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La nature et la grâce dans l’éducation

 

 par le frère Jean-Dominique O.P.

  

Un des spectacles les plus affligeants que nous donne à contempler cette fin de vingtième siècle est une sortie de lycée. Groupes d’élèves avachis, hagards, enfumés, couples de « tourterelles » aux amourettes éphémères et interchangeables… la « jeunesse du monde, », nous dit-on, mais d’une sombre tristesse et vide de tout ressort.

Pourtant, parmi ces victimes de notre société, plusieurs avaient pris un bon départ. Né dans une famille chrétienne et baptisé de bonne heure, l’enfant s’était montré généreux et avide de vie spirituelle. Puis, la démission ou la mésentente des parents, le mauvais exemple du père ou la faiblesse de la mère, un manque de doctrine ou de prière, des amitiés dangereuses lui ont fait prendre peu à peu les mœurs du monde et l’ont conduit à la ruine. Sans aller jusque-là, nos jeunes sont-ils armés pour les combats qui les attendent ? Ont-ils la maturité surnaturelle, l’esprit de foi et de conquête suffisant pour affronter le monde ?

On le voit, la question de l’éducation revêt, aujourd’hui plus que jamais, une importance décisive [1]. C’est pourquoi sans prétendre faire ici une étude exhaustive du sujet, nous voudrions l’éclairer par la doctrine du magistère de l’Église et de saint Thomas d’Aquin [2].

Nous commencerons par nous intéresser au résultat recherché par l’éducation chrétienne, car c’est lui qui en détermine les principes et les méthodes.

 

 

Article premier : Le fruit de l’éducation chrétienne

 

Il est clair pour tout le monde que le but de l’éducation, c’est l’homme adulte. A chaque naissance il nous est donné de vérifier que « Dieu nous a créé le moins homme possible ». Tout reste à faire, en effet, lorsque apparaît le nouveau-né. Il est un être chétif, fragile et tout dépendant de son entourage. Il est cette pauvreté radicale qui appelle les soins vigilants de ses parents et attendra de nombreuses années avant de trouver sa stature définitive.

Ce qui est vrai de l’ordre physique, l’est aussi de l’âme et de la vie surnaturelle. Au baptême, l’homme reçoit la grâce sanctifiante et son cortège de vertus et de dons, mais il reste à assurer le règne de cette vie divine sur les différentes facultés au fur et à mesure de leur développement.

La finalité de l’éducation paraît donc simple : assurer l’épanouissement de la vie humaine, former un chrétien authentique. Mais c’est là, précisément, que naissent les difficultés. Car, qu’est-ce qu’un chrétien ? Quelle part faut-il accorder en lui à la vie surnaturelle ou aux vertus naturelles ? Quels sont les rapports de la nature et de la grâce dans l’adulte que l’on prétend former ?

On comprend toute l’importance de cette question, quand on sait qu’un des moteurs essentiels du développement de l’enfant est l’imitation. L’enfant regarde et reproduit par mimétisme les attitudes qu’il découvre chez les autres. Ainsi, la réponse que nous donnerons déterminera les modèles que nous présenterons au sujet à éduquer, lesquels s’imprimeront en lui pour toujours.

Les réponses à cette difficulté peuvent se ranger en trois catégories.

 

Dieu sans l’homme

 

La première met tellement l’accent sur le surnaturel qu’elle en méprise l’ordre naturel. La grâce n’est-elle pas une participation à la nature divine ? Dieu n’est-il pas tout-puissant pour mener à son terme une vie humaine ? Ne fait-il pas tout dans le progrès de l’homme ? A quoi bon, alors, s’exercer aux vertus naturelles ? Pourquoi s’arrêter à des considérations bassement terrestres ?

Cette position, que l’on pourrait appeler le surnaturalisme, se trouve déjà dans le protestantisme. Pour Luther « soit dans l’homme, soit dans les démons, les forces spirituelles ont été non seulement corrompues par le péché mais complètement détruites [3] ». Le péché originel « ce n’est pas seulement la privation d’une qualité dans la volonté, ni même seulement la privation de lumière dans l’intelligence (…) c’est la privation de toute rectitude et de toute efficacité dans toutes nos facultés, tant du corps que de l’âme (…) [4] ». La nature humaine n’est pas seulement blessée, elle est morte, elle est « une pourriture éternelle [5] », « les vertus de tous les philosophes et même de tous les hommes, juristes ou théologiens, sont des apparences de vertus et en réalité ce sont des vices [6] ».

L’oratorien Malebranche (1638-1715) tente aussi de magnifier Dieu en retirant tout pouvoir à l’homme. Pour lui, la créature est privée de toute efficacité, son opération n’est qu’une occasion pour Dieu de produire, seul, les effets qu’il désire. L’action de la créature n’est qu’une « cause occasionnelle des effets que Dieu produit lui-même [7] ». Ainsi « toute efficace, quelque petite qu’on la suppose, est quelque chose de divin et d’infini [8] ».

Cet état d’esprit se retrouve d’une certaine façon chez les pentecôtistes de notre époque, qui prétendent à une intervention spectaculaire de « l’esprit » en chaque homme, au mépris des lois de l’Église.

Il se traduit de multiples manières dans la vie de tous les jours. C’est cette pieuse dame passant de longues heures à l’église, ajoutant litanies à rosaires, mais dont le ménage est mal tenu, les enfants livrés à eux-mêmes, la cuisine déficiente. C’est ce jeune homme, ascète farouche, ardent missionnaire et habitué des grands auteurs mystiques, mais négligeant son devoir d’état et les règles de la plus élémentaire politesse.

 

L’homme sans Dieu

 

A l’opposé de cette position, se dresse le naturalisme. Sans aller nécessairement jusqu’à nier l’existence du surnaturel, il lui refuse toute influence décisive sur la formation du tempérament et le relègue donc au rang des matières à option et secondaires. Honneur, donc, à la dignité de l’homme pris en lui-même, à une perfection toute naturelle de l’homme.

Ce point de vue est certainement plus répandu que le précédent, mais nous n’en retiendrons que deux exemples. Nous trouvons le premier sous la plume du poète anglais Rudyard Kipling (1865-1936). Dans un poème fameux, il montre l’idéal auquel doit tendre l’homme :

 

Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie

Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,

Ou perdre en un seul coup le gain de cent parties

Sans un geste et sans un soupir ;

(…)

Si tu peux supporter d’entendre tes paroles

Travesties par des gueux pour exciter des sots,

Et d’entendre mentir sur toi leurs bouches folles

Sans mentir toi-même d’un mot ;

(…)

Si tu peux être dur sans jamais être en rage,

Si tu peux être brave et jamais imprudent,

Si tu sais être bon, si tu sais être sage,

Sans être moral ni pédant ;

 

Si tu peux rencontrer triomphe après défaite

Et recevoir ces deux menteurs d’un même front,

Si tu peux conserver ton courage et ta tête,

Quand tous les autres les perdront ;

 

Alors les rois, les dieux, la chance et la victoire

Seront à tout jamais tes esclaves soumis,

Et, ce qui vaut bien mieux que les rois et la gloire,

Tu seras un homme, mon fils.

 

Et quel homme ! L’éducateur vise ici un sommet impressionnant. Il veut éduquer un être inébranlable dans la souffrance, constant dans les contradictions, noble dans les humiliations. Et avec les seules ressources de son caractère, semble-t-il.

Ne retrouve-t-on pas quelque chose de cette manière de voir chez certains pères de famille qui poussent leurs enfants à être coûte que coûte « le premier en tout », et cherchent à lui procurer la situation temporelle la plus brillante qui soit ? La réussite humaine prend chez eux valeur d’absolu.

Notre deuxième exemple est celui d’une association fondée en 1905 dont le programme porte sur quatre points :

a) le développement des relations personnelles d’amitié entre ses membres ;

b) l’observation des règles morales de haute probité et de délicatesse dans l’exercice de toute profession ;

c) l’application de l’idéal de servir, dans sa vie personnelle, professionnelle et sociale ;

d) la compréhension mutuelle internationale, la bonne volonté et l’amour de la paix.

