p. 727
Sources chrétiennes, n. 172
Les écrits des pères apostoliques, t. 3, Éditions du Cerf, Collection « Foi vivante », n. 191.
[1] — L’Ancien Testament doit être compris en deux sens : – sens littéral : les choses et les événements signifient immédiatement les paroles – sens typique ou figural : ce que signifient ces choses elles-mêmes dans la perspective du Nouveau Testament. Par exemple, l’agneau immolé par les Juifs le soir de la Pâques est la figure du Christ, l’Agneau de Dieu, victime pour nos péchés.
Mais les interprétations données par l’épître ne sont pas toujours conformes au sens figural. Elle interprète aussi certains passages au sens accommodatice, c’est-à-dire dans un sens dérivé, absent du texte même, et qui sert à illustrer, non pas à prouver.
[2] — Is 1, 11-13 ; Jr 7, 22-23 ; Za 8, 17 ; Ps 50, 19.
[3] — Hb 8, 6-13.
[4] — La destruction des tables de la loi par Moïse ne signifie pas que le peuple hébreux a perdu à cet instant le Testament, mais l’adoration du veau d’or est la première de la longue série des infidélités d’Israël, qui culmine dans la mise à mort du Christ. La destruction des tables de pierre figure l’abolition de l’Ancien Testament au profit du Testament de Jésus-Christ, qui s’inscrit dans nos coeurs. C’est l’Église qui est l’héritière de la promesse. Telle est la doctrine de saint Paul, exprimée en particulier dans les épîtres aux Romains et aux Galates. (Rm 9 ; Ga 4, 21-31).
[5] — Ex 33, 1 et 3.
[6] — C’est-à-dire la véritable intelligence des Écritures.
[7] — L’auteur explique le mystère du salut par l’opposition des deux terres : le premier Adam, terre de souffrance, et le Christ, terre où coulent le lait et le miel.
A ces deux terres correspondent deux créations. La première création est racontée par la Genèse au sens littéral. Cette première création est la figure de la seconde création par laquelle l’humanité est recréée en grâce (cf. note suivante). Pour expliquer cette deuxième création deux images se télescopent : la création d’Adam, l’entrée des Hébreux dans la terre promise.
L’auteur explique donc cette seconde création en donnant le sens figural des paroles de la Genèse exposant la première création. Dieu dit à Adam : « Croissez et multipliez-vous. » Au sens figural ces paroles s’adressent au Christ. Elles signifient la multiplication des hommes, membres du Christ, qui renaissent dans la grâce.
[8] — « Si donc quelqu’un est dans le Christ, il est une créature nouvelle. L’ancien est disparu, du nouveau est apparu. » (2 Co 5, 17) « Non, la circoncision n’est rien, l’incirconcision non plus ; ce qui compte, c’est d’être une créature nouvelle. » (Ga 6, 15) Par la grâce, l’homme « participe par l’essence de son âme à la nature divine, selon une certaine similitude, par une certaine re-génération ou re-création » (I-II, q. 110, a. 4).
[9] — Gn 1, 28.
[10] — Mt 19, 30 ; 20, 16.
[11] — Cf. Ex 33, 3 ; Gn 1, 28.
[12] — Pour expliquer la seconde création l’auteur donne le sens figural d’un autre passage de l’Ancien Testament : l’entrée des Hébreux dans la terre promise, terre désignée comme celle où coulent le lait et le miel. La terre promise est la figure du royaume de grâce où entrent les hommes sauvés par Jésus-Christ.
[13] — Le lait et le miel figurent les premières richesses de la nouvelle création : la foi et la prédication.
[14] — Lors de la première création Dieu avait dit à Adam : Croissez, multipliez-vous, commandez aux poissons et aux oiseaux du ciel. Dans la seconde création les élus sont appelés à dominer tout l’univers.
[15] — Devenus parfaits, nous entrerons dans la vie éternelle. Cette vie éternelle est exprimée par la domination de la création. Mais elle consiste essentiellement dans la vision de l’essence divine. Saint Thomas pense qu’il ne doit y avoir ni plantes ni animaux après la résurrection des morts (Suppl., q. 91, a. 5).
[16] — Dans son plan mystérieux Dieu a prévu l’endurcissement d’Israël et s’est servi de cet endurcissement pour opérer la rédemption.
[17] — Ps 89, 4 ; 2 P 3, 8.
[18] — Le « millénarisme » est la doctrine selon laquelle le Christ reviendrait dans la gloire pour régner sur terre avec les justes pendant mille ans. Cette doctrine est communément rejetée par les pères. Elle est incompatible avec la sainte Écriture, qui enseigne que l’avènement du Christ, la résurrection des justes et des pécheurs, leur jugement et leur rétribution seront simultanés : Mt 16, 27 ; Jn 5, 28-29. L’épître n’enseigne pas le millénarisme. En effet : – il n’est pas dit que le septième jour doive être compris littéralement comme un millénaire – les événements cités ici sont placés par l’Apocalypse après le « règne de mille ans » (Ap 20).
[19] — Ex 20, 8 ; Ps 23, 4.
[20] — Is 1, 13.
[21] — Le huitième jour est le dimanche, octave du premier de la semaine, premier jour de la création et jour de la résurrection du Christ.
[22] — Cf. Dn 9, 24-27.
[23] — L’homme est, par la grâce, temple de Dieu. La sainte Trinité habite dans l’âme en état de grâce. Cf. 1 Co 3, 16-17 ; 6, 19 ; 2 Co 6, 16. « Ne cherchez Dieu ni dans un lieu, ni dans l’espace. Fermez les yeux de votre corps, enchaînez votre imagination et descendez en vous-mêmes : vous êtes au Saint des Saints où habite la Sainte Trinité [si vous êtes en état de grâce]. » Un moine, L’ermitage, Martingay, Genève, 1974, p. 259.
[24] — Cette doctrine « des deux voies » se trouve aussi dans la didachê. Il semble que ces deux écrits puisent à une source commune.
Informations
L'auteur
L'abbé Jean-Marc Rulleau a été ordonné prêtre dans la Fraternité sacerdotale Saint Pie X et professeur de théologie au séminaire d'Écône, avant d'embrasser la vie monastique.
Le numéro

p. 144-150
Les thèmes
trouver des articles connexes
Télécharger le Pdf ici :
.
