Marie dans la Genèse
d’après divers auteurs du Moyen Age
par le frère Hugues-Marie o.p.
Il existe un assez grand nombre d’ouvrages du Moyen Age traitant des figures de la sainte Vierge dans la Bible [1]. Ils ne sont guère accessibles aujourd’hui, faute de traductions (à quelques exceptions près), mais aussi en raison de leur prolixité [2] ou de leur style scolastique, peu familier à nos contemporains [3].
Nous nous proposons ici d’adapter cet enseignement pour faciliter la dévotion à Notre-Dame, et notamment à son Cœur Immaculé, si nécessaire de nos jours.
Le Sel de la terre
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• Le Seigneur m’a possédée au commencement de ses voies, avant de faire quoi que ce soit, dès le principe. J’ai été établie dès l’éternité, et dès les temps anciens, avant que la terre fût créée. Les abîmes n’étaient pas encore, et déjà j’étais conçue ; les sources des eaux n’avaient pas encore jailli ; les montagnes ne s’étaient pas encore dressées avec leur pesante masse ; j’étais enfantée avant les collines. Il n’avait pas encore fait la terre, ni les fleuves, ni les bases du globe terrestre. Lorsqu’il préparait les cieux, j’étais là ; […] j’étais avec lui, réglant toutes choses, et j’étais chaque jour dans les délices, me jouant sans cesse devant lui, me jouant sur le globe de la terre, et mes délices sont d’être avec les enfants des hommes [4].
• Je suis sortie de la bouche du Très-Haut ; je suis née avant toute créature. J’ai habité sur les lieux les plus élevés, et mon trône était sur une colonne de nuée. J’ai parcouru toute la terre. Sur tous les peuples et sur toutes les nations j’ai exercé l’empire. J’ai foulé aux pieds par ma puissance les cœurs de tous les grands et des petits, et parmi tous ces peuples j’ai cherché un lieu de repos, et une demeure dans l’héritage du Seigneur [5].
• J’ai été créée dès le commencement et avant les siècles, et je ne cesserai point d’être dans la suite des âges ; et j’ai exercé devant lui mon ministère dans la maison sainte [6].
Entrevoir Marie dans la Genèse n’est aucunement imaginer qu’elle aurait été créée dès le commencement du temps, comme le rêvent quelques auteurs hétérodoxes qui évoquent l’âme précréée de Marie [7].
En appliquant à la sainte Vierge des textes qui parlent de la Sagesse, la liturgie souligne que Dieu a créé notre univers matériel pour l’incarnation du Verbe, qui s’est réalisée, concrètement, dans le sein de la Vierge Marie.
Dans le dessein divin, le Fils incarné est inséparable de sa Mère et plusieurs des œuvres de la création sont des figures de Notre-Seigneur et de la sainte Vierge.
I — Le ciel et la terre
Gn 1, 1 : Au commencement Dieu créa le ciel et la terre – In principio Deus creavit cœlum et terram.
Au sens littéral, ce verset raconte le premier acte du Créateur, la production de la matière cosmique, qui fut ensuite façonnée par des élaborations progressives. « Le ciel et la terre », c’est l’univers entier, qui, envisagé au point de vue de l’homme, se décompose en deux groupes d’êtres créés : le ciel au-dessus de nous, la terre sous nos pieds.
Saint Albert y voit une figure de la sainte Vierge :
Dès ce premier verset de la sainte Écriture, nous trouvons une figure annonçant Marie : elle est à la fois le ciel et la terre, car elle mena une vie terrestre et céleste tout ensemble, c’est-à-dire humaine et angélique. Elle fut aussi le ciel par sa très haute dignité, la terre par sa profonde humilité, l’un et l’autre par l’union de sa virginité toute pure et de sa maternité féconde [8].
Richard de Saint-Laurent rapproche ce verset d’une sentence du prophète Jérémie : « Je remplis le ciel et la terre [9] ».
Ici, le ciel et la terre figurent l’âme et le corps de Notre-Dame. Notez que Jérémie dit le ciel avant la terre. Car la Vierge a conçu son Fils d’abord dans son âme par la foi et l’amour, avant de le concevoir dans son sein par l’incarnation [10].
Le ciel
Les anciens distinguaient trois cieux : le ciel empyrée [11] où furent créés les anges et où se trouvent actuellement Notre-Seigneur et la sainte Vierge ; le ciel sidéral où se trouvent les astres ; le ciel atmosphérique où se trouvent les nuages.
Les trois cieux figurent la sainte Vierge :
• Le ciel atmosphérique par sa couleur bleue.