A première lecture, le programme est alléchant. Il n’y est question que d’honnêteté, d’oubli de soi, de service, d’amitié. Il tend à instaurer une fraternité humaine au-delà des frontières, des races et des religions, unie par un même désir de paix. Ne pourrait-il pas servir de dénominateur commun à tous les hommes de bonne volonté et nous fournir la charte d’éducation que nous cherchons ? C’est bien la prétention des membres du « club international » dont il s’agit, le Rotary-Club, filière du Grand-Orient de France [9].

 

Coexistence séparée

 

La troisième conception de l’homme qui revendique une place dans les systèmes d’éducation, ne nie pas l’ordre naturel comme le surnaturalisme, ne refuse pas non plus la grâce comme le naturalisme. Elle donne droit de cité aux deux, mais de telle sorte qu’aucun n’empiète sur l’autre. C’est un cloisonnement étanche, une séparation entre le monde de la nature et le monde de la grâce.

Les traductions pratiques de cette manière de voir sont multiples. Mgr Lefebvre en trouvait un exemple dans sa propre enfance. Au collège catholique de Tourcoing où il était élève, alors qu’une trentaine de prêtres œuvraient auprès des âmes, on enseignait le latin exclusivement sur des auteurs païens. Aussi, tandis que d’un côté les cérémonies liturgiques étaient de toute beauté, les prières et le catéchisme très abondants, on exaltait au regard des enfants les vertus humaines sans Dieu, on leur présentait comme modèle une humanité sans référence au Rédempteur.

C’est sans doute cette mentalité qui fit accepter aux catholiques libéraux l’odieuse loi de séparation de l’Église et de l’État. On aurait ainsi une Église libre d’exercer son culte et un État se suffisant à lui-même, indépendant de tout contrôle et de toute influence de l’Église.

Ne la retrouve-t-on pas dans cet engouement des catholiques dans les années cinquante pour Antoine de Saint-Exupéry ? Ses livres passaient dans toutes les mains, on enthousiasmait la jeunesse avec ses maximes. Ainsi, dans bon nombre d’œuvres d’éducation, le prêtre apportait le secours de son ministère surnaturel par la messe et les confessions, tandis qu’on ouvrait l’âme des enfants à l’influence prestigieuse de cet homme séparé de l’Église qui tendait à un héroïsme humain par la force de ses poignets.

Voilà succinctement exposés les trois courants de pensée les plus répandus au sujet de l’éducation. Il nous reste maintenant à découvrir la vérité. Surnaturalisme, naturalisme, co-existence séparée de la nature et de la grâce, faut-il choisir un de ces trois systèmes ? L’Église ne nous propose-t-elle pas une autre solution ?

 

La révélation

 

Si l’on interroge d’abord la sainte Écriture, l’idéal de l’homme que nous y découvrons est net, c’est la sainteté. Notre Seigneur nous dit, sur un ton péremptoire : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. » (Mt 5, 48) Et il s’adresse ainsi à son Père le soir du Jeudi saint : « Ils ne sont pas du monde comme moi-même je ne suis pas du monde. Sanctifiez-les dans votre vérité. » (Jn 17, 16-17) Saint Paul reprend le même enseignement avec force : « Voici la volonté de Dieu, votre sanctification. » (1 Th 4) Or, quelle est la sainteté qu’il nous faut viser ? Une reproduction, un prolongement par la grâce de la sainteté du Christ. « Je vis (…) mais ce n’est plus moi qui vis, c’est Jésus-Christ qui vit en moi. » (Ga 2, 20) « Ceux qu’il a connus d’avance, il les a aussi prédestinés à être conformes à l’image de son Fils, afin que son Fils soit le premier-né d’un grand nombre de frères. » (Rm 8, 29)

La volonté de Dieu sur un enfant qui vient de naître, c’est donc de graver sur son visage les traits de son Fils, c’est de l’introduire au titre de fils ou de fille adoptif dans la famille trinitaire, « car ceux-là qui sont agis par l’esprit de Dieu, sont fils de Dieu. En effet, vous n’avez pas reçu un esprit de servitude, pour être encore dans la crainte ; mais vous avez reçu un esprit d’adoption, en qui nous crions : Abba ! Père ! Cet esprit lui-même rend témoignage à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. Or, si nous sommes enfants, nous sommes aussi héritiers, héritiers de Dieu et co-héritiers du Christ, si toutefois nous souffrons avec lui, pour être glorifiés avec lui » (Rm 8, 14-17). Saint Paul traduit cette doctrine dans une prière qui pourrait servir de modèle à la prière du père de famille ou de tout éducateur : « Je fléchis les genoux devant le Père, de qui tire son nom toute paternité dans les cieux et sur la terre ; qu’il vous donne, selon la richesse de sa gloire, d’être puissamment fortifiés par son esprit pour le perfectionnement de l’homme intérieur, et que Jésus-Christ habite dans vos cœurs par la foi (…) en sorte que vous soyez remplis de toute la plénitude de Dieu. » (Ep 3, 14-19)

Le magistère de l’Église fait écho à cet enseignement. Dans son encyclique Divini illius magistri, le pape Pie XI répond avec autorité à la question qui nous occupe : « La fin propre et immédiate de l’éducation chrétienne est de coopérer à l’action de la grâce divine dans la formation du véritable et parfait chrétien, c’est-à-dire à la formation du Christ lui-même dans les hommes régénérés par le baptême, suivant l’expression saisissante de l’apôtre : “Mes petits enfants pour qui j’éprouve de nouveau les douleurs de l’enfantement jusqu’à ce que le Christ soit formé en vous”[10] . » (Ga 4, 19) Ces quelques citations de l’Écriture sainte et du magistère placent l’éducation à une hauteur vertigineuse. « Un saint », « un autre Christ », « empli de toute la plénitude de Dieu »… quand ces expressions reviennent à l’esprit de l’éducateur, il est saisi d’une crainte religieuse. L’éducation n’est pas une simple activité humaine, elle est un profond mystère. Son fruit dépasse à l’infini l’ordre de la nature. On devine déjà quel niveau de vie chrétienne doivent rechercher ceux qui, parents ou autres, font œuvre d’éducation.

Cette première vérité est bien illustrée dans l’anecdote suivante. Après son retour de dix années de détention dans un camp de Sibérie, un prêtre russe avait repris son ministère clandestin. Une jeune fille dont il avait la charge vint un jour lui confier qu’elle avait été demandée en mariage. « Mon père, lui demanda-t-elle, pensez-vous que je sois capable de me marier ? » La réponse du prêtre dans sa brièveté jette une belle lumière sur le mariage et sur l’éducation. « Pouvez-vous être la mère d’un saint ? Si vous pouvez être la mère d’un saint, vous pouvez vous marier. »

 

Essai d’explication

 

Ces documents de la révélation appellent des précisions. Car, comment vont se compénétrer la nature et la grâce dans ce chrétien achevé que l’on cherche à former ? La question réclame de nous une étude un peu approfondie du mystère de la grâce et des vertus. Nous avons là les fondations de tout l’édifice de l’éducation. Une imprécision dans les termes ou des définitions floues risquerait d’en compromettre la solidité.

Commençons par observer les créatures qui nous entourent. Que faut-il à tel arbre, par exemple, pour qu’il soit parfait ? Il faut bien sûr qu’il possède complètement la nature de son espèce, de telle sorte que l’on puisse dire : cet arbre est un prunier. Mais aussi, il doit pouvoir poser les actes qui correspondent à sa nature. Ce prunier sera réputé excellent s’il produit des prunes juteuses, sucrées, délicieuses et en bonne quantité. De même, la sainteté de l’homme doit être envisagée dans deux directions, celle de l’être et celle de l’agir. Dans l’ordre de l’être, la sainteté est réalisée par la grâce sanctifiante, comme son nom l’indique. Dans l’ordre de l’agir, elle consiste en la perfection des vertus surnaturelles.

 

Qu’est-ce que la grâce ?

