Pourquoi les Américains ne sont-ils pas contemplatifs ?
Par Carol Robinson
Carol Robinson est née en 1911 dans le nord-est des États-Unis, le territoire des puritains. Élevée dans un foyer sans Dieu, elle fut éduquée dans un collège de jeunes filles où l’instruction religieuse rationaliste acheva de la rendre athée.
Mais Dieu l’attendait. Peu avant la Deuxième Guerre mondiale, alors qu’elle était au bord du désespoir, elle se trouva attirée au catholicisme par les écrits d’un auteur australien. Elle fut alors confiée à un prêtre dominicain pour se faire instruire dans la foi catholique. Cette instruction lui plut beaucoup, et ce fut, pour elle, le début de contacts importants et fructueux avec l’ordre des prêcheurs.
Après avoir rencontré les problèmes insolubles du monde moderne sans Dieu, voici qu’elle vivait leurs solutions dans l’enseignement thomiste. Or bonum est diffusivum sui (le bien cherche à se communiquer) : aidée par le père dominicain qui l’avait instruite et par un laïc doué d’une bonne plume pour écrire et pour dessiner, Ed. Willock, elle lança à New-York en 1946 une petite revue appelée Integrity, qui avait pour but d’étudier les rapports entre la religion et la vie à la lumière de la métaphysique thomiste.
Précisément à cette époque, un malheur de l’ordre des frères prêcheurs lui apporta un grand bonheur. Durant la guerre, l’un des meilleurs théologiens dominicains des États-Unis, le père James Mark Egan O.P., avait été démis de son poste de supérieur de la maison d’études des dominicains de Washington, à cause de remous survenus dans la maison sous son supériorat. Dès la fin de la guerre, les supérieurs de l’ordre à Rome examinèrent son cas, reconnurent son droit et le firent venir à Rome pour enseigner à l’Angelicum ; mais en attendant il fut relégué dans une paroisse de campagne, non loin de New-York.
Carol Robinson sut alors profiter de son exil, en faisant de lui le censeur d’Integrity. Personne n’aurait pu souhaiter un meilleur censeur, dit-elle. En changeant une phrase par-ci, un mot par-là, il assurait l’orthodoxie de la revue et, lorsque les jeunes écrivains laïcs cherchaient un principe, le père Egan connaissait toujours celui dont ils avaient besoin et les renvoyait au lieu idoine de la Somme Théologique. Dans les disputes théologiques du jour, surtout à propos de Maritain et de de Lubac, c’est le père qui empêcha les jeunes éditeurs de s’égarer. Il leur fournit même d’avance toutes les solutions claires des problèmes suscités par Vatican II – puissante lumière d’un vrai thomiste !
Au cours de cinq années de publication, de 1946 à 1951, la petite revue attint un tel prestige et une telle influence que les communistes étaient sérieusement inquiets. Elle présentait, avec fraîcheur et profondeur, les solutions vraies de tous leurs faux problèmes. Ce furent cinq années d’or qui virent une série d’articles qui n’ont rien perdu de leur actualité – comme le montre l’article qui suit.
Au bout de cinq ans, Carol Robinson et son collaborateur durent abandonner le journalisme à cause d’ennuis de santé. Integrity continua encore cinq ans, mais avec un autre esprit, avant de disparaître. En 1956 Carol Robinson se maria et se retira de New-York pour mener à la campagne, avec son mari, une vie paisible de lectures et d’études, dans une maison proche de ce qui devait devenir plus tard la maison de retraites de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X à Ridgefield, Connecticut. Elle continua d’écrire pour un journal conservateur des États-Unis, le Wanderer, mais le jour arriva où ce journal ne supporta plus son thomisme, tout comme elle-même elle ne supportait plus le pain et les cirques du Novus Ordo.
A près de 40 ans de distance, elle fut sauvée par Integrity. Car de jeunes séminaristes de la Fraternité Saint-Pie X tombèrent sur quelques numéros bien jaunis de la revue. Ces numéros les passionnèrent. Et voici que l’on apprend que l’éditrice est toujours en vie ! Et qu’elle habite près de la maison de la Fraternité à Ridgefield !
