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Nécessité de la prière pour le salut


par le père Emmanuel, du Mesnil-Saint-Loup

 

Quand on considère attentivement l’état des âmes, on est frappé de la faiblesse, pour ne rien dire de plus, de la faiblesse de leurs prières. On prie peu, on prie mal, ou l’on ne prie pas du tout.

Le grand nombre ne prie pas, cela est évident : beaucoup de chrétiens prient mal, car ils le font ou sans foi, ou sans intelligence, ou sans désir de recevoir quelque chose de Dieu.

Ceux mêmes qui prient, prient bien peu.

La somme des prières nous paraît donc loin, bien loin de répondre à la somme des besoins ; cela seul peut nous faire comprendre pourquoi nous voyons sans cesse le bien s’affaiblir, et le mal grandir.

 

Jadis, les chrétiens priaient plus et mieux. Les églises étaient des maisons de prières, et les dimanches des jours de prières. Aujourd’hui nous voyons les églises presque désertes, et les saints jours profanés.

Le mal est grand : serait-il posssible de lui trouver une cause ?

Le problème est difficile, et toutefois nous allons tâcher d’en chercher la solution.

 

Vers la fin du XVe siècle, on vit s’introduire dans l’Église bien des nouveautés, et même des doctrines nouvelles qui y sont encore et qui nous semblent n’être pas pour rien dans la situation que nous déplorons.

Jadis, tous les chrétiens priaient pour demander à Dieu sa grâce : grâce de le connaître, de le servir, de l’aimer ; grâce de la foi, de l’espérance et de la charité ; grâce de garder ses divins commandements, grâce de la persévérance pour les bons, de la conversion pour les pécheurs, grâce de la persévérance finale. L’Église prie toujours dans ce même sens, et avec les mêmes prières : mais autrefois, les chrétiens avaient le sens des prières de l’Église leur mère, aujourd’hui ils ne l’ont plus, mais ils ont le sens des doctrines modernes, larges, faciles : si larges et si faciles, qu’avec elles plus n’est besoin de prier. Comme on dit, il n’y a qu’à vouloir.

Quand jadis, on croyait avec saint Paul que la foi n’est pas donnée à tous, non enim omnium est fides (2 Th 3, 2), on en comprenait le prix, on priait Dieu pour le remercier de l’avoir donnée, on priait pour lui demander de la donner à ceux qui ne l’avaient pas.

Quand saint Augustin enseignait « que la grâce n’est pas donnée à tous, et quand elle est donnée, elle n’est pas donnée selon nos mérites, mais par une pure miséricorde, et quand elle n’est pas donnée, c’est par un juste jugement de Dieu », les chrétiens qui entendaient cette doctrine apprenaient à prier, à s’humilier, et à reconnaître les dons de Dieu [1].

Aujourd’hui, on a entendu un autre langage ; on a dit que Dieu donne sa grâce  à tout le monde, et qui veut en prendre n’a qu’à le vouloir. La conséquence de ces opinions nouvelles a été facile à déduire : on ne se donne plus de peine pour demander, puisque Dieu donne si largement.

 

Il y a surtout un point, et un point capital, au sujet duquel les opinions nouvelles ont jeté bien des âmes dans l’erreur : nous voulons parler de la grâce nécessaire à la volonté.

On s’imagine aujourd’hui que Dieu ayant donné si largement sa grâce à tous les hommes, il n’est plus besoin de lui demander la grâce de vouloir le bien. La bonne volonté, chacun se la donne : chacun, s’il lui plaît, et quand il lui plaît, accepte la grâce que Dieu donne à tous, la fait pour ainsi dire sienne, et marche ensuite, s’étant fait lui-même homme de bonne volonté.

Avec cela, point n’est besoin de prier ; il suffit que la volonté humaine se mette en mouvement.

Nos pères ne pensaient point ainsi, ils demandaient à Dieu la grâce de vouloir le bien.

Les prières de l’Église nous en sont témoins, et témoins fidèles. Parmi toutes celles que nous pourrions citer, en voici quelques-unes :

Ô Dieu, qui avez uni la diversité des nations en la confession de votre nom : donnez-nous et de vouloir et de pouvoir ce que vous nous commandez [2]… Ô Dieu, donnez à vos peuples d’aimer ce que vous commandez, et de désirer ce que vous promettez [3]

Ô Dieu, force de ceux qui espèrent en vous, écoutez favorablement nos invocations, et parce que, sans vous, la faiblesse humaine ne peut rien, accordez-nous le secours de votre grâce, afin que, dans l’obéissance à vos commandements nous vous plaisions et par la volonté et par l’action [4].

Il faudrait citer toutes les prières de l’Église, car toutes demandent à Dieu et la grâce de l’intelligence qui éclaire, et la grâce de la volonté qui fortifie.