 

Saint Thomas d’Aquin a des pages admirables lorsqu’il cherche à définir la grâce sanctifiante : « Il y a un double amour de Dieu pour sa créature. Le premier est un amour commun par lequel “il aime tout ce qui existe” (Sg 11, 25) et selon lequel il prodigue l’être naturel aux choses créées. Le second est un amour spécial selon lequel il tire la créature rationnelle au-dessus de la condition de sa nature pour la faire participer au bien divin. (…). Dire qu’un homme a la grâce de Dieu, c’est donc signifier qu’il y a dans cet homme quelque chose de surnaturel qui vient de Dieu [11]. »

Pour préciser encore, saint Thomas fait un parallèle avec l’ordre physique. « Il ne serait pas convenable que Dieu pourvoie moins ceux qu’il aime en vue d’un bien surnaturel que les créatures qu’il aime en vue d’un bien naturel. Or Dieu pourvoit les créatures naturelles, non seulement de telle sorte qu’il les meuve à leurs opérations naturelles, mais encore en leur infusant des formes et des vertus qui sont les principes de leurs actes, de telle sorte qu’elles soient inclinées à ce mouvement par elles-mêmes. Ainsi le mouvement par lequel elles sont mues par Dieu leur devient connaturel et facile [12]. » Par exemple, pour produire des cerises au mois de juin, Dieu ne les attache pas aux branches des cerisiers le moment venu, il dote l’arbre d’une nature, d’une virtualité qui lui donne de pouvoir former des cerises par lui-même, sous la mouvance de Dieu auteur de la nature. « A bien plus forte raison, ceux qu’il meut pour la possession d’un bien surnaturel éternel, Dieu leur infuse des formes, à savoir des qualités surnaturelles par lesquelles ils sont mus par lui suavement et avec promptitude pour l’obtention du bien éternel [13]. »

On le voit, l’intervention de Dieu reste nécessaire pour que nous fassions le bien surnaturel, mais Dieu ne veut pas nous manier comme des objets inertes. Il veut transformer le fond même de l’homme, lui donner une nature nouvelle, une disposition surnaturelle qui le rende capable d’opérations proprement divines. Les actes surnaturels que l’âme pose sous la motion divine sont les siens propres.

Et la grâce sanctifiante n’atteint pas seulement nos facultés d’agir, elle affecte notre nature elle-même. De même qu’aux vertus naturelles doit correspondre une nature proportionnée qui en est la source, la nature humaine, de même aux vertus surnaturelles qui ont une fin et une manière d’agir supérieure, doit correspondre une nature plus élevée, c’est « la nature divine participée, selon la deuxième épître de saint Pierre : “Nous avons été rendus participants de la nature divine” (2 P 1, 4). Et en raison de la réception de cette nature, nous sommes dits régénérés en fils de Dieu [14] ».

Cette image révélée d’une nouvelle naissance permet à saint Thomas de clore cette question par une précision importante : la grâce atteint l’essence de l’âme, la nature même de l’homme, nous dirions le fond de l’être, et non pas d’abord ses puissances. « Par la grâce, nous sommes régénérés en fils de Dieu. Or la génération se termine en premier lieu à l’essence avant d’affecter les puissances. La grâce a donc son sujet dans l’essence de l’âme plutôt que dans les puissances [15]. » En d’autres termes, la grâce sanctifiante transforme l’être de celui qui la reçoit et non pas seulement son agir. Elle ne se contente pas de recouvrir l’homme comme d’un manteau, ni même de lui faire poser mécaniquement des actes, elle le purifie de l’intérieur, elle en fait une réalité surnaturelle. « Voyez quel amour le Père nous a témoigné, que nous soyons appelés enfants de Dieu, et que nous le soyons en effet. » (1 Jn 3, 1) « Comme l’homme participe dans sa puissance intellectuelle à la connaissance divine (la connaissance que Dieu a) par la vertu de foi, et dans sa volonté il participe à l’amour divin par la vertu de charité, de même il participe dans la nature de l’âme à la nature divine, selon une certaine ressemblance, par une certaine régénération ou recréation [16]. »

L’enseignement de saint Thomas se résume donc ainsi : la grâce sanctifiante est une qualité surnaturelle qui affecte l’essence même de l’âme [17].

 

Les vertus surnaturelles

 

Intéressons-nous maintenant aux vertus. Comme nous l’avons dit, il ne suffit pas d’avoir la grâce sanctifiante pour être un chrétien achevé, un saint. Il faut que notre filiation adoptive par Dieu se traduise par des mœurs, par des actes en exacte conformité avec lui. Il faut que cette transformation radicale de l’âme par la grâce rayonne dans les puissances pour les élever à un mode d’agir proprement divin. C’est l’œuvre des vertus surnaturelles.

Dieu ayant ordonné l’homme à une fin surnaturelle dépassant le pouvoir de sa nature créée, ce dernier devait pouvoir poser des actes proportionnés et donc proprement surnaturels. « Vous étiez autrefois ténèbres, désormais vous êtes lumière dans le Seigneur : marchez comme des fils de lumière. » (Ep 5, 8) « Marchez », c’est-à-dire, agissez conformément à votre nouvelle condition. Ainsi, « comme les vertus acquises (les vertus naturelles) perfectionnent l’homme afin qu’il marche convenablement à la lumière naturelle de la raison, ainsi les vertus infuses (les vertus surnaturelles) perfectionnent l’homme pour le faire marcher conformément à la lumière de la grâce [18] ». « La lumière de la grâce, qui est une participation à la nature divine, est quelque chose d’autre que les vertus infuses qui dérivent de cette lumière et y sont ordonnées [19]. »

Les vertus surnaturelles qui règlent l’agir du chrétien affectent donc nos facultés (intelligence, volonté) en vue de l’obtention de la béatitude surnaturelle, comme les vertus naturelles agissent pour l’obtention d’une fin naturelle. Or, qu’est-ce qu’une vertu ? c’est un habitus bon, dit saint Thomas, à savoir une perfection de la faculté qui la détermine à poser des actes bons [20]. C’est une disposition stable qui porte le sujet qui le reçoit à bien agir, c’est donc une qualité [21].

Un exemple va nous aider à comprendre en quoi consiste un habitus, l’art de la conduite. Un jeune homme de dix-neuf ans est, pour la première fois, au volant d’une voiture. On le devine tendu. Il est concentré sur les moindres détails. Ses gestes sont étudiés : clignotant, rétroviseur, changement de vitesse, pédale de frein… tout lui est un souci. Le premier dépassement de voiture est un événement. Mais retrouvons notre jeune homme plusieurs mois après. Sa conduite est devenue souple, aisée, agréable même. Il est prudent, certes, et accomplit tous les mouvements nécessaires, mais sans y penser, par réflexe. Sa conduite est désormais comme une deuxième nature, elle est en lui comme un habitus. L’habitus nous apparaît donc comme une disposition stable, permanente, qui affecte son sujet pour lui donner une virtualité nouvelle. Elle lui fait accomplir ses actes comme naturellement, facilement, avec promptitude et joie [22].

 

Un sommet entre deux erreurs

 

Ces considérations vont nous permettre de répondre à la question qui nous occupe. En disant que la grâce sanctifiante et les vertus surnaturelles se tiennent par rapport à leur sujet (respectivement : l’essence de l’âme et les puissances) comme des qualités surnaturelles, nous disons deux choses. D’une part, elles sont surnaturelles, c’est dire qu’elles établissent leur sujet dans un ordre, dans un genre de vie qui dépasse absolument les limites de tout être créé ou même créable. L’homme est élevé à une dignité divine. Mais d’autre part, nous avons constaté que la grâce sanctifiante et les vertus surnaturelles sont des sortes de « qualités ». Ce qui signifie qu’elles ne sont pas dans leur sujet comme une réalité étrangère, comme serait par exemple l’eau dans une carafe ou le manteau sur des épaules. Au contraire, elles ne font qu’un avec lui, elles sont pour lui comme une nouvelle vie, une deuxième nature.

D’un côté, il faut donc maintenir que la grâce ne se réduit pas à la nature. Elle est d’un ordre supérieur. Mais d’un autre côté, étant une « qualité », elle ne détruit pas son sujet, mais le transforme. Elle l’atteint radicalement pour l’élever à une vie divine : vie qui devient vraiment celle du sujet.