Les contacts sont pris, et désormais elle assiste, à sa grande satisfaction, à la vraie messe. Quelle joie pour elle de voir de jeunes lévites dépoussiérer les anciens numéros de sa bien-aimée Integrity, qu’elle avait crue ensevelie pour toujours. Non, vraiment, le thomisme ne meurt ni ne s’affadit, non plus que ses fidèles disciples.
***
Lorsqu’en 1876 Mère Marie-Madeleine Bentivoglio, fondatrice des clarisses aux États-Unis, demanda l’autorisation de fonder un couvent à Philadelphie, le conseil diocésain refusa, arguant qu’un tel couvent ne serait pas « conforme à l’esprit du peuple américain ».
Cette anecdote remonte à plus d’un siècle. Elle est, de plus, un cas isolé. Pourtant, elle illustre bien cette antipathie persistante contre la vie contemplative que l’on trouve à la fois chez les catholiques et les non-catholiques américains, bien que de manière différente. Nous aimons que nos saints soient des « gens normaux ». Nous préférons Thomas More sans le cilice et saint François sans les stigmates. La contraception ne paraît pas contre nature, même à de nombreux catholiques qui s’en abstiennent ; en revanche les religieuses contemplatives leur semblent franchement être contre nature. Nous sommes plus à notre aise avec quelqu’un qui aspire à devenir milliardaire qu’avec quelqu’un qui espère devenir un saint.
La question « Pourquoi les Américains ne sont-ils pas contemplatifs ? » n’a rien d’une question oiseuse comme « Pourquoi les Américains préfèrent-ils le café au thé ? ». Une répugnance pour la contemplation, voilà ce qui est à la racine du modernisme, du naturalisme et de ce qu’on appelle l’« hérésie américaine ». Nous espérons montrer ici qu’il existe un réel antagonisme entre le mode de vie américain tel qu’on l’entend et tel qu’on le pratique communément, et la sainteté.
Les saints du passé américain (avec quelques exceptions notables comme mère Seton) sont passés quasiment inaperçus dans l’histoire de notre pays. La plupart, au début, furent des missionnaires, presque tous de nationalité étrangère. Mère Cabrini, par exemple, vécut ignorée de tous à New-York et à Chicago.
Les Américains, aujourd’hui encore, se situent aux antipodes de la vie mystique. Il semble pourtant que le courant s’inverse, chez les catholiques comme chez les non-catholiques (ces derniers, lorsqu’ils n’entrent pas dans l’Église catholique, tombent dans un faux mysticisme, où se mêlent théosophie et pensée de saint Jean de la Croix, technique respiratoire et conseils du Docteur Emmet Fox). Il fait bon voir un ancien communiste, poète et écrivain au New-Yorker, quitter ce journal pour une maison de trappistes. On aime apprendre l’ordination d’un autre trappiste qui, lui, a connu le judaïsme, la psychiatrie et l’université de Chicago... Quant aux laïcs fervents, ils partagent la conviction que toutes choses ne seront restaurées dans le Christ que si eux-mêmes progressent dans la voie de la contemplation. Forts de ces signes, il n’est pas déraisonnable d’espérer qu’un jour notre nation comprendra que c’est le rejet de la contemplation qui est véritablement anti-américain.
Qu’est-ce que la contemplation ?
S’il est si important de ne pas considérer la contemplation comme anti-américaine, c’est que la vie contemplative est la voie normale du salut, si bien que celui qui n’en veut pas refuse en réalité de s’approcher de Dieu.
La contemplation, c’est le commencement de la vision béatifique dès ici-bas. C’est la compréhension intuitive de l’ordre surnaturel des choses, et nombreux sont les degrés entre le premier échelon, au début de la vie de prière, et le dernier, dans la vision béatifique.
Le salut, ce n’est pas faire [seulement] le bien et éviter le péché mortel ; c’est partager la vie même de Dieu. Les théologiens thomistes, comme le père Garrigou-Lagrange, enseignent que le développement de la vie intérieure tel que le décrit saint Jean de la Croix est essentiellement le même pour tous et que pour tous il est une nécessité, si bien que si nous le négligeons ici-bas et que [cependant] nous nous sauvons, il nous faudra passer une longue période de purification au purgatoire.
