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Du roman féministeà la soumission chrétienne :

Sigrid Sundset (1882-1949)

par le frère Angelico o.p.

Le 1er novembre 1924, la romancière norvégienne Sigrid Undset était reçue dans l’Église catholique. Quatre ans plus tard, elle recevait le prix Nobel de littérature pour sa trilogie Kristine Lavransdatter et sa tétralogie Olav Audunssun. Le centenaire de cette conversion est l’occasion de revenir sur une figure trop méconnue.

Le Sel de la terre.

 

 

C'était le jour de son soixante-septième anniversaire. Pour une fois, Sigrid avait empêché son chien de chasser le visiteur qui se présentait chez elle, à Bjerkebæk, cette maison de campagne vieille de mille ans qu’elle avait restaurée à deux reprises.

Il fallait une raison spéciale pour que Sigrid, si réservée d’habitude, accepte cette intrusion dans sa retraite. Les seuls témoins de sa vie privée – hormis les innombrables fleurs qui étaient sa passion, et qui se déployaient dans toute leur splendeur en cette fin du mois de mai – étaient les amis intimes ou les membres de la famille proche. Or, le visiteur n’était autre que le vieux roi Haakon VII, venu en personne lui remettre la Grand-Croix de l’Ordre de Saint-Olaf, en récompense de ses services en faveur de la patrie. Cette décoration est la plus grande distinction civile décernée en Norvège, et Sigrid Undset était la première femme dans l’histoire à la recevoir. Trois semaines plus tard, elle s’éteignait, seule, dans une chambre d’hôpital à Lillehammer, le 10 juin 1949.

Ayant brillamment participé aux grands débats de son temps, Sigrid Undset éclaire aujourd’hui ceux du nôtre, car ils n’ont guère changé : relativisme, féminisme, œcuménisme, néo-paganisme, totalitarisme…

Mais qui est cette Norvégienne, convertie à l’âge de quarante-deux ans, prix Nobel de littérature, auteur à la verve ironique rappelant Chesterton, et d’un style si remarquable qu’il lui attire l’admiration même de ses ennemis ?



Sigrid Undset naquit le 20 mai 1882, à Kalundborg, en Danemark, première des trois filles d’un archéologue norvégien de renom, Ingwald Undset, et de son épouse danoise, Anne Charlotte Gyth, fille d’avocat.

En 1884, le jeune foyer s’installa en Norvège quand Ingwald fut nommé recteur du musée des antiquités attaché à l’Université de Christiania (aujourd’hui nommée Oslo).

Depuis son plus jeune âge, Sigrid baigna dans une atmosphère de grande culture intellectuelle et artistique, s’imprégnant profondément de l’histoire scandinave, dont son père lui transmit le goût, et s’exerçant aux langues, à la peinture et au dessin. Elle avait huit ans quand elle lut pour la première fois La Saga de Njáll, qui la marqua pour toute la vie. Aux heures de fermeture du musée, la petite Sigrid avait le droit de se parer des bijoux de l’âge de bronze que les visiteurs ne voyaient que derrière une vitre. Elle dira plus tard : « J’ai vécu ici pendant deux mille ans ».

Deux ombres planent pourtant sur la vie de rêve de cette fillette gratifiée de tous les dons de la nature et tendrement aimée par un père droit et noble de caractère.

D’abord, la vie familiale se déroule sans Dieu. Les parents adhèrent au luthéranisme d’État, mais sans conviction. Ingwald est en réalité agnostique, et Sigrid dira plus tard qu’elle ne savait pas ce que sa maman pensait de Dieu, ce qui en dit long sur sa piété. La véritable religion pratiquée à la maison était plutôt « l’étude de l’histoire ».