Trois images illustreront cette doctrine. La première nous est donnée par saint Irénée [23]. C’est celle d’une greffe. « Comme un olivier sauvage, quand il est greffé, ne perd pas sa substance (nature) de bois, mais cependant il change la qualité de ses fruits et reçoit un autre nom, car il n’est plus appelé olivier sauvage, mais un olivier qui porte des fruits ; ainsi l’homme, qui est greffé par la foi et qui reçoit l’esprit de Dieu, ne perd pas la substance (nature) charnelle mais il change la qualité du fruit de ses œuvres, et il reçoit un autre nom qui signifie cette transformation par laquelle il est devenu meilleur. Désormais il n’est plus appelé chair et sang, mais homme spirituel [24]. »

D’autres pères de l’Église comparent la grâce à une lumière. « Ceux-là qui sont purifiés de toute souillure, il les rend spirituels en les illuminant de par la communion qu’ils ont avec lui. Ainsi comme les corps purs et diaphanes, au contact d’un rayon de lumière, deviennent d’une splendeur toute spéciale, et diffusent un rayonnement nouveau, ainsi les âmes qui portent l’esprit et sont illuminées par lui deviennent elles-mêmes spirituelles et rayonnent la grâce dans les autres [25]. » Saint Thomas dit de même, avec saint Augustin : « La grâce est comme une lumière de l’âme [26]. » Or, la lumière détruit-elle l’air qu’elle illumine ? Point du tout. Elle lui donne seulement une manière d’être nouvelle (être lumineux) sans le corrompre.

Essayons une troisième comparaison, celle d’une ampoule électrique. Le filament de métal qu’elle contient est, par nature, froid et sombre. Mais lorsqu’il est traversé par un courant électrique, il devient incandescent et rayonne une lumière tout alentour. Tout en gardant sa nature propre, il a été transformé et élevé à une activité insoupçonnée. De même, la grâce et les vertus surnaturelles prennent le fond de notre être et nos puissances, non pour les détruire mais pour les transfigurer, leur faire vivre, par participation, la vie même de Dieu.

Au terme de cette brève étude sur la grâce sanctifiante et les vertus, la vie chrétienne, et donc la sainteté, nous apparaissent comme un mystère d’unité. Elles sont une harmonie qui assemble en un seul homme deux éléments si disparates, une participation surnaturelle à la vie trinitaire et la nature humaine créée et fragile. Dieu seul pouvait réaliser cet équilibre qui rappelle une union plus mystérieuse encore, dite union hypostatique : l’union dans l’unique personne du Verbe éternel de la nature divine et de la nature humaine.

Que penser alors des systèmes que nous avons évoqués au début de notre travail ? Au regard de cette doctrine sur la grâce, leurs prétentions vont s’évanouir.

 

Une erreur par excès

 

La première thèse que nous avons exposée est le surnaturalisme. Pour rendre à Dieu toute la place qui lui est due, on croit nécessaire de réduire à néant, ou au moins de négliger, toute réalité créée. Distinguons, pour y répondre, les deux états de l’humanité, l’un avec la grâce sanctifiante, l’autre sans elle.

Dans le premier cas, l’homme est composé de deux principes d’activité : sa nature humaine et la qualité surnaturelle qui l’introduit dans le divin au titre de fils adoptif de Dieu. Ces deux réalités appartiennent, certes, à deux ordres irréductibles, mais l’une et l’autre sont créées par Dieu. Elles proviennent de la même source. Or Dieu pourrait-il, raisonnablement, détruire de sa « main gauche » ce que sa « main droite » réalise ? Peut-il anéantir la substance même qu’il veut transformer ? Briser la nature qu’il crée sous prétexte de l’élever ? Ce serait se contredire. « Dieu, qui est le créateur de la nature, enseigne saint Thomas, ne retire pas aux choses ce qui est le propre de leur nature [27]. » Et, loin de magnifier Dieu, cette manière de voir le diminue : « Enlever quelque chose à la perfection des créatures, c’est porter atteinte à la perfection de la puissance divine [28]. » La grandeur de Dieu apparaît au contraire dans un jour particulier, du fait qu’en élevant la nature humaine à l’ordre surnaturel, il en fait la servante de la grâce. On cite souvent à ce sujet la phrase de saint Thomas : « La grâce ne détruit pas la nature [29]. » Il nous faut la lire dans son ensemble pour ne pas en morceler le sens : « Puisque la grâce ne détruit pas la nature, mais la perfectionne, il faut que la raison naturelle se mette au service de la foi, comme l’inclination naturelle de la volonté seconde la charité [30]. »

Les facultés naturelles ne sont donc pas anéanties. Elles sont au contraire purifiées et appelées à un service supérieur. De ce fait, elles doivent être plus robustes, plus développées et plus vives que dans un état de nature pure, sans la grâce. Le peintre est-il dispensé de connaître son art parce qu’il fait un tableau à la gloire de la sainte Vierge Marie ? Tout au contraire. Plus le maître est élevé en dignité, plus le serviteur doit savoir son métier. « S’il est vrai que la façade de Notre-Dame (de Paris) soit un élan vers Dieu, cela ne l’empêche pas d’être aussi une œuvre de géométrie : il faut savoir la géométrie pour construire une façade qui soit un acte de charité [31]. »

Dans son traité sur la loi, saint Thomas présente la difficulté suivante : la vertu est ce qui rend l’homme bon. Or Dieu seul peut donner la vertu à l’homme. Donc la loi ne peut rendre bon un homme [32]. Sa réponse confirme et précise la doctrine exposée plus haut : « Il y a deux sortes de vertus : la vertu acquise (vertu naturelle) et la vertu infuse (vertu surnaturelle) [33]. La répétition des actes (assuetudo operum) concourt à l’une et à l’autre mais de manière différente : elle cause, en effet, la vertu acquise ; tandis qu’elle dispose seulement à la vertu infuse, et lorsqu’on a reçu cette vertu, elle aide à la conserver et à la promouvoir [34]. » Or les lois nous font multiplier les actes bons. Ainsi, avant même d’avoir reçu la vertu surnaturelle, avant donc de pouvoir en poser les actes, les œuvres des vertus naturelles entrent dans l’organisme surnaturel à titre de dispositions. Elles en facilitent l’exercice et lui sont une protection [35]. Elles sont d’un ordre bien distinct et très inférieur, certes, mais elles ont un rôle à jouer (dans l’ordre de la cause matérielle, dira le philosophe, et non pas dans celui des causes formelle, efficiente ou finale). Cette doctrine est riche d’applications pratiques en matière d’éducation. Prenons trois exemples.

Nous connaissons une maison où le « coin chapelle » qui rassemble la famille pour la prière matin et soir est conçu de la façon suivante : dans une vieille armoire en bois, une statue de Notre-Dame tient la place centrale. Elle est mise en valeur par une toile de fond qui change de couleur selon le temps liturgique. Autour de la sainte Vierge, comme la cour d’une reine, se pressent les photos d’un arrière grand-père, d’un oncle disparu, du mariage des grands-parents… et de Mgr Lefebvre. Les enfants grandissent donc sous le regard de leurs aïeux et avec le souvenir de tout ce que ces anciens ont eu à souffrir pour leur transmettre la vie et la foi. Ainsi, ils se rappelleront toujours être les débiteurs insolvables d’une longue série de dévouements et parfois d’héroïsme. Ils traduiront leur gratitude par la prière pour les défunts et le zèle jaloux à conserver l’héritage de foi et de vertus qu’ils ont reçu. C’est la vertu de piété.

Tirons un autre exemple de la vie domestique. Après le déjeuner, une maman demande à son enfant de huit ans de desservir la table. L’enfant est grognon, veut jouer dans sa chambre et rechigne à la tâche. Que va faire la maman ? Les circonstances lui dicteront la conduite à adopter. Car, selon les cas, un mot traduisant la confiance, un encouragement ou même un acte d’autorité réussiront davantage qu’une leçon de morale reçue par des oreilles mal disposées. Dans les prochains articles nous dégagerons une pédagogie adaptée à ce cas concret. Contentons-nous ici de retenir les principes en jeu. C’est d’abord celui de la présence de Dieu et de l’obéissance amoureuse et surnaturelle. Il faudra, certes, y revenir souvent dans l’éducation, car, comme nous le verrons, la charité est le principal moteur de notre vie morale. Mais un principe d’ordre naturel, qui est à la base de toute vie en société, doit aussi décider la maman à s’imposer et l’enfant à dépasser son égoïsme, c’est la primauté du bien commun. L’enfant fait partie d’une communauté où le bien du tout prime sur le bien particulier. Il est dans une famille, non d’abord pour en être servi, mais pour servir. On ne vit pas pour soi.

