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Le martyre

Perspectives théologique et apologétique


par l’abbé Bernard Tissier de Mallerais

Rédigée par celui qui était à l’époque l’abbé Tissier de Mallerais, cette note sur le martyre a été publiée en 1984 par la revue Savoir et Servir, dans un numéro consacré aux martyrs d’Avrillé [1]. Sous une forme simple, vivante et concrète, elle fournit une synthèse remarquablement pédagogique. C’est ainsi que prêchait, ordinairement, Mgr Tissier de Mallerais.

Le Sel de la terre.


 

Martyrs et martyrs


L'Angleterre est pleine de paradoxes. En voulez-vous un exemple ? S’il vous arrive de visiter la jolie ville d’Oxford, on vous y fera voir un mémorial des martyrs : celui de Thomas Cranmer et de ses compagnons d’infortune, tous réformateurs anglicans, morts relaps sur le bûcher sous Marie Tudor. Mais tout véritable Anglais, c’est-à-dire catholique, vous indiquera à Londres le lieu du martyre de saint John Fisher, évêque de Rochester, décapité pour la foi catholique sous la reine Elisabeth.

La France, sans être paradoxale, n’en est pas moins équivoque dans le genre : en consultant l’annuaire, il vous faudra un certain effort pour ne pas confondre la rue des martyrs et la rue des martyrs de la Résistance... Le dictionnaire de son côté élèvera un Galilée à la dignité de martyr de la science et il faut s’attendre un jour prochain à voir saint Laurent paré du titre de martyr du prolétariat ; tandis que les Vendéens de 1793, comme les Cristeros de 1926, ne seront que des victimes de leur propre fanatisme... Nous ne nous étendrons pas sur d’autres martyres qui sont à la une des quotidiens à sensation : du martyre du jeune X, victime des sévices d’un père indigne, jusqu’au long martyre de Sophia Loren dans sa vie sentimentale...

Toute personne qui souffre des tourments immérités (ou considérés comme tels) est-elle donc digne de la palme du martyre ? Comment dénouer un tel nœud d’équivoques, parfois sciemment entretenues ? Qu’est-ce véritablement qu’un martyr ? En quoi un martyr témoigne-t-il de la vérité de la cause qu’il défend ; en particulier de la vérité de la religion de l’Église catholique ?


Théologie du martyre

Témoignage suprême : le sang versé

Ils ne savent plus de quoi ils parlent ! parce qu’ils ne savent plus définir ! Pourtant, rien n’est plus facile : l’étymologie ouvre la voie : martus, marturos, en grec, signifie témoin, de même que marturion, marturiou signifie témoignage. Mais l’emploi de ces mots dans le nouveau Testament leur a fait prendre progressivement un sens précis et chrétien : celui du témoignage suprême, celui du sang répandu pour la Parole de Dieu. Ainsi l’Apocalypse (17, 6) nous montre la Grande Babylone (la contre-Église) ivre du sang des martyrs (marturôn) de Jésus. Saint Jérôme rend à juste titre le grec marturôn par le néologisme latin martyrum (martyrs) et non par sa traduction normale testium (témoins). Les martyrs seront désormais, dans la littérature chrétienne latine, la phalange de ceux qui auront le privilège de témoigner en répandant leur sang.

Il nous reste à exposer les conditions que doit remplir ce témoignage du sang pour être un véritable martyre : en quelques mots, est martyr celui qui, pour défendre la vraie foi, accepte d’être mis à mort par un agresseur qui le persécute effectivement.

• Être mis à mort par un agresseur

Cette condition écarte les cas de mort naturelle ou accidentelle, ou le suicide : mourir des suites d’une grève de la faim, quelque noble qu’en soit la cause, n’est pas un martyre. En d’autres termes, on doit prouver que la mort a été œuvre d’une volonté humaine autre que celle de la victime, et d’une volonté injuste. C’est pourquoi un criminel condamné à mort pour son crime n’est pas un martyre, même si par ailleurs il était disposé à défendre la foi catholique jusqu’au sang !