De plus, si les chrétiens de l’Église militante ne cultivent pas leur vie intérieure et n’avancent pas sérieusement sur le chemin qui mène à Dieu, la force de ces chrétiens sera négligeable et la santé spirituelle de la nation en sera affectée. A vrai dire, notre état spirituel se reflète dans notre conduite nationale. Nous sommes la nation qui a lancé la bombe atomique (et ne s’en est pas encore repentie). Nous sommes la nation qui, de manière flagrante, se laisse guider par son intérêt du moment plutôt que par des principes moraux. Nous sommes la nation qui est réputée non pour la croix, mais pour l’insigne du dollar.
Vie active et vie contemplative
Si nous, Américains, ne sommes pas contemplatifs, c’est, dit-on habituellement, parce que les Américains sont un peuple actif et que les gens d’action sont aux antipodes des contemplatifs.
Certains tempéraments, comme les mélancoliques, sont portés plus que d’autres à la vie de l’esprit et donc à la contemplation. Inversement, les tempéraments « superficiels » sont plus enclins aux choses du corps qu’à celles de l’esprit, aux choses du monde qu’à celles de l’âme. Un regard superficiel nous porterait à croire que les Américains, par tempérament, ont un penchant pour les choses matérielles, mais la véritable raison, ce n’est probablement pas le tempérament mais bien plutôt le matérialisme ambiant. En effet nous ne sommes pas un peuple homogène, ni par la race ni par le tempérament.
Sur la route du salut, c’est la grâce et non le tempérament qui est le facteur déterminant. Les gens robustes et énergiques sont aussi touchés par la grâce que ceux qui aiment s’asseoir pour méditer. Il faut que Dieu, peu à peu, devienne le centre de la vie de chacun. Cependant, s’il s’agit d’une personne de type actif ou de type contemplatif, la vie divine ne se manifestera pas de la même manière. La différence ne sera pas marquée par le degré de charité atteint, ni par le fait que l’un priera et l’autre pas (tous deux prieront, mais le contemplatif y passera davantage de temps). La véritable différence sera marquée par la prédominance de tel ou tel don du Saint-Esprit. Chez le contemplatif, les dons de sagesse et d’intelligence seront particulièrement développés ; chez la personne active, ce seront les dons de force, de conseil et de science. C’est cette prédominance de tel ou tel don qui distingue la sainteté d’un don Bosco de celle d’une sainte Thérèse. C’est ce qui devrait permettre de distinguer la sainteté d’un homme d’État, d’une infirmière, ou d’un professeur de celle d’un trappiste.
La différence est d’autant plus facile à percevoir chez ceux qui sont avancés en sainteté qu’ils sont plus visiblement guidés par le Saint-Esprit.
Les Américains sont-ils véritablement actifs ?
Il existe un autre lien entre l’action et la contemplation, qui vaut particulièrement pour les débutants. Une vie pleinement active au plan naturel prépare à la contemplation, laquelle, à son tour, donnera son essor à une plus grande activité.
En quoi consiste cette vie véritablement active ? C’est une activité guidée par la vertu, par opposition à ce que saint Thomas appelle la vie active « de plaisir », ou la vie guidée par les sens. On ne peut s’empêcher de penser qu’une large part de l’activité américaine est cette vie active que guident la sensibilité et le plaisir. Que l’on songe par exemple à toute l’énergie dépensée dans la poursuite de l’argent comme fin en soi, depuis la course pour le train de 8 h. 17 jusqu’à la réunion d’affaires de l’après-midi.
L’efficacité américaine tant vantée entre dans la même catégorie, et c’est pour cela qu’elle mériterait plutôt notre mépris.
Tant de ponctualité, tant d’exactitude, tant de précision – pourquoi ? Maintenant voyez l’énergie que les Américains déploient dans le sport quand ils s’y adonnent vraiment. Un match de tennis et une partie de golf participent de la vie active de plaisir. Certes il se peut qu’ils puissent être méritoires s’ils sont adjoints à une vie vertueuse ; il semble pourtant que ce soit rarement le cas.
Songez enfin à la recherche de l’intérêt du moment qui s’est substituée aujourd’hui à la pratique de la vertu. Que d’énergie dépensée pour le planning familial ! Que de distances parcourues en avion par certains de nos hommes d’État dont on ne peut pas dire qu’ils agissent, en politique internationale, selon les principes de la morale !