Les occasions ne manquent pas, non plus, pour initier les enfants à une autre vertu naturelle fondamentale, la vertu de prudence. Dieu a appelé l’homme à une félicité éternelle qui dépasse la connaissance et les aspirations de toute nature créée. Pour lui permettre d’atteindre ce sommet, il l’a doté non seulement des vertus théologales et des dons du Saint-Esprit, mais des vertus morales surnaturelles (prudence, justice, force, tempérance). Du fait de la vie et de la fin divines dans lesquelles il a été établi, l’homme doit, en effet, poser des actes qui entretiennent l’une et conduisent à l’autre. Il doit régler son comportement sur sa nouvelle condition. Il est amené à faire des choix qui vont déterminer son salut, comme celui d’un état de vie, d’une épouse pour le jeune homme qui veut se marier, d’un métier, d’une école pour les enfants, ou bien, au jour le jour, un plan de vie, le programme d’un dimanche, l’heure de son oraison… « Dieu laisse l’homme entre les mains de son conseil », dit le livre de l’Ecclésiastique (Si 15, 14), c’est-à-dire qu’il le veut responsable de son ascension vers le ciel. C’est le fait de la vertu de prudence et du don de conseil.

Mais qui douterait que cette vertu surnaturelle ne soit aidée par celle qui lui correspond dans l’ordre naturel ? Comment ordonner un moyen à une fin invisible, une fin qui dépasse toute conception humaine, si on ne sait, en même temps, le faire pour un but visible et humain ? Dans l’un et l’autre cas, il faut garder la tête froide, analyser la situation, juger objectivement les moyens qui se présentent, saisir leur relation à la fin, savoir appliquer les principes, consentir aux séparations inévitables. L’homme prudent selon l’ordre naturel est efficace parce qu’il est l’homme d’une mission, il est réaliste parce qu’il est dégagé de lui-même. Il sait lire dans les choses leur aptitude à conduire à la fin. On voit aisément comment cette disposition de l’intelligence pratique sert le chrétien dans les choix qu’il doit faire.

On multipliera donc les prétextes pour éduquer l’enfant à la vertu de prudence, selon son âge. On devra, au début, lui faire expérimenter que les choses sont « faites pour » une mission. Très jeune, on lui inculquera la propreté et l’ordre : « chaque chose à sa place et une place pour chaque chose ». On lui apprendra à organiser son temps et à se coucher tôt. Plus tard, on pourra lui faire choisir le menu d’un repas de famille, l’itinéraire d’un voyage, l’organisation d’une journée de vacances. Cette découverte de l’ordination des moyens à leur fin sera amplement facilitée par le contact assidu avec la nature, qui se présente comme une immense symphonie où le moindre des êtres a un rôle à jouer pour le bien de l’ensemble. Cette formation à la prudence ira de pair, bien sûr, avec la prudence surnaturelle : apprendre à lire la volonté de Dieu dans les événements, ordonner son activité selon les grands principes de la vie chrétienne : primauté de la contemplation, amour de la croix, prière publique, charité fraternelle…

On nous objectera peut-être que ce service de la grâce par la nature était valable dans l’état de justice originelle, alors qu’Adam et Ève jouissaient de la vie surnaturelle, mais que le péché originel nous a fait perdre la grâce. De ce fait il a brisé cette harmonie et a rendu vaines les vertus naturelles.

Nous réservons à un autre article une étude plus approfondie du péché originel. Il nous suffit ici, pour répondre, de revenir à la doctrine sur la grâce sanctifiante. Elle nous est apparue comme une qualité, c’est-à-dire qu’elle n’est pas la substance de l’âme, ni même une de ses parties intégrantes. Elle lui est gratuitement ajoutée. Aussi, quand elle disparaît par le péché mortel, elle laisse intacte l’essence même du sujet. Les théologiens scolastiques ont résumé ce fait dans une formule lapidaire : « naturalia manserunt integra » (tous les éléments naturels de l’homme sont demeurés intègres). Après le péché, donc, les puissances ont gardé leur inclination à leur objet propre, même si, comme nous le verrons, elles ont été blessées et affaiblies dans leur exercice.

Résumons notre réponse ainsi : les vertus surnaturelles ne dispensent pas des vertus naturelles. La grâce ne joue pas un rôle de suppléance de la nature. Elle ne l’absorbe pas, elle ne la détruit pas, mais la présuppose et veut s’en servir à ses fins supérieures au titre de dispositions [36].

 

Une erreur par défaut

 

Est-ce à dire qu’il faille privilégier les vertus naturelles et, au moins pour un temps, faire abstraction de l’organisme surnaturel des vertus et des dons ? C’est ce que voulait nous faire croire la thèse du naturalisme évoquée plus haut. Mais cette pensée ne résiste pas à la confrontation avec la doctrine catholique.

Lisons attentivement, pour commencer, le fameux hymne à la charité de saint Paul : « Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas la charité, je suis un airain qui résonne ou une cymbale retentissante. Quand j’aurais le don de prophéties, que je connaîtrais tous les mystères, et que je possèderais toute science ; quand j’aurais même toute la foi, jusqu’à transporter les montagnes, si je n’ai pas la charité, je ne suis rien. Quand je distribuerais tous mes biens pour la nourriture des pauvres, quand je livrerais mon corps aux flammes, si je n’ai pas la charité, cela ne me sert de rien. » (1 Co 13, 1-3) Ne passons pas trop vite sur ce texte. Car avouons-le, « parler les langues des anges (…) posséder toute science (…) soulever les montagnes (…) livrer son corps aux flammes (…) » nous en sommes loin et l’on serait tenté de s’en contenter ! Eh bien ! « si je n’ai pas la charité », même avec ces actes héroïques, « je ne suis rien »,… « cela ne sert de rien ».

Notons bien que « charité », ici, peut être remplacée par « grâce ». Car la charité surnaturelle est indissolublement liée à la grâce sanctifiante. Celle-ci produit nécessairement celle-là dans l’âme, et un péché contre la première fait perdre aussitôt l’état de grâce. Saint Paul nous avertit donc que l’on peut avoir les vertus naturelles les plus hautes sans avoir la grâce et qu’alors elles sont vaines et stériles.

Au jugement des hommes, les actes héroïques doivent être récompensés. On offre la légion d’honneur à un tel, on inscrit tel autre au « palmarès » des héros, on honore les anciens combattants qui ont sacrifié leur vie pour la patrie. Ce n’est que justice. Mais ces honneurs humains font bien pâle figure en comparaison des fruits de la grâce : « Or, si nous sommes enfants, nous sommes héritiers, héritiers de Dieu et cohéritiers du Christ, si toutefois nous souffrons avec lui, pour être glorifiés avec lui. Car j’estime que les souffrances du temps présent sont sans proportion avec la gloire à venir qui sera manifestée en nous. » (Rm 8, 17-18) Qui plus est, l’acte le plus héroïque de l’ordre naturel se soldera par une éternité de douleur, chez celui qui meurt en état de péché mortel. Tandis que le plus petit verre d’eau offert par charité surnaturelle fait entrer en possession du royaume de Dieu (Mt 25, 34).

Cet enseignement de saint Paul est un écho fidèle et révélé de l’enseignement de Notre Seigneur : « En vérité, en vérité, je te le dis, nul, s’il ne renaît de l’eau et de l’esprit, ne peut entrer dans le royaume de Dieu. Car ce qui est né de la chair est chair (l’homme charnel, l’homme sans la grâce) et ce qui est né de l’esprit est esprit (l’homme spirituel). » (Jn 3, 6) « Sans moi, vous ne pouvez rien faire. » (Jn 15, 4) Encore un « rien » qui anéantit les prétentions du naturalisme.