• Le ciel sidéral, créé le deuxième jour sous le nom de firmament, par les étoiles, car Marie est couronnée de douze étoiles [12]. De plus, dit saint Albert
Le firmament divise « les eaux d’avec les eaux » : Marie tint sur la terre le milieu entre les saints d’ici-bas et ceux du ciel, au-dessus de l’état de voie bien qu’au-dessous de celui de la patrie, participant de l’un et de l’autre [13].
De fait, la sainte Vierge est apparue à plusieurs reprises avec une robe constellée d’étoiles : à Guadalupe les étoiles sur sa robe représentent de façon exacte la disposition du ciel au jour de l’apparition, et à Pontmain les étoiles « tapaient » sur la robe de la sainte Vierge selon les petits voyants.
• Le ciel empyrée, dans la mesure où il fut disposé et orné aussitôt après sa formation, ce qui ne fut pas le cas des autres cieux, ni de la terre. En effet, les anges qui ornent le ciel empyrée furent créés au premier instant [14], tandis que les astres qui ornent le ciel sidéral furent créés au quatrième jour, et les nuages qui ornent le ciel atmosphérique ne purent être créés avant le firmament, c’est-à-dire avant le deuxième jour. Quant à la terre, il est dit qu’au commencement elle « était informe et vide ».
Le ciel empyrée figure donc la sainte Vierge qui « fut disposée et ornée de grâce et de sainteté dès sa formation [15] ».
Richard de Saint-Laurent voit dans le ciel le lieu le plus élevé, celui qui sert de refuge au Christ comme à nous, selon le psaume 90, 9 : « Tu as mis ton refuge dans le lieu le plus élevé – Altissimum posuisti refugium tuum » [16].
La terre
De même que le premier Adam fut formé à partir d’une terre vierge, ainsi le second Adam sera formé à partir du sang très pur de la sainte Vierge.
Cette comparaison se trouvait – dit-on – dans le livret que fit saint Dominique dans sa discussion avec des cathares près de Fanjeaux.
Les historiens rapportent que le livre de saint Dominique, qui sortit miraculeusement des flammes à Montréal, tandis que celui des Albigeois y fut en un instant dévoré, était sur l’humanité de Jésus-Christ et défendait contre les hérétiques l’immaculée conception de Marie. On y lisait le passage suivant, tiré des actes de saint André : « De même que le premier Adam fut formé d’une terre vierge, qui n’avait pas été maudite, ainsi il était convenable que le second Adam fût formé de la même manière » [17].
L’humilité de la sainte Vierge fut la vertu qui attira Dieu à s’incarner dans son sein. « Il a regardé l’humilité de sa servante [18]. »
Or le mot humilité vient du mot latin humilitas dérivé de humus, signifiant « terre ».
En créant la terre, lieu de l’incarnation, Dieu pensait à la pureté et à l’humilité de la sainte Vierge.
II — L’eau et la lumière
Gn 1, 3 : Et la terre était vaine et vide, et les ténèbres couvraient la face de l’abîme, et l’Esprit de Dieu était porté sur les eaux. Dieu dit : “Que la lumière soit !” et la lumière fut.
Saint Albert le Grand voit dans ce verset une prophétie de l’annonciation :
L’Esprit porté sur les eaux est l’Esprit-Saint venant en elle au jour de l’annonciation, la lumière est le Christ [19].
L’eau
La terre, nous dit saint Albert, représente la nature humaine, « vaine » parce qu’elle était frustrée de sa fin par le péché du premier homme et « vide » parce qu’elle était sans force et sans secours face au démon. Et « les ténèbres couvraient la face de l’abîme » du cœur humain.
Lorsque Dieu voulut nous regarder, alors il envoya l’Esprit du Seigneur qui fut porté sur les eaux. L’eau est l’élément dans lequel fut créé l’esprit de vie [20], et elle a pour propriété de rafraîchir et de purifier. Si bien qu’elle signifie le corps très chaste de la bienheureuse Vierge qui fut couvert par l’Esprit de notre vie (surnaturelle), et qui a apporté au monde le Rédempteur, lequel nous a donné le rafraichissement contre l’ardeur de la concupiscence et nous a purifié du péché [21].
La lumière
Marie est encore représentée par la lumière, qui fut créée le premier jour.
Les Pères pensent que le soleil, qui ne fut formé que le 4e jour, fut fait à partir de cette lumière créée le premier jour.
Cela convient bien à la figure : Notre-Seigneur, lumière née de la lumière quant à sa nature divine, est aussi lumière née de la lumière quant à sa nature humaine : Soleil de justice né de la Vierge Marie, natus ex Maria Virgine.
« Elle est elle-même la lumière, de laquelle, disent les Maîtres, a été faite le soleil [22]. »
Saint Thomas d’Aquin, dans son sermon sur l’Ave Maria, dit que le nom de Marie signifie, entre autres, « illuminée et illuminatrice » :
Le nom de Marie signifie en effet « illuminée intérieurement ». Aussi à Marie s’appliquent parfaitement les paroles d’Isaïe (58, 11) : Dieu remplira votre âme de ses splendeurs. Le nom de Marie veut dire également « illuminatrice des autres » dans tout l’univers [23].