En revanche, par certains côtés, les Américains ne sont pas actifs, et font même preuve d’une passivité choquante. Jamais nous ne marchons quand nous pouvons conduire ou nous faire conduire. Nous sommes entourés de gadgets qui nous évitent tout effort ; les ascenseurs éliminent la nécessité de monter des marches, les sports attirent plus de spectateurs que de joueurs, les radios remplacent les musiciens...
Notre passivité est aussi déplorable que flagrante dans le domaine intellectuel. Au travail, nous agissons sans réfléchir. Nous acceptons passivement que toutes nos opinions soient prédigérées.
Où l’intégration entre en scène
C’est ici qu’intervient l’idée d’intégration. Lorsque nous disons que les catholiques devraient mener une vie « intégrée », nous voulons dire, en fait, qu’ils devraient échanger une vie passive, ou une vie active de plaisir, contre une vie active conforme aux vertus morales, et que c’est cette vie qui leur rendrait possible la contemplation, qui est la route à prendre pour aller vers Dieu.
Une vie active conforme aux vertus morales se fonde sur une compréhension intellectuelle des liens qui unissent la religion et le travail, la famille, la détente, la lecture, et tous les autres moments de la vie quotidienne. Privé de cette synthèse entre la religion et la vie, un homme ira tâtonnant dans l’obscurité et ne se sauvera que par ignorance du devoir inaccompli (s’il lui est possible de garder l’ignorance invincible).
La piété est-elle contemplation ?
A n’en pas douter, les catholiques américains sont des gens pieux. Ils vont en grand nombre à l’église, sont très dévots. Le nombre de communions est impressionnant.
La piété, dans son acception commune, consiste pour une large part en une activité extérieure : prière vocale, dévotions. Bien entendu, ces choses-là sont bonnes, mais elles restent à la périphérie de la véritable vie intérieure. La contemplation ne commence, en général, qu’après une période de méditation, et la plupart des catholiques les plus dévots n’ont pas encore appris à méditer.
Que les Américains préfèrent, semble-t-il, faire une neuvaine plutôt que d’assister à une messe illustre bien le fait que leur piété se situe à un niveau extérieur et sensible. Vous retirez des dévotions ce que vous y mettez, tandis que les sacrements donnent des grâces en eux-mêmes, et sont donc bien préférables.
Quant aux Américains qui communient fréquemment et cependant n’ont pas une vie intérieure développée, leur difficulté réside principalement dans ce manque d’« intégration » (synthèse entre vie et religion) qui empêche le plein exercice des vertus morales.
Le Matérialisme
Vue d’en bas, c’est en se détachant progressivement des créatures que l’âme s’approche de Dieu. Les « nuits » dont parlent les mystiques sont des purifications d’origine divine. Elles concernent ceux qui se trouvent déjà sur la voie de la contemplation. Quant à ceux qui n’ont pas encore atteint le premier degré de la contemplation, ils doivent, avant tout, travailler à ce détachement, se mortifier et quitter une vie uniquement attachée aux sens pour entrer dans la vie spirituelle. Ceci est vraiment la première des étapes : mettre fin à un attachement désordonné aux choses d’ici-bas.
C’est précisément là qu’apparaît la divergence entre la religion et le mode de vie américain. « On nous gâte, Dieu merci, » dit la publicité. Ne remerciez pas Dieu, remerciez plutôt le diable. Dieu nous a donné l’abondance, mais c’est le diable qui nous incite à la gaspiller, à nous y complaire, à en parler sans fin, à oublier qui nous en a fait don, à aimer les richesses et à les amasser sur terre au risque de nous fermer le chemin du ciel.
Tout homme a son propre combat à mener contre la concupiscence. Le grave défaut du système américain tel qu’il se présente actuellement, c’est qu’il accumule les tentations sur notre chemin, alors qu’une société chrétienne, connaissant la faiblesse de l’homme et considérant son salut, interdirait une telle exploitation de la concupiscence dans l’intérêt de l’avarice.
La publicité est sans conteste l’instrument choisi le plus couramment pour nous induire en tentation mais, loin d’être un phénomène isolé, elle sert au système industrialo-capitaliste qui a dû s’orienter vers le marché intérieur. Elle nous incite, à force de cajoleries, à acheter ce dont nous n’avons pas besoin, voire ce qui peut nuire au salut de nos âmes. La cajolerie s’avère efficace, mais de temps à autre, perce, derrière le gant de velours de l’invitation, la main de fer de la contrainte.