Le magistère de l’Église a explicité cette doctrine. Le pape Léon XIII écrivait le 22 janvier 1899 une lettre au cardinal Gibbons intitulée « Testem benevolentiae » où il condamnait l’américanisme. Ce système erroné fut élaboré au cours du XIXe siècle par des prêtres catholiques, avec à leur tête le père Hecker, désireux d’allier la spiritualité et la vie de l’Église avec l’esprit américain. D’une part, le statut de parfaite liberté réservé à toutes les religions leur paraissait être le modèle des relations de l’Église avec les États. Ils voyaient, d’autre part, dans la civilisation américaine le chef-d’œuvre du génie de l’homme moderne. Née sur une terre nue, à savoir sans passé ni traditions, elle était le fruit de l’esprit d’initiative, du sens du travail et des responsabilités d’un petit nombre. L’heure était donc à la reconstruction à la force des poignets, à l’exaltation des vertus naturelles. La condamnation de Léon XIII illustre bien notre sujet : « Ces amateurs de nouveautés vantent outre mesure les vertus naturelles comme si elles répondaient davantage aux mœurs et aux besoins de notre temps, et comme s’il était préférable de les posséder, parce qu’elles disposeraient mieux à l’activité et à l’énergie. On a peine à concevoir comment des hommes pénétrés de la doctrine chrétienne peuvent préférer les vertus naturelles aux vertus surnaturelles et leur attribuer une efficacité et une fécondité supérieures. Eh quoi ! la nature aidée de la grâce sera-t-elle plus faible que si elle était laissée à ses propres forces [37] ? »

L’éducateur ne doit donc pas viser seulement les qualités naturelles. « Le vrai chrétien, enseigne le pape Pie XI, fruit de l’éducation chrétienne, est donc l’homme surnaturel qui pense, juge, agit, avec constance et avec esprit de suite, suivant la droite raison éclairée par la lumière surnaturelle des exemples et de la doctrine du Christ [38]. » Il s’agit donc de former des hommes de foi, des « fils de lumière » (Jn 12, 36), des tempéraments forts animés d’une vie surnaturelle intense. Le constat du cardinal Pie, au XIXe siècle, met le doigt sur l’essentiel : « Il n’y a pas d’hommes, là où il n’y a pas de caractères ; il n’y a pas de caractères, là où il n’y a pas de principes, de doctrines, d’affirmations ; il n’y a pas d’affirmations, de doctrines, de principes, là où il n’y a pas de foi religieuse (…). Faites ce que vous voudrez : vous n’aurez des hommes que par Dieu [39]. »

Nous trouvons un fondement de cet enseignement dans l’histoire des origines de l’homme. Nous savons, en effet, que Dieu créa Adam non seulement avec une nature excellente et perfectionnée par les dons préternaturels, mais encore avec la grâce sanctifiante. Dieu n’a pas créé l’homme, d’abord, dans un état de nature, pour l’élever ensuite à l’ordre surnaturel. Dès la création d’Adam et d’Ève, il leur conféra la grâce. Ce qui nous donne une indication précieuse sur la volonté divine au sujet de la nature. Celle-ci est pensée et voulue tout de suite comme le support de la grâce. Elle est comme le tabernacle des trois personnes de la Sainte Trinité. Non pas que, en soi, la nature exige la grâce sanctifiante (celle-ci dépasse radicalement non seulement la capacité, mais encore les désirs de la nature), mais, de fait, Dieu la regarde et la veut comme le réceptacle de la vie surnaturelle. Ce qui veut dire que, désormais, l’homme privé de la grâce n’est pas seulement sans la grâce, mais contre la grâce. En raison du péché, la nature est déchue, elle a perdu sa dignité. La nature humaine n’est digne que lorsqu’elle remplit la mission pour laquelle elle a été faite : être élevée par la grâce sanctifiante et la servir [40].

 

Une vaine caricature

 

Ceci va nous permettre de répondre aussi à la troisième thèse qui se présentait à nous au début. Ici, on ne méprise pas la nature humaine comme le fait le surnaturalisme, on ne néglige pas la grâce sanctifiante et la vie surnaturelle comme dans le naturalisme. On fait une sorte de moyenne entre les deux excès, passant sans cesse de l’un à l’autre. On oscillera entre une activité privée de toute référence à Dieu, et une autre où, au contraire, on se jettera dans la piété sans mesure ni bon sens.

Nous avons vu plus haut que la nature était au service de la grâce. Dieu aurait pu faire autrement, mais de fait il l’a conçue pour la grâce. Elle trouve donc en celle-ci sa fin [41]. Or qu’est-ce qu’une fin ? Elle est comme un aimant puissant qui attire tout à lui. Elle est la raison d’être de tous les moyens qui lui sont ordonnés, comme le but ultime d’un voyage détermine toutes les étapes et même tous les pas et tous les gestes qui y conduisent. « La fin de notre bien (le souverain bien), c’est ce pour quoi toutes les autres choses sont désirées et ce qui est désiré pour lui-même [42]. » « Pourquoi l’appelle-t-on la fin ? Parce que, quoique nous fassions, nous la lui référons, et lorsque nous l’avons atteinte, nous n’avons rien d’autre à rechercher [43]. » Dire que l’ordre surnaturel est la fin de l’ordre naturel, c’est donc affirmer que celui-ci doit être sans cesse rapporté à celui-là. Certes, les vertus naturelles ont des actes propres qui tendent à une fin propre, mais celle-ci n’est qu’une fin intermédiaire. Elle est un moyen pour la vie surnaturelle. Elle doit être voulue comme support et servante de la grâce. Or, pour être ce qu’il doit être, pour remplir sa mission, un instrument doit servir. Il doit être sans cesse référé à sa fin.  « Quoi que fasse un chrétien, même dans l’ordre des choses terrestres, il ne lui est pas permis de négliger les biens surnaturels ; bien plus, il doit, selon les enseignements de la sagesse chrétienne, diriger toutes choses vers le souverain bien comme vers la fin dernière [44]. » On le voit donc, c’est bien toute la vie humaine qui est concernée par l’ordre surnaturel.

Essayons une comparaison : tout individu est composé d’une vie animale (la vie du corps avec ses sens, son imagination, ses instincts, etc.) et d’une vie raisonnable (la vie de l’âme). La vie animale a, certes, une activité propre, mais celle-ci peut-elle être recherchée pour elle-même ? Peut-elle rester sans référence, au moins implicite, à la droite raison ? On comprend bien que non. La vie du corps humain est informée tout entière par une âme raisonnable. Toutes ses activités sont au service de l’âme et doivent lui être soumises [45]. Il en est de même pour les rapports de la nature et de la grâce. Celle-ci prend l’individu dans tout son être et son comportement, elle le transforme radicalement et monopolise toute son activité, même naturelle, à sa fin surnaturelle. Le chrétien n’a pas deux vies, l’une purement humaine et l’autre divine, qui se succèderaient sans se gêner. La première est à tout instant sujet de la deuxième et finalisée par elle. On se souvient que les pères de l’Église comparaient la grâce sanctifiante, présente dans l’âme, à la lumière dans l’air. Celui-ci, lorsqu’il reste soumis à une source lumineuse, reçoit complètement et sans interruption l’influence de la lumière. Il n’éclaire pas en clignotant ! De même, la nature n’est pas dépendante de la grâce par intermittence [46].

La seule juxtaposition de la nature et de la grâce nous apparaît donc comme une caricature de l’harmonie qui fait la vie chrétienne. Elle est le mélange de deux défauts, et non pas la synthèse supérieure de deux sources de bien. Mais elle est aussi une illusion cruelle. D’un côté, elle abandonne à leur impuissance les facultés naturelles, et d’un autre elle isole la vie surnaturelle dans un monde artificiel, la privant de ses bases. Elle construit un château sur du sable.

Notons bien, pour éviter une confusion, que si la nature est un moyen, un instrument de la grâce, elle ne l’est pas au titre de cause efficiente. Car, en ce cas, on pourrait dire que c’est l’activité des vertus naturelles qui engendre la grâce sanctifiante dans l’âme. D’autre part, dans cet ordre de l’efficience, l’instrument ne sert que pour un temps. On l’abandonne après usage, pour le reprendre à l’occasion. Ce qui confirmerait la thèse que nous critiquons. Au contraire, comme nous l’avons dit, la grâce est comme une qualité dans la substance de l’âme. Celle-ci se tient donc sous celle-là comme un support, comme une cause matérielle. Le lien entre les deux n’en est que plus fort et leurs activités inséparables.