Il serait inexact, pourtant, d’imaginer une hostilité envers la religion. Certes, les Undset approuvaient en grande partie les idées libérales qui se propageaient avec fureur à l’époque ; ils avaient même placé leur fille dans l’école « progressiste » dirigée par la féministe d’avant-garde, Ragna Nielsen, où le corps professoral s’efforçait d’inculquer aux élèves un esprit très moderne. Cependant, cette formation tranchait quelque peu avec la mentalité qui régnait à la maison. Le grand respect pour l’histoire et les traditions du pays qui caractérisait le père laissait peu de place aux illusions utopistes d’un monde meilleur à créer en faisant table rase de tout ce que les générations précédentes avaient légué. Quant à l’influence de sa mère, sa forte personnalité grava pour toujours dans le cœur de Sigrid un sens aigu du devoir et de la responsabilité envers les autres. Ces idées se retrouvent partout dans l’œuvre de Sigrid : réalisme, respect dû aux anciens, fidélité et sens de la responsabilité (ou, à défaut, de la culpabilité).

Deuxième ombre : ce rêve fut de courte durée. Atteint d’une grave maladie, Ingwald mourut quand sa fille aînée n’avait que onze ans. Pendant la dernière année de sa vie, alors qu’il était alité, la fillette lui lisait des livres et des articles d’histoire, en plusieurs langues, ou les sagas nordiques, parfois en vieux norrois (qu’elle ne comprenait alors elle-même qu’imparfaitement).

Ce décès jeta la veuve et ses trois enfants dans la misère. Mme Undset fut même obligée de vendre les livres de son mari pour vivre. Cependant, conquise par les talents de Sigrid, Ragna Nielson proposa de la garder gratuitement à l’école. Elle y resta encore plusieurs années, sans s’y plaire. La mort de son père l’avait rendue introvertie et mélancolique ; elle se sentait rejetée par les autres élèves, et ses relations avec ses maîtresses n’étaient guère meilleures.

« Pensez par vous-mêmes », disait-on sans cesse aux enfants, à l’école où j’allais. Mais quand je suivais de mon mieux le conseil donné et qu’il en résultait que je pensais autrement que les maîtres, je remarquais qu’ils étaient désagréablement surpris [1].

Quand se posa la question de son orientation définitive, elle décida d’arrêter ses études littéraires à l’âge de seize ans. « Une des rares décisions de ma vie que je n’ai jamais regrettée », dira-t-elle plus tard [2] : d’une part, elle voyait que cela ne menait qu’à un poste de professeur, et elle refusait de devenir un de ces personnages qui lui inspiraient tant de dégoût ; d’autre part, elle voulait être utile à sa famille. Afin d’obtenir rapidement un travail pour subvenir aux besoins de sa mère et de ses sœurs cadettes, elle suivit donc une formation dans une école de commerce. De ses dix-sept à vingt-sept ans, elle travaillera comme secrétaire dans le bureau d’une grande société allemande d’électricité, à Christiania.


La secrétaire (1899-1909)

Grâce à sa correspondance et aux témoignages de ses amis, on peut brosser un portrait assez exact de Sigrid à cette époque.

Physiquement, elle était « d’une beauté frappante, mince comme un garçon, et avec une suggestion de perfection classique autour de sa tête [3] ».

Dans son âme, elle avait incontestablement une sensibilité d’artiste, mais cela lui faisait de la peine :

Vous voyez, le malheur est que j’ai une nature artistique… Il n’y a rien que je déteste plus que les tempéraments artistiques [4]

Cependant, vers l’âge de vingt ans, elle s’affirme, et finit par s’accepter elle-même. Voici son « credo » volontariste de l’époque :

Je dois être quelque chose, je dois faire impression. Quelque chose en moi crie de laisser ma marque… Je veux être une artiste ! […] Je ne me suiciderai pas – je ne gaspillerai pas mes talents. Si j’en ai, je les trouverai et je les utiliserai. Je serai ce que je suis capable d’être. Si les choses vont mal, la réprobation et la punition seront miennes et seulement miennes. Ce ne sera pas la faute de Dieu ou du Diable, de la vie ou de la mort, de mon père, ma mère, mes grands-parents, arrière-grands-parents ou qui que ce soit d’autre, vivant ou mort. Parce que deux choses sont certaines : je suis vivante et je mourrai un jour. Et il n’est pas bon de vivre sans joies. Et vous devez régulièrement, soir et matin, conjuguer les verbes devoir, vouloir, pouvoir dans toutes les langues que vous pratiquez. C’est un exercice extrêmement bénéfique [5].