C’est un peu comme si on nous forçait à consommer pour alimenter un système monstrueux et destructeur. Tant que notre système économique (dont les bras tentaculaires s’étendent partout, de la politique à l’édition) aura pour fin ultime l’argent, l’esprit de contemplation et le mode de vie américain ne pourront que s’opposer. Trop peu d’entre nous ont refusé l’exploitation pour que cela gêne les profiteurs. Pourtant, si une vague de pénitence se propageait dans le pays, nous les verrions alors tels qu’ils sont en réalité.
L’aveuglement spirituel
L’aveuglement spirituel est la maladie des intellectuels, de ceux qui sont censés avoir échappé au piège du matérialisme ; c’est une des pires choses qui puissent arriver à ceux dont la vie est occupée au travail de l’esprit.
D’abord, comment le définir ? C’est un châtiment infligé par Dieu pour nos péchés de l’esprit, la curiosité intellectuelle et l’orgueil. Voici en quoi consiste ce châtiment : Dieu enlève sa lumière de l’esprit de ceux qui ne souhaitent pas la recevoir, les abandonnant aux ténèbres où le péché originel et leurs propres péchés les ont conduits. L’aveuglement spirituel se caractérise, non par une ignorance des faits (état relativement clair et auquel il est facile de remédier), ni par une stupidité innée, mais par une confusion de la pensée et un défaut de jugement. Ceux qui en sont atteints font penser aux guides aveugles de l’Écriture, ils filtrent un moucheron mais ils engloutissent un chameau (Mt 23, 24) (ils veillent à ce que toutes les virgules soient à leur place dans un article par ailleurs truffé d’incohérences, ils étudient les éléments d’art dans la sculpture pornographique, s’intéressent à la déclamation d’une poésie de mauvais aloi et ne se soucient que des aspects médicaux des maladies vénériennes). Le père Garrigou-Lagrange dit de l’aveuglement spirituel qu’« il nous enlève toute pénétration et nous laisse dans un état d’apathie spirituelle qui s’apparente à la perte de toute intelligence supérieure ».
Il existe plusieurs façons d’identifier l’aveuglement spirituel. Celui-ci se manifeste principalement par une confusion mentale et par l’incapacité à discerner implications et contradictions. Il consiste aussi à préférer discuter de détails secondaires plutôt que d’enjeux importants, du matériel plutôt que du spirituel. Il est fort répandu chez les professeurs d’université, les clercs protestants libéraux et les intellectuels catholiques diplômés d’études sociales et, en règle générale, chez les catholiques qui tentent de servir Dieu et Mammon. C’est le châtiment manifestement infligé à ceux qui font fi des interdictions de l’Église en matière de livres et de films.
Prenons un exemple flagrant d’aveuglement spirituel. Il y a plusieurs années, une organisation inter-religieuse lança une campagne sur la fraternité. Elle se proposait de rassembler plusieurs millions de dollars pour financer un projet de recherche sur les fondements de la fraternité (les capitaux et la recherche scientifique avaient bien permis la découverte de la bombe atomique, pourquoi pas celle de la fraternité ?), après quoi on allait dispenser cet enseignement à l’université. Il existe sans doute, dans ce siècle voué à la science, quelque enfant assez ignorant de la religion pour supposer que la fraternité se prête à un travail de recherche ou que ses fondements ne sont pas, depuis longtemps, connus et rejetés. Mais une telle ignorance n’est pas possible de la part du clergé. « Malheur à vous, guides aveugles ! »
Les preuves d’aveuglement spirituel ne manquent pas : la langue de bois de la radio, les absurdités qui s’écrivent dans la plupart des magazines, le jargon pédant des écoles, les beaux discours des hommes politiques.