Les conséquences pratiques de cette doctrine sont multiples, autant dans le domaine de la vie chrétienne que de l’éducation. Ce sont les grands devoirs de la prière, de la formation chrétienne de l’intelligence et de la volonté, de la fréquentation assidue des sacrements… c’est, en résumé, la prédominance des moyens surnaturels, mais dans une vie équilibrée et saine. On accordera tout le soin nécessaire au développement physique, pratique et culturel de l’enfant, mais dans une atmosphère générale de vie surnaturelle, dans une référence souvent renouvelée à la lumière divine qui l’habite [47]. Des éducateurs compétents recommandent, par exemple, de faire des exercices de « culture physique » dès le lever. On gagnera donc à les faire exécuter, mais comme un hommage aux lois du corps que Dieu a fixées aux humains. De même, on ne négligera pas les soins de la toilette, mais ils seront accomplis dans la foi au mystère de l’humanité du Christ dont nous sommes les membres et de la présence de la Sainte Trinité dans l’âme. C’est sous le regard de Dieu que la vie chrétienne trouve son plein épanouissement, comme la fleur à la chaleur du soleil [48]. Le cas de l’étude les lettres classiques que nous mentionnions plus haut en fournit une belle illustration. Un auteur des plus qualifiés, le révérend père Calmel O.P., propose une synthèse très équilibrée :

Il me semble que l’étude du latin devrait mener trois choses de front : la traduction et le commentaire des historiens, surtout Tite-Live et Tacite ; la traduction et le commentaire de Virgile, dans le même climat que l’explication des poètes français ; la traduction des premiers auteurs chrétiens, des conciles et surtout des textes liturgiques, afin de mieux nous insérer dans l’Église dont le latin demeure une des langues fondamentales (…) [49].
Quel est le but des classes de latin et de grec ? – Par l’étude de ces langues et la traduction des textes majeurs, non seulement développer la sagacité de l’esprit, mais plus encore enraciner dans une tradition, amener à percevoir les aspirations et les misères de l’humanité gréco-latine avant Notre Seigneur Jésus-Christ, aider à un contact plus fructueux avec l’Ancien et le Nouveau Testament, la liturgie, les pères et les théologiens, faire saisir l’universalité de la pensée gréco-latine qui était providentiellement destinée à servir d’instrument aux exposés dogmatiques de la sainte Église [50].

Concluons cet article par la question suivante. Comme nous avons eu à le rappeler déjà, les enfants se forment en grande partie par mimétisme. Où vont-ils donc trouver des exemples de l’harmonie dont nous parlons ? Qui va leur présenter des vertus surnaturelles vives et héroïques, servies par une nature maîtrisée mais robuste ? Des hommes et des femmes ont-ils réalisé ici-bas la doctrine que nous venons de développer ? Oui, ce sont les saints.

Contre le naturalisme, ils nous offrent le spectacle d’une vie humaine toute livrée à l’action de Dieu et qui atteint, à travers les tourments de la croix, une ébauche de la béatitude. Mais, en même temps, le surnaturalisme n’a pas de prise sur eux. Où trouve-t-on des vertus naturelles plus vigoureuses ? Qui est plus débrouillard que nos saints missionnaires d’Afrique, plus amusant que saint Philippe de Néri, plus doux que saint François de Sales ? Le pape Léon XIII le soulignait dans la lettre au cardinal Gibbons, citée plus haut : « Eh quoi ! La nature aidée par la grâce sera-t-elle plus faible que si elle était laissée à ses propres forces ? Est-ce que les grands saints que l’Église vénère et auxquels elle rend un culte public se sont montrés faibles et sots dans les choses de l’ordre naturel, parce qu’ils excellaient dans les vertus chrétiennes [51] ? »

Telle est la fin de l’éducation, tels sont les modèles de la vie chrétienne, tels sont les amis qu’il faut aux enfants, les saints. Forte de ce résultat, notre étude s’intéressera, dans un deuxième article, au point de départ de l’éducation, à cet être chétif qui appelle les soins de ses parents et des éducateurs.



[1] — C’était déjà le constat de Plinio de Oliveira Salazar, le 5 octobre 1910 : « Moi non plus je ne connais pas la cause de cette décadence, mais ce sont les idées qui gouvernent et dirigent les peuples, et ce sont les grands hommes qui ont les grandes idées. Et nous, nous n’avons pas d’hommes parce que nous ne les formons pas, parce que nous ne nous occupons pas des méthodes d’éducation. » J. Ploncard d’Assac, Salazar, DMM, 1983, p. 20.

[2] — Nous y sommes invités par le pape Léon XIII qui institua saint Thomas d’Aquin patron des écoles catholiques. C’était le désigner comme docteur particulier de ceux qui devaient s’intéresser à l’œuvre de l’éducation.

[3] — Luther, Commentaire sur l’épître aux Galates 1, 55 (1535), cité par Maritain, Les trois réformateurs, Plon, Paris, 1925, p. 24.

[4] — Luther, Commentaire de l’épître aux Romains, Ficher 2, 143, cité par Cristiani, Du luthéranisme au protestantisme, Bloud, Paris, 1911, p. 15.

[5] — Voir à ce sujet, monsieur l’abbé Schmidberger, « Les erreurs de Luther et l’esprit du monde actuel », Le sel de la terre n° 4 , Printemps 1993, p. 19.

[6] — Luther, Commentaire de l’épître aux Hébreux, 1517, Denifle 1, 528, Cristiani, op. cit., p. 17.

[7] — Malebranche, Entretiens sur la métaphysique, 7, 10, cité par Grison, Théologie naturelle ou théodicée, Beauchesne, Paris, 1965, p. 160.

[8] — Malebranche, Méditation chrétienne, 9, 7; op. cit., p. 160.

[9] — On consultera avec profit à ce sujet : A. de Lassus, Connaissance élémentaire de la franc-maçonnerie, AFS, 1988, pp. 150 et 151.

[10] — Pie XI, Divini illius magistri, 31 décembre 1929, Actes de Sa Sainteté saint Pie X, Maison de la Bonne Presse, 1934, t. 6, p. 140. 142, p. 39.

[11] — I-II, q. 110, a. 1.

[12]Idem, a. 2.

[13]Idem, a. 2.

[14]Idem, a. 3.

[15]Idem, a. 4.

[16]Op. cit. « Ita etiam per naturam animae participat, secundum quamdam similitudinem, naturam divinam, per quamdam regenerationem sive recreationem. »

[17] — L’éducateur tirera de ces vérités une première application pratique : le culte de l’état de grâce. Il éveillera peu à peu l’enfant à la sainte présence de Dieu dans son âme et à la noblesse de sa nouvelle naissance. Il lui apprendra à repousser comme par instinct tout ce qui peut ternir l’amitié avec Dieu.

[18] — I-II, q. 110, a. 3, « (…) Ita virtutes infusae perficiunt hominem ad ambulandum congruenter lumini gratiae ».

[19]Op. cit., Gratia… « est aliquid praeter virtutes infusas, quæ a lumine illo derivantur, et ad illud lumen ordinantur ».

[20] — I-II, q. 55, a. 1 et a. 3.

[21] — I-II, q. 49, a. 1.

[22] — Cueillons au passage un beau fruit de cette doctrine, celui de la facilité de la vertu. L’agir divin est enraciné si profond dans l’homme qu’il le soulève tout entier et l’épanouit. C’est pourquoi l’œuvre de l’éducation doit se dérouler dans un climat d’aisance et de joie qui rend le bien aimable et l’effort léger. Tel est déjà l’enseignement de saint Antoine du désert (251-356) à ses moines : « La vertu n’est pas si difficile qu’elle semble l’être (…). Les meilleures armes pour vaincre l’ennemi sont l’allégresse et la joie spirituelles de l’âme qui a toujours la présence de Dieu dans la pensée (…) », in Les petits Bollandistes, Bloud, Paris, 1888, t. 1, p. 426. La joie et l’entrain de son entourage montreront à l’enfant que l’acte bon n’est pas une comédie, mais la course d’un fils à la rencontre de son Père.

[23] — Saint Irénée, évêque de Lyon, = 203.

[24] — Saint Irénée, Adversus Haereses, R.J. 253.

[25] — Saint Basile (330-379), de Spiritu Sancto, R.J. 944.