• Persécution de la foi ou de la vertu chrétienne

Il faut, de plus, que le persécuteur persécute effectivement la foi. Il est évident que ne méritera pas la palme du martyre la victime d’un hold-up sanglant, ou celle d’un adversaire qui veut assouvir une vengeance, ou enfin celle d’un fou furieux.

C’est la foi qui doit être le mobile de la persécution. Ainsi, sous l’empereur Dioclétien, le préfet Lysias commande aux saints Côme et Damien d’adorer les dieux (Bréviaire romain, 27 septembre) et par leur refus, ils obtiennent la couronne du martyre. De même l’hérétique qui ne nie qu’un seul article de foi (mais par là perd la foi tout entière) peut faire des martyrs ; c’est le cas de saint Herménégilde, tué sur les ordres de son père arien. De même les victimes d’une persécution schismatique sont d’authentiques martyrs : saint Thomas More, sous le roi d’Angleterre Henri VIII, saint Josaphat, héros du vrai œcuménisme (qui consiste à ramener les égarés au bercail de l’Église catholique), victime des schismatiques à Vitebsk (14 novembre). Enfin la défense des droits de l’Église mérite la couronne du martyre à saint Thomas Becket, évêque de Cantorbéry.

Outre la foi et ce qui s’y rapporte, la vertu chrétienne, la virginité en particulier, peut être un motif du témoignage du martyre : saint Jean Baptiste, reprochant à Hérode son adultère incestueux, mérita pour ce motif la gloire de la décapitation ; de nombreuses vierges chrétiennes des premiers siècles témoignèrent, par le martyre, de la prééminence de la virginité consacrée sur le mariage : les saintes Agnès (21 janvier) et Agathe (5 février). Digne émule de sainte Agathe, une jeune fille de notre siècle, sainte Maria Goretti, préféra la mort plutôt que de perdre sa virginité, joignant comme on dit la palme du martyre à celle de la virginité.

En s’attaquant ne serait-ce qu’aux soubassements rationnels ou aux conséquences pratiques morales de la foi, le persécuteur donne à sa victime croyante l’occasion de prouver son attachement au Christ : il lui prépare donc quand même la palme du martyre.

• Acceptation de la mort

Le martyr ne doit pas seulement pâtir, c’est-à-dire subir passivement les tourments, son comportement doit être actif : il doit faire intérieurement un acte d’acceptation volontaire de son sacrifice et, s’il lui en est laissé l’occasion, le manifester extérieurement par la parole ou le geste.

Ainsi, les chrétiens libanais massacrés indistinctement par les musulmans fanatiques en haine de la foi chrétienne ne sont pas tous nécessairement martyrs : on doit s’assurer qu’ils ne sont pas allés à la mort en maugréant (ce qu’à Dieu ne plaise !), mais consciemment et de bon cœur.

Un saint Josaphat n’a, en ce qui le regarde, laissé aucun doute sur les dispositions au martyre, se présentant aux sicaires qui déjà frappaient les siens : « Mes petits enfants, leur dit-il, pourquoi frappez-vous mes familiers ? Si vous en avez après moi, me voici ! » Aussitôt, il est frappé de coups et percé de traits (Bréviaire, 14 novembre).

• Martyrs au combat

Qu’en sera-t-il du soldat chrétien rendant coup pour coup au combat, et tombant frappé d’une balle, dans le feu de l’action ? Saint Thomas répond d’avance : Il sera martyr [2]. Les théologiens expliquent que dans ce cas, la résistance armée du soldat n’a pas pour but premier la défense de sa vie, mais celle de la foi. En pratique, cependant, il faudra prouver que la victime d’un combat pour la foi a donné des signes positifs de son acceptation de la mort, dans l’intervalle qui sépare la blessure mortelle de la mort.

• Pour la défense de la vraie foi

L’exemple précédent appelle un complément : la haine de la foi chez le persécuteur, l’acceptation de la mort chez la victime... cela ne suffit pas encore pour faire un martyr : il faut à l’acceptation de la victime un motif surnaturel. Le Vendéen courageux qui monte à l’assaut de Cholet ou de Saumur et tombe au champ d’honneur a pu ne poser qu’un acte naturel de bravoure.