L’aveuglement spirituel est l’inverse, l’opposé de la contemplation. Autant la contemplation se manifeste par la simplicité dans l’appréhension intellectuelle de la vérité, autant l’aveuglement est marqué par la multiplicité. C’est ce qui explique, par exemple, le flot de faits et de statistiques que l’on amasse aux États-Unis aujourd’hui. Une quantité considérable d’argent et d’énergie est investie dans ce domaine sans ajouter pour autant une once de sagesse à qui que ce soit. Les gens préposés à cette recherche rassemblent des milliers de faits sans lien entre eux autre qu’un arrangement arbitraire et mécanique. On cherche à tout prix à enfoncer dans des mémoires déjà trop pleines des renseignements toujours plus nombreux, sans jamais aller au cœur de la question. Loin de connaître la réceptivité du regard contemplatif, les aveugles spirituels vivent dans une course au savoir effreinée, lisant des magazines, assistant à des conférences, analysant la toute dernière théorie dont faisait état une communication lors d’une toute récente réunion d’experts, s’inscrivant au club du Livre-du-Mois, se tenant au courant de ceci, de cela...
Examinons maintenant les péchés qui précipitent ce châtiment de l’aveuglement spirituel. Ils sont au nombre de deux : la curiosité et l’orgueil.
La curiosité
« La curiosité est un défaut de notre esprit, qui nous entraîne, avec précipitation et sans retenue, vers la considération et l’étude de sujets moins utiles, nous faisant négliger les choses de Dieu et de notre salut. (...) Alors que des personnes dotées de peu de connaissances, mais nourries des Évangiles, possèdent une grande rectitude de jugement, il en est d’autres qui, loin de se nourrir profondément des grandes vérités chrétiennes, passent une grande partie de leur temps à accumuler des connaissances inutiles ou, du moins, de bien peu d’utilité, des connaissances qui ne forment en rien le jugement. Elles souffrent d’une manie de la collection. Le savoir qu’elles accumulent, elles l’arrangent de façon arbitraire, sans ordre, un peu comme dans un dictionnaire. Ce type de travail, au lieu de former l’esprit, l’atrophie, comme trop de bois éteint le feu. Sous ce monceau de connaissances accumulées, ils ne peuvent plus entrevoir la lumière des premiers principes, qui seule pourrait donner un ordre à tous ces matériaux et élever leur âme vers Dieu, source et fin de toute chose. »
Voilà ce que saint Thomas avait à dire au sujet de la curiosité. Cela en étonnera beaucoup d’apprendre que la curiosité intellectuelle est un péché, car elle est portée aux nues par le libéralisme qui règne dans nos meilleures universités. Ce qui est vertueux, ce n’est pas l’avidité de connaissance mais une soif de la vérité. L’homme qui a soif de vérité cherche toujours à connaître les premiers principes, à trouver Dieu. Il se peut qu’à un moment donné, abusé par le freudisme ou le yoga, il se trouve à cent lieues d’elle, mais, s’il continue ses recherches et s’il garde sa bonne volonté, il finira par la trouver. (Ici, force nous est de remarquer la différence qui sépare un païen cherchant la vérité et croyant par exemple en trouver un reflet dans le freudisme, du catholique qui admire Freud au mépris de l’entière vérité qu’il a reçue et qu’il a négligé d’approfondir. Le premier en sort quasiment indemne, le second s’apprête à rejoindre les rangs des aveugles spirituels.) Le curieux, lui, en reste aux choses secondaires. Il ferait merveille au jeu des mille francs, comme professeur de sociologie à Berkeley ou comme auteur-compilateur d’un nouveau volume de « faits étranges ».
La plupart des Américains ignorent – ou ne semblent pas se préoccuper de savoir – si Dieu existe ; quelle Église le Christ a fondée (s’il en a fondé une) ; quel est le but de la vie ; ce qui leur arrivera après leur mort. Mais il faut absolument qu’ils sachent si l’équipe des Brooklyn Dodgers a gagné, si la société U.S. Steel a baissé en bourse, quelle sera la météo le lendemain, quel est le mot de sept lettres synonyme de « voler », etc. « Serait-il bon que nous ayons un troisième parti aux États-Unis ? » demande un responsable politique. Mais il se garde bien de se prononcer sur l’existence de Dieu ni même de mener l’enquête sur la moralité de la contraception. Et, en vérité, il suffirait que tel ou tel de nos hommes politiques aborde une question vraiment essentielle pour qu’immédiatement les médias lui en fassent le reproche. Parce que, dès les origines de notre histoire, nous, Américains, n’étions pas d’accord sur les principes essentiels, nous en sommes venus à présumer qu’on ne pouvait connaître la vérité à leur sujet.