[26] — « Gratia est quaedam lux animae », I-II, q. 110, a. 1.

[27] — « Deus, qui est institutor naturae, non substrahit rebus id quod est proprium naturis earum . » C.G.II, 55.

[28] — « Detrahere perfectioni creaturarum est detrahere perfectioni divinae virtutis. » C.G. III, 69.

[29] — I, q. 1, a. 7, ad 2.

[30] — « Cum igitur gratia non tollat naturam, sed perficiat, oportet quod naturalis ratio subserviat fidei ; sicut et naturalis inclinatio voluntatis obsequitur caritati. » Op. cit.

[31] — Étienne Gilson, Christianisme et philosophie, Vrin, Paris, 1949, p. 156.

[32] — I-II, q. 92, a. 1, ad 1.

[33] — Cf. I-II, q. 63, a. 2.

[34]Op. cit., ad 1.

[35] — Ce service rendu aux vertus infuses par les vertus naturelles prend une gravité particulière dans la question très actuelle du modernisme. Un homme qui nierait explicitement l’autorité de l’Écriture Sainte, de la Tradition et du magistère sur un point précis de la révélation ferait un péché contre la foi. Il perdrait la vertu surnaturelle de la foi. Tandis qu’on peut trouver celle-ci dans un esprit imbu de la philosophie subjectiviste et existentialiste. La vertu théologale est alors reçue dans un sujet mal disposé. Elle se traduit dans un discours et dans des actes qui dissolvent le dogme. Elle est stérile. Mais elle demeure comme le feu sous la cendre – c’est toute l’ambiguïté du modernisme. – Comme l’a magistralement expliqué saint Pie X dans son encyclique Pascendi, cette hérésie a un fondement philosophique : l’agnosticisme et la doctrine de l’immanence vitale. Avant de nier ouvertement le dogme, le moderniste est victime d’une maladie de l’intelligence : le subjectivisme. Si ce désordre le dispose à l’apostasie, il s’en distingue et peut ne pas y mener. Le révérend père Ambroise Gardeil aborde cette question dans son livre : La crédibilité et l’apologétique, Gabalda, Paris, 1912, pp. 126 et sq. La doctrine des rapports des vertus naturelles et surnaturelles pourrait servir de base à une réflexion au sujet du sédévacantisme. Tant que le pape ne refuse pas formellement l’autorité de l’Église sur tel ou tel dogme, il garde la foi et donc reste pape, même si la philosophie subjectiviste qui est la sienne lui fait dire et faire des choses qui vont contre la foi et tendent à détruire l’Église (œcuménisme, liberté religieuse, etc.). La question précise est de savoir si, dans tel ou tel cas, on est, oui ou non, en présence d’une négation de la foi. Mais qui peut en juger ?

[36] — Cette doctrine montre aux parents les gros avantages, pour l’éducation, de la vie à la campagne. Avec son bruit permanent, son agitation, son univers artificiel de verre et de béton, avec ses foules de plus en plus barbares, la ville moderne forme des tempéraments instables, déséquilibrés et maladifs. Le silence de la campagne, au contraire, une relative solitude, le soin d’un jardin potager et d’une basse-cour, le support des intempéries, en font un cadre propice au développement de vertus naturelles vigoureuses. La vie à la campagne donne un bon sens et un amour du réel qui seront un premier antidote contre la subversion, et les bases saines pour une vie chrétienne épanouie.

[37] — Lettre Testem benevolentiae, 22 janvier 1899, citée dans abbé Barbier, L’histoire du catholicisme libéral, tome 3, p. 272. On trouvera dans cet ouvrage une étude très documentée de l’américanisme, p. 242 à 285.

[38] — Pie XI, Divini illius magistri, 31 décembre 1929, Actes de Sa Sainteté Pie XI, Bonne Presse, 1934, t. 6, p. 141.

[39] — Cardinal Pie, Homélie Noël 1871, Œuvres du cardinal Pie, Oudin, Paris, 1884, t. 7, p. 353.

[40] — L’étude du sujet de l’éducation, et donc du péché originel, mettra en évidence non seulement la fausseté, mais la cruauté du naturalisme qui abandonne l’homme à sa propre faiblesse. Loin de grandir l’homme, le stoïcisme lui refuse le secours de la grâce qui seul peut le faire tenir debout et marcher droit.

[41] — La vie naturelle de l’homme garde sa raison d’être, le bien de la nature demeure, mais à titre de fin intermédiaire. La fin naturelle est prochaine, la fin surnaturelle est ultime. « Ratio illa procedit de fine proximo et naturali. Beatitudo autem aeterna est finis ultimus et supernaturalis. » (I, q. 75, a. 7, ad 1) Or une fin intermédiaire est un moyen pour la fin ultime. Partant de Nantes pour Angers, je ne me rends à Ancenis (fin intermédiaire) que pour atteindre Angers (fin ultime du voyage). « Dans l’ordre des moyens, tous les intermédiaires sont à la fois fin et moyen. In ordine eorum quae sunt ad finem, omnia intermedia sunt finis et ad finem. » (De Veritate, q. 5, a. 4)

[42] — Saint Augustin, de civitate Dei, l. 19, c. 1, n° 1, « Illud enim est finis boni nostri, propter quod appetenda sunt cœtera, ipsum autem propter seipsum. »

[43] — Saint Augustin, in ps. 54, n° 1.

[44] — Saint Pie X, Lettre encyclique Singulari quadam, 24 septembre 1912, cité par Pie XI, Divini illius magistri, 31 décembre 1929, Bonne Presse, 1934, t. 6, p. 93.

[45] — « Le corps est pour l’âme, comme la matière est pour la forme, et les instruments pour le moteur, afin qu’il exerce ses actions par eux. De là vient que tous les biens du corps sont ordonnés au bien de l’âme comme à leur fin. Unde omnia bona corporis ordinantur ad bona animæ sicut ad finem. » I-II, q. 2, a. 5.

[46] — Saint Thomas reprend cette doctrine dans son étude de la charité : « La vertu ou l’art qui se rapporte à la fin ultime commande aux vertus et aux arts qui visent d’autres fins secondaires, comme le militaire commande au cavalier. Et donc la charité, qui a pour objet la fin ultime de toute la vie humaine, à savoir la béatitude éternelle, s’étend à tous les actes de la vie humaine, par mode de commandement, mais non pas comme produisant elle-même ces actes. » (II-II, q. 23, a. 4) « Extendit se ad actus totius humanae vitae, per modum imperii, non quasi immediate eliciens omnes actus virtutum. »

[47] — Le pape Léon XIII voyait d’un regard prophétique les fruits d’une séparation des ordres naturel et surnaturel dans l’éducation. C’est vouloir « que l’enfant reste neutre envers Dieu, c’est ouvrir dans les âmes la porte à l’athéisme et la fermer à la religion », Encyclique Nobilissima Gallorum. « C’est corrompre dans l’âme les germes même, de l’honnêteté ; c’est préparer une peste et un fléau pour le genre humain », Encyclique Militantis Ecclesiae. Les parents chrétiens comprendront la nécessité de confier leurs enfants à des écoles authentiquement catholiques. Le tiraillement continuel entre l’athéisme de l’école laïque et le climat de foi de la famille est des plus dommageable pour l’enfant. Il lui prêche le relativisme des idées et la défiance vis-à-vis de ses parents.

[48] — Les parents chrétiens disposent d’un moyen privilégié pour assurer chez leurs enfants cet équilibre, c’est la sainte liturgie. Celle-ci est non seulement l’école d’une spiritualité authentique, mais elle assure la maîtrise de soi, elle harmonise le corps et l’âme, la vie privée et la vie sociale. Ses chants et ses couleurs, ses processions et ses gestes monopolisent les sens externes et internes, et épanouissent les facultés humaines dans le service de Dieu. Une étude plus approfondie sur l’efficacité de la liturgie dans l’éducation trouvera sa place dans un article postérieur sur la pédagogie chrétienne.

[49] — Révérend père Calmel O.P., École chrétienne renouvelée, Téqui, Paris, 1958, p. 143.

[50]Idem, p. 149.

[51] — Léon XIII, lettre Testem benevolentiae, 22 janvier 1899.

Informations

L'auteur

Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 13

p. 90-11

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