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Cinquante ans trop tard ?

La Déclaration épiscopale de 1925 sur la laïcité

par Yves Gérardin

Trop tard ! Cinquante ans trop tard ! Le ton désabusé avec lequel le chanoine Bernard Gaudeau, champion de la lutte anti-laïciste, accueille la Déclaration des cardinaux et archevêques français contre les lois dites de laïcité (10 mars 1925) contraste étrangement avec l’enthou-siasme de ses amis. Alors qu’on le félicite comme d’un succès personnel, et que tous voient dans ce document la confirmation de ses combats, lui-même affiche beaucoup moins d’optimisme.

Le vieux chanoine, qui a fondé la Ligue « Dieu à sa place » pour lutter contre l’athéisme social, se réjouit du rappel doctrinal effectué par les prélats. Il applaudit leurs consignes de fermeté. Mais il doute qu’elles réussissent à inverser le cours des choses.

Avec le recul, comment lui donner tort ?

Pourtant, cette Déclaration du 10 mars 1925 reste un repère important :

• au plan historique, c’est le barrage que les évêques nommés par saint Pie X tentèrent d’ériger face à la quatrième vague de catholicisme libéral, à la veille d’une crise qui devait, malheureusement, tout emporter.

• au plan doctrinal, c’est le rappel autorisé de la doctrine politique de l’Église, sous une forme simple et pratique, adaptée à la situation française et renforcée par la réfutation des objections les plus courantes.


La quatrième vague de catholicisme libéral 

A trois reprises, déjà, Rome a dû intervenir contre le courant « catholique libéral » qui renaît sans cesse en France depuis la Révolution.

— Une première vague catholique libérale, menée par Lamennais, et à dominante romantique, a été condamnée par Grégoire XVI dans l’encyclique Mirari vos en 1832 [1].

— Une deuxième, largement aristocratique, menée par Mgr Félix Dupanloup (1802-1878, évêque d’Orléans) et le comte Charles de Montalembert (1810-1870), a été condamnée en 1864 par l’encyclique Quanta cura de Pie IX et le catalogue d’erreurs (le Syllabus) qui y était joint [2].

— Une troisième, beaucoup plus démagogique, s’est encore développée dans la génération suivante, dans les milieux qui avaient résisté à la deuxième. Sous la pression du monde contemporain, et sans s’en apercevoir, toute une partie des jeunes catholiques français adoptèrent peu à peu, à la fin du pontificat de Léon XIII (principalement à partir du Ralliement, en 1892), les idées contre lesquelles leurs parents avaient lutté. Les « prêtres démocrates » puis le Sillon de Marc Sangnier (1873-1950) furent en tête de ce mouvement que la Lettre sur le Sillon de saint Pie X (1910) contraignit à reculer, sans le faire totalement disparaître [3].

Mais face à la quatrième vague catholique libérale, celle des connivences laïcistes, la réaction ne vient pas de Rome. C’est l’Assemblée des cardinaux et archevêques de France, tout récemment fondée (1919), qui a l’initiative.


Un masque nommé « Laïcité »

Depuis la Révolution, deux conceptions de la France se disputent le même territoire ; deux traditions nationales s’affrontent ; deux patries se font concurrence, liées à deux religions : la religion traditionnelle, celle du Dieu fait homme pour sauver les hommes, et la religion moderne, celle de l’homme fait « dieu » pour évincer Dieu. La laïcité, qui se prétend hypocritement neutralité, n’est qu’un masque de la seconde. Incapable de progresser à visage découvert, la religion de l’homme qui se prend pour Dieu compense cette faiblesse par la duperie d’un double langage, et un noyautage maçonnique, qui lui permet de tenir en laisse le pouvoir politique.

Des mots séduisants mais jamais définis – liberté, égalité, fraternité, progrès, démocratie, et, désormais, laïcité – sont les principaux leurres. Et malgré les enseignements des papes, malgré les distinctions et les explications, bien des catholiques se laissent duper. Naïveté, lâcheté, inconséquence ou déficience doctrinale en font des proies faciles. Le clergé, l’épiscopat lui-même sont atteints, et profondément divisés. Les évêques fidèles à la ligne de saint Pie X estiment urgent de réagir, pendant qu’il est encore temps.


L’aveu de Jean Guiraud (1917) 

En 1917, l’historien Jean Guiraud, récemment promu directeur du quotidien La Croix, y décrit la situation avec un grand réalisme.

Lui qui avait milité durant sa jeunesse dans l’Action libérale de Jacques Piou, et qui avait plusieurs fois été épinglé par la revue La Critique du libéralisme de l’abbé Barbier, reconnaît à présent

un mouvement qui, depuis une trentaine d’années, a entraîné la plus grande partie des catholiques de France, chefs et soldats, de concessions en concessions, d’abdications en abdications [4].

L’aveu est d’importance : loin d’être marginale, la dérive entraîne la plus grande partie des catholiques de France ; la mention « chefs et soldats » laisse entendre que le clergé a sa part de responsabilité. Et après avoir ajouté que certaines abdications manifestent « plus qu’une faiblesse : une complicité », Jean Guiraud détaille :


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[1]    — Sur cette première vague libérale, voir Le Sel de la terre 14, p. 113-134.

[2]    — Sur cette deuxième vague libérale, voir Le Sel de la terre 14, p. 140-150 ; Le Sel de la terre 15, p. 120-150 ; Le Sel de la terre 16, p. 132-174. — Sur Mgr Dupanloup, voir Le Sel de la terre 112-113, p. 114-172 (et notamment p. 117, sur le caractère aristocratique de cette deuxième vague catholique libérale).

[3]    — Sur cette troisième vague libérale, et sur les « prêtres démocrates », voir Le Sel de la terre 29, p. 65-86 et Le Sel de la terre 30, p. 74.

[4]    — Jean Guiraud dans La Croix du 28 juillet 1917 (p. 1). — Jean Guiraud (1866-1953), directeur de la Revue des questions historiques de 1926 à 1939, est connu pour sa série d’ouvrages Histoire partiale, histoire vraie (1911-1917) qui a connu de multiples rééditions. Son essai apologétique Pourquoi je suis catholique (1928) mérite aussi lecture. Tertiaire dominicain, il a également écrit une vie de saint Dominique (1899).

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 131

p. 112-132

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