Il fallait une détermination de cette espèce pour ne pas se décourager, car la vie des jeunes filles employées dans les bureaux de Christiania n’était pas aisée : rentrer tous les soirs à un misérable logement, après neuf heures de travail, en passant par les rues sales d’une ville en pleine expansion... Toutes rêvaient de trouver un mari, mais les femmes étaient en surnombre par rapport aux hommes, à raison de sept pour cinq. Sigrid trouva dans ses écrits une issue pour son insatisfaction.

Dotée d’une volonté de fer héritée de sa mère, et d’une capacité de travail héritée de son père, elle passait ses nuits à lire et à écrire. De ce labeur sortira un premier roman dont l’histoire se situe dans la Norvège du Moyen Age. L’éditeur à qui elle proposa son œuvre ne ménagea pas la susceptibilité de la jeune femme :

Ne vous lancez pas dans les romans historiques, ce n’est pas votre truc [6]. Mais vous pouvez toujours essayer d’écrire quelque chose de contemporain.

Sans se décontenancer, elle se remit au travail.

En 1907 parut son roman, Fru Marta Oulie, racontant, sous forme de journal intime, l’infidélité d’une jeune femme mariée. La première phrase du livre, « J’ai trompé mon mari », choqua le public, mais le livre eut un succès immédiat [7]. Il fut suivi par quelques autres en 1908, comme L’Âge heureux. Dans cette nouvelle, avec un réalisme impitoyable, Sigrid mettait à nu la vie frustrante jusqu’au désespoir, de tant de jeunes filles du milieu où elle travaillait.


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[1] — Sigrid Undset « Récit de ma conversion » (§ 5), dans De søkte de gamle stier [Ils ont cherché les anciens chemins], Oslo, H. Aschehoug & Cie, 1936, p. 83-96, consultable sur le site des dominicains en Norvège : https://legdominikaner.blog/2014/06/10/hvorfor-sigrid-undset-ble-katolikk/. — Sous ce titre « Ils ont cherché les anciens chemins », inspiré de Jérémie (6, 16), le père Haakon Bergwitz (1903-1981) a réuni les récits de conversion de quatorze Norvégiens. Celui de Sigrid Undset sera désormais désigné par la mention : Récit. — Il en existe deux traductions françaises : dans la revue Études, mai 1950, p. 184-186 ; et dans le recueil Traqués par Dieu, Paris, Bonne Presse, 1951, p. 169-178.

[2] — Discours du prix Nobel en 1928, sur le site nobelprize.org.

[3] — Témoignage de son ami Nini Roll Anker, cité en anglais sur le site Encyclopedia.com, « Undset, Sigrid (1882-1949) ».

[4] — A son amie Dea. Cité en anglais par Sherrill Harbison, « Sigrid Undset and Willa Cather : The Uses of Catholicism », dans Nordic Experiences, Westport, London, Greenwood Press, p. 266.

[5] — A son amie Dea. Cité en anglais par Amy Fahey, « The “Bright Doctrine“ of the Intercession of the Saints », sur le site Thecatholicthing.org.

[6] — Ironie de l’histoire : le manuscrit proposé à l’éditeur était le prototype du roman qui vaudra à Sigrid le prix Nobel de littérature, vingt ans plus tard. (NDLR.)

[7] — Cette phrase, comme tout le journal intime qui constitue la trame du récit, a l’aspect d’une confession. Mme Marthe Oulie reconnaît sa faute et souffre de l’état où elle s’est mise. Elle avouera même – et Sigrid à travers elle : « Maintenant je comprends pourquoi […] les femmes catholiques se rabaissent jusqu’à la confession ». Ce mystérieux mélange d’attirance et de mépris pour le sacrement du pardon résume parfaitement l’esprit de Sigrid avant sa conversion.

Informations

L'auteur

Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 131

p. 142-160

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