 

Dans la dernière des prières que nous venons de rapporter, l’Église demande à Dieu que nous lui plaisions et par la volonté et par l’action. Ainsi l’Église nous apprend à demander à Dieu non seulement les grâces de savoir, de pouvoir et de vouloir, mais la grâce spéciale de faire l’action agréable à Dieu.

Combien sont loin de penser ainsi beaucoup de chrétiens qui s’imaginent qu’il ne dépend que d’eux de faire le bien, et qui, ayant fait quelque chose pour Dieu, s’applaudissent eux-mêmes du peu qu’ils font, comme si le bien était leur œuvre à eux, et comme s’ils pouvaient s’en glorifier, non seulement à leurs propres yeux, mais devant Dieu lui-même.

 

De ce que Dieu ne commande pas l’impossible, il n’y a point lieu de conclure que la prière n’est pas nécessaire.

Le concile de  Trente dit : Dieu ne commande pas des choses impossibles, mais en vous commandant, il vous avertit de faire ce que vous pouvez et de demander ce que vous ne pouvez, et il aide afin que vous puissiez [5].

Le concile pense donc que l’on peut ne pas avoir toujours un secours suffisant, et celui qui se trouve manquer de ce secours sait à qui demander ce qui lui manque. Il résulte de cette doctrine que la prière est nécessaire pour arriver à accomplir les commandements de Dieu.

« Mais, dit un savant auteur, si certains demandent parce qu’ils ne peuvent pas, combien moins pourront ceux qui ne demandent pas, et ceux qui ne veulent pas demander, ou qui ne reconnaissent pas celui à qui il faut demander [6]. »

Dans la même pensée que le concile de Trente, saint Augustin disait : Les Pélagiens croient savoir une grande chose, quand ils nous disent que Dieu ne commanderait pas ce qu’il saurait être impossible à l’homme. Qui donc ignore cela ? Mais il nous ordonne certaines choses que nous ne pouvons pas, afin que nous sachions ce que nous devons lui demander [7].

Le commandement nous est donc donné afin que nous cherchions le secours de celui qui nous commande. De là la nécessité de la prière, nécessité si grande que, sans la prière il est impossible à un chrétien de résister aux tentations, d’obéir aux commandements et de faire son salut.

Il est certain, dit encore saint Augustin, que nous gardons les commandements si nous voulons, mais parce que c’est le Seigneur qui prépare la volonté, il faut lui demander que nous voulions autant qu’il faut pour qu’en voulant nous fassions ce qui est commandé [8].

Et cela nous montre la nécessité de la prière pour le salut [9].



[1] — Scimus gratiam Dei nec parvulis nec majoribus secundum merita nostra dari. Scimus non omnibus hominibus dari ; et quibus datur, non solum secundum merita operum non dari, sed nec secundum merita voluntatis eorum quibus datur, quod maxime apparet in parvulis. Scimus eis quibus datur, misericordia Dei gratuita dari. Scimus eis quibus non datur, justo judicio Dei non dari. (Saint Augustin, Epist. ad Vitalem, 105.)

[2] — Oraison du Samedi Saint, après la prophétie X.

[3] — Oraison du 4e dimanche après Pâques.

[4] — Oraison du 1er dimanche après la Pentecôte.

[5] — Sess. 6, cap. 11.

[6] — Si autem petentes quidam nondum possunt, quanto minus possunt non petentes, imo nec petere volentes, nec eum a quo petatur agnoscentes. (Estius.)

[7] — Magnum aliquid Pelagiani se scire putant quando dicunt : non juberet Deus quod sciret ab homine non posse fieri. Quis hoc nesciat ? Sed ideo jubet aliqua quæ non possumus, ut noverimus quid ab illo petere debeamus. (De gratia et libero arbitrio, 100, 16.)

[8] — Certum est nos mandate servare si volumus : sed quia præparatur voluntas a Domino, ab illo petendum est ut tantum velimus quantum sufficit ut volendo faciamus. (Id. ibid.).

[9] — Bulletin de Notre-Dame de la Sainte Espérance de mars 1896.

[10] — Assurément. Mais il est bien à craindre que ceux qui, toute leur vie, ont repoussé les grâces de Dieu ne repoussent également les grâces de la dernière heure.

[11] — Nous avons modifié légèrement ce dernier vers. Ce passage est d’un homme qui, hélas ! prostitua grandement un talent de premier ordre, Victor Hugo.

[12]Bulletin de Notre-Dame de la Sainte Espérance de janvier 1893

Informations

L'auteur

Tout le numéro 44 du Sel de la terre est consacré au père Emmanuel André et aux multiples facettes de son activité à Mesnil-Saint-Loup.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 13

p. 151-154

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