Cette agitation de l’esprit, cette accumulation superficielle de faits, cette manie de vouloir être au courant de tout qui pousse les Américains à consommer avec avidité journaux et magazines, voilà qui mérite le châtiment de l’aveuglement spirituel. Dieu cherche à nous montrer, à travers les événements, le danger d’une telle attitude. Nous sommes semblables à ces hommes qui, levant à peine la tête du dernier ouvrage sur « La fabrication des hachettes », ne verraient pas descendre la hache suspendue au-dessus de leur tête. Comment s’étonner, après cela, que Dieu nous enlève sa lumière et que, par conséquent, s’il nous arrive de lever les yeux vers la hache, nous nous contentions de remarquer le contour original de son manche ou de mesurer la résistance qu’oppose le vent à sa descente.
L’orgueil
La condition principale pour connaître la vérité est l’humilité, une certaine docilité à la lumière, une certaine défiance de nos jugements propres. Mais nous, Américains, avons perdu jusqu’au sens du mot « humilité », nous avons voulu devenir tels des dieux. « Avoir confiance en soi, » « être sûr de soi, » « se construire soi-même... », autant d’aphorismes qui reflètent un fait patent : nous ne regardons plus Dieu mais nous-mêmes. Dans les universités américaines aujourd’hui, le héros que l’on vénère est l’homme de la tolérance ; agnostique, sceptique, philosophe libéral, une seule chose lui fait horreur : le dogmatisme. Le libéral américain correspond exactement à la description que donne Ernest Hello de l’homme médiocre « pour qui toute affirmation est une insolence, puisque toute affirmation exclut la proposition opposée ». Ces gens sont habituellement affables de nature, ce qui leur permet d’échapper à une censure pourtant bien méritée. On les porte aux nues alors qu’en vérité ils ont fait un mal considérable aux âmes.
L’orgueil universitaire a donné naissance, aux États-Unis, à un système de fabrication en chaîne de professeurs et de doctorats, à la manie des experts et des notes de bas de page. Tout le monde parle en même temps, et personne ne connaît la vérité. Posez cette simple question à qui vous voudrez, depuis l’employé de boutique jusqu’au président d’université : « Quel est le but de la vie ? » et vous n’obtiendrez pas de réponse, à moins que quelqu’un, par bonheur, l’ait lue dans un catéchisme. La situation est à la fois drôle et tragique.
L’homme de la rue, semble-t-il, n’est pas directement touché par l’orgueil intellectuel qui caractérise ses guides aveugles, les professeurs d’université. Lui sera plus enclin à la curiosité intellectuelle. Quoi qu’il en soit, les vices de curiosité et d’orgueil ont engendré un aveuglement spirituel fort répandu, un matérialisme quasi universel. Pourquoi n’y a-t-il pas plus de miracles ? Où sont les saints ? Vous les rencontrerez peut-être sur les chemins de traverse, mais ne les cherchez pas sur les grandes avenues. Le mode de vie américain ne favorise guère leur éclosion.
Les Américains peuvent-ils devenir contemplatifs ?
« C’est d’un saint François d’Assise dont nous avons besoin », entend-on souvent. Et cela est bien vrai. Quel délice ce serait d’avoir, pour nous délivrer des chaînes du matérialisme qui nous retiennent attachés aux choses de la terre, un grand saint aux pieds nus !
Mais nous avons aussi besoin d’un saint Dominique. Nous avons besoin de quelqu’un qui ose dire haut et fort ce que nous osons à peine dire tout bas, que partout notre jeunesse va à l’université pour en sortir diplômée d’études supérieurement inutiles, ne sachant même pas quel est le but de la vie. Nous avons besoin de quelqu’un qui nous donne le courage d’ignorer l’avis du dernier expert par respect pour le Premier Expert. Alors nous tomberons à genoux et la lumière nous sera donnée.
Extrait de : Carol Robinson, My life with Thomas Aquinas, Angelus press (2819 Tracy, Kansas City, Missouri 64109, USA), 1992, traduction par nos soins.
Informations
L'auteur
Convertie au catholicisme à la veille de la seconde guerre mondiale, Carol Jackson Robinson (1911-2002) fonda en 1946 la revue Integrity où elle défendit la foi catholique avec l'aide du père James Mark Egan O.P.
Le numéro

p. 160-170
Les thèmes
trouver des articles connexes
Télécharger le Pdf ici :
.