Or le martyre est un acte surnaturel, motivé par la défense de la foi. Il faut donc que les deux volontés, du persécuteur et du persécuté, se rencontrent pour assigner à l’acte du martyre sa finalité : la foi, que l’un attaque et l’autre défend, pour laquelle le premier tue et le second se laisse tuer.

Dans certains cas un dialogue s’engage entre l’agresseur et la victime ; l’un et l’autre conviennent au moins d’une chose : l’enjeu est d’ordre religieux, surnaturel ; il s’agit du Christ, de l’Église, de la Révélation. Ainsi Égée, préfet de Patras en Achaïe, dit à l’apôtre saint André : « Pense à toi et immole aux dieux ! » André repartit :

C’est à Dieu tout-puissant, qui est un et vrai, que j’immole chaque jour, non les chairs des taureaux ni le sang des béliers, mais l’Agneau immaculé, sur l’autel ; et après que le peuple des fidèles ait mangé sa chair, l’Agneau qui a été sacrifié demeure intègre et vivant. [Bréviaire, 30 novembre.]

Plus souvent peut-être, la victime n’aura pas l’occasion, au cours d’un interrogatoire, de déclarer explicitement à ses bourreaux qu’elle préfère mourir plutôt que de renier sa foi. Qu’importe ! Du moment que, tout en se sachant menacée de mort pour la vraie foi, elle a persévéré à lui rester attachée jusqu’au sacrifice suprême, c’est qu’elle était prête, et lorsque la main criminelle s’abattra sur elle, son acceptation tacite sera suffisamment éloquente. Saint Pierre de Vérone fut assassiné, sans qu’on lui demandât son avis, par un sicaire à la solde des manichéens ; il n’en est pas moins un grand martyr : il ne se méprit pas sur l’intention de ses agresseurs, puisqu’avec son propre sang qui coulait à flots il traça les premières lettres du Credo.


Témoignage de la foi

De quoi le martyr témoigne-t-il ? Pour porter témoignage, ne faut-il pas avoir été témoin oculaire ? Or rares sont les martyrs qui connurent Notre-Seigneur Jésus-Christ, sa vie, son enseignement, sa mort, sa résurrection !

— Certes ! Saint Thomas n’hésite pas à dire que par le martyre, on rend témoignage de la foi au Christ [3]. C’est dire que le martyre est un témoignage de type très particulier : d’une part il comporte comme signature l’effusion du sang ; d’autre part il porte directement non sur des faits extérieurs historiques mais sur une conviction intérieure de foi. Cette conviction n’est pourtant pas purement subjective, puisqu’elle repose sur le témoignage historique des Apôtres.

Et en preuve de sa conviction de la vérité de la foi, le martyre n’apporte pas d’arguments, aussi convaincants soient-ils (voir le martyre de sainte Catherine d’Alexandrie, 25 novembre), il apporte son sang versé, disant en action : ma conviction de foi est plus forte que mon attachement à la vie.

L’efficacité d’un tel témoignage est un fait historique : l’expansion de l’Église catholique est autant le fruit de la prédication de l’Évangile que de l’héroïsme des martyrs. Il n’est pas rare de voir, au spectacle du courage des martyrs, des spectateurs soudainement convertis par la grâce se déclarer ouvertement chrétiens et descendre à leur tour dans l’arène pour conquérir la couronne du martyre.


Acte suprême de force et de charité

Le martyre est donc la plus éloquente des professions de foi. Il est également l’acte héroïque de la vertu et du don de force. En effet c’est un acte de la vertu morale de force (nous dirions, de courage) que d’affronter délibérément un péril mortel et de demeurer ferme avec patience dans des tourments mortels. Au-delà de la vertu de force, c’est même l’acte le plus excellent du don de force : un des sept dons du Saint-Esprit dont l’assistance a été promise par le Seigneur Jésus à ceux qui seraient pour son nom traînés devant le tribunal des rois et des princes (Mt 10, 18-20).