Saint Thomas attribue ainsi à la sainte Vierge le rôle de médiatrice de la lumière, c’est-à-dire de la grâce.
« Dieu vit que la lumière était bonne » (Gn 1, 3), car la lumière procure beaucoup de biens : elle apporte la joie, elle est belle, elle est pure, elle fait voir les plus petites taches. En tout cela, elle est la figure de Marie qui nous éclaire de ses exemples et nous guide dans la bonne voie.
Dieu vit donc que cette lumière qu’il avait créée était bonne, « et il sépara la lumière d’avec les ténèbres » (Gn 1, 3). Ce fut ainsi que dès le commencement, Dieu sépara, par une prédestination particulière la bienheureuse Vierge Marie, de la race d’Adam, pour qu’elle ne tombât pas, avec toutes les autres créatures humaines, dans les ténèbres du péché.
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[1] — Nous nous inspirerons principalement de saint Albert le Grand, de Richard de Saint-Laurent, de Raymond Jourdain, et de l’auteur anonyme de la Bible de Marie. On trouvera en annexe quelques renseignements sur ces auteurs et leurs ouvrages.
[2] — Le De laudibus de Richard de Saint-Laurent ne fait pas moins de 839 pages.
[3] — Le Mariale de saint Albert le Grand est un commentaire purement théologique de l’Évangile de l’Annonciation qui comporte 230 questions en forme scolastique.
[4] — Pr 8, 22-31. Ce texte sert d’épître à la fête de l’Immaculée Conception le 8 décembre, à celle de la nativité de Notre-Dame le 8 septembre, et du saint Rosaire le 7 octobre.
[5] — Si 24, 5 et 7, 9-11. Épître de la messe de Marie Reine (31 mai).
[6] — Si 24,14. Épître de la messe de la sainte Vierge le samedi, Salve sancta Parens.
[7] — L’erreur selon laquelle l’âme de la sainte Vierge aurait été précréée (créée avant son corps, dès le commencement du temps) a été défendue au 20e siècle par Fernand Crombette et par l’abbé Georges de Nantes. Voir Le Sel de la terre 7, p. 58.
[8] — Saint Albert le Grand, Mariale, CXXIII, B. 37, 176a, cité par Marie-Albert Genevois, Bible mariale et mariologie de saint Albert le Grand, Saint-Maximin (Var), 1934, p. 35.
[9] — Cœlum et terram ego impleo (Jr 23, 24).
[10] — Richard de Saint-Laurent, De Laudibus, l. VII, c. 1.
[11] — Empyrée vient d’un mot grec qui veut dire « feu ».
[12] — On peut voir la sainte Vierge dans la femme couronnée d’étoiles de l’Apocalypse : « Et un grand signe parut dans le ciel : une femme revêtue du soleil, et qui avait la lune sous ses pieds, et sur la tête une couronne de douze étoiles » (Ap 12, 1).
[13] — Mariale CXXIII, B. 37, 176b, cité par Genevois, p. 36.
[14] — Voir par exemple : I, q. 66, a. 4.
[15] — Ainsi s’exprime la Bible de Marie, ce qui semble indiquer que son auteur croyait à l’Immacul ée Conception.
[16] — Le même Richard de Saint-Laurent applique aussi à la sainte Vierge les signes du zodiaque : il en fait une application semblable à celle de son ami Hugues de Saint-Cher, dont on trouvera un résumé dans Le Sel de la terre 72, p. 6-7.
[17] — H-M Cormier o.p., Vie du père Alexandre-Vincent Jandel, Rome, 1890, p. 237 en note.
[18] — « Respexit humilitatem ancillae suae » Lc 1, 48.
[19] — D’après le résumé du De natura boni, M, 99v, N, 102v donné par Genevois, p. 35.
[20] — « Que les eaux produisent des animaux vivants qui nagent dans l’eau » Gn 1, 20.
[21] — De natura boni, M, 99v, N, 102v cité par Genevois, p. 35.
[22] — « ...Ipsa est lux... de qua postmodum, ut dicunt magistri, factus est sol. » Genevois, p. 36, citant saint Albert dans son Compendium, 116b.
[23] — « Convenienter vocatur Maria quae interpretatur illuminata in se ; unde Isai. LVIII, 11: implebit splendoribus animam tuam; et illuminatrix in alios, quantum ad totum mundum; et ideo assimilatur soli et lunae. » Saint Thomas d’Aquin, Expositio Salutationis angelicae, a. 1.