Enfin, le martyre est un acte sublime de charité théologale : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime », avait enseigné le Seigneur Jésus-Christ à ses disciples (Jn 15, 13), et il joignait plus tard l’exemple à la parole en donnant, lui, le bon Pasteur, sa vie pour ses brebis (cf. Jn 10, 11). Les martyrs ne voudront pas se laisser tout à fait vaincre en amour et donneront ce qu’ils ont de plus cher au monde : leur vie. « Pour l’amour de votre amour, je mourrai, puisque vous avez daigné mourir pour l’amour de mon amour », tel était le désir de saint François d’Assise. « Je ne puis vous donner davantage ; si j’avais plus, je vous donnerais plus », ajoute saint Alphonse de Liguori.


Le martyre preuve apologétique

Martyre, preuve de vérité ?

Il reste à répondre aux objections du lecteur. En quoi un martyr témoigne-t-il de la vérité de sa cause ? Une réponse inexacte serait la suivante : « On ne meurt pas pour une erreur ! » L’histoire montre le contraire : Jean Hus, brûlé vif au concile de Constance, en 1415, pour avoir refusé de confesser la foi catholique. Michel Servet, médecin « illuminé » espagnol, brûlé lui aussi, mais par Calvin, à Genève, en 1553 ! Nous avons nommé tout à l’heure Thomas Cranmer, premier archevêque protestant de Cantorbéry, brûlé vif en 1556 comme hérétique relaps. 


Héroïsme et fanatisme

La réponse est fournie par l’analyse comparée des comportements du martyr authentique d’une part, et de celui qui, même s’il montre un courage humain indéniable face à la mort, n’en mérite pas moins le nom de fanatique.

Ce qui distingue le martyr du fanatique, ce n’est pas que l’un défende la vérité et l’autre l’erreur, car ce critère n’est pas vérifiable extérieurement par un spectateur incroyant ou non averti ; mais ce sont leurs comportements respectifs. Le P. Garrigou-Lagrange décrit ainsi le fanatisme :

C’est l’illusion de celui qui se croit inspiré et qui a un zèle outré pour une religion, une opinion ou un parti. Elle engendre une obstination aveugle, qui fuit la discussion, exclut la sagesse, la prudence, la modestie et la douceur [4].

Ces traits psychologiques et moraux sont parfaitement constatables et pourront servir de critère : ainsi Jean Hus, Thomas Cranmer, pour ne citer qu’eux, les ont manifestés dans leur vie, et dans leur mort violente. Au contraire, le propre du martyr véritable est de réunir, au moment où il est menacé des tourments mortels, tout un ensemble de vertus : sagesse, prudence, douceur, mansuétude, modestie, mais aussi ténacité, patience, persévérance, force.


Miracle moral

Seul Dieu peut réunir ainsi, chez quelque vingt millions de martyrs depuis vingt siècles, une telle gerbe de vertus qui sembleraient devoir s’exclure, telles la force et la douceur, la persévérance et la modestie (modestie signifiant attitude sans arrogance, qui n’exclut pourtant pas la fierté de la foi).

 Ce phénomène si constant et si renouvelé du martyre est donc un véritable miracle moral. Outre le témoignage humain que, par sa conviction inébranlable et l’effusion de son sang, le martyr fournit en faveur de la véracité de sa foi, le martyre est bien plus un témoignage divin. L’intervention manifeste de Dieu, aidant le martyr à pratiquer jusqu’à la mort plusieurs vertus à un degré héroïque, est comme un sceau divin apposé à la foi professée par le martyr : il en garantit devant les hommes l’absolue véracité.

C’est ce témoignage de Dieu lui-même qui, avec la grâce, n’a cessé et ne cessera de donner à l’acte du martyre chrétien sa fécondité : Le sang des martyrs est semence de chrétien.



[1]    — Savoir et Servir, revue du MJCF (Mouvement de la Jeunesse Catholique de France), nº 12 (septembre 1984), p. 21-24.

[2]    — II-II, q. 124, a. 5, ad 3 ; IV Sent, D. 49, q. 5, a. 3, q.la 12, ad 11.

[3]    — II-II, q. 124, a. 2, ad 1.

[4]    — Réginald Garrigou-Lagrange o.p., in Apologétique Nos raisons de croire, Paris, Bloud et Gay, 1937, p. 617

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 131

p. 69-75

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