Théodore Botrel et le crucifix :
la profession de foi du chansonnier
par Louis Medler
COMBIEN de chansonniers, en vingt siècles d’histoire de l’Église, ont-ils bénéficié d’une décoration spéciale de la part d’un pape ? En France, Théodore Botrel (1868-1925) semble, en tout cas, le seul à avoir été ainsi honoré par saint Pie X.
Le 4 janvier 1907, adressant sa bénédiction apostolique « à notre cher fils Théodore Botrel et à son épouse qui nous est également chère » et souhaitant à tous les deux « les meilleures grâces du ciel pour le bien qu’ils propagent par leurs œuvres et par leur zèle », le pape faisait remettre au barde breton la croix de chevalier de l’Ordre de Saint Grégoire par l’archevêque coadjuteur de Paris, Mgr Amette [1].
C’était sans doute un encouragement à un artiste dévoué à la cause de l’Église. Mais il y avait sans doute un peu plus.
Car Théodore Botrel avait eu l’occasion de rendre publiquement témoignage à Jésus-Christ devant le Sénat, le 18 décembre 1899.
Le « grand complot » de 1899
Depuis le 4 septembre 1899, le Sénat est constitué en Haute Cour de justice pour enquêter sur le terrible complot dont la Troisième République se prétend menacée.
Le 23 février précédent, lors des obsèques du président Félix Faure (décédé subitement), le patriote républicain Paul Déroulède a fait mine de vouloir entraîner l’armée vers l’Élysée, pour prendre le pouvoir. Personne ne l’a suivi, mais c’est, pour le gouvernement, l’occasion rêvée de discréditer l’opposition. Le 12 août 1899, une vaste opération policière perquisitionne les mouvements royalistes et les Ligues nationalistes. Soixante-sept personnes se retrouvent inculpées de « tentative d’attentat contre la sûreté intérieure de l’État ». Cinq d’entre elles (dont Déroulède) se retrouveront finalement condamnées, le 4 janvier 1900, au terme d’un solennel procès au Palais du Luxembourg. Entre temps quarante-sept audiences ont fait la une des journaux.
Théodore Botrel a été entendu, comme témoin, à la trente-troisième d’entre elles, le 18 décembre.
Il a raconté, dans ses Souvenirs, les circonstances de son implication :
Là-dessus éclata l’affaire du « Grand Complot » dans lequel je fus, un instant, inculpé de la plus amusante des façons.
En perquisitionnant chez M. de Monicourt, le secrétaire du prince Philippe, on trouva une lettre de moi demandant à quelle adresse « le tailleur Ravalec, de Coray, devait livrer le costume breton commandé par Monseigneur le Duc d’Orléans ». Un costume breton !... Commandé à Botrel par le Duc !... Plus de doute : une nouvelle descente de Quiberon était projetée sous un déguisement sur les côtes de Bretagne !...
Brrrr !... A quel danger la République venait d’échapper une fois encore !
Et l’on posa vite, vite, les scellés sur mon petit logement de la rue Damrémont ; et les gendarmes vinrent dare‐dare me cueillir au Port‐Blanc pour me conduire à Tréguier où je fus interrogé « sur commission rogatoire ».
– Je suis allé en Angleterre, l’an dernier, dis‐je, y apporter un peu de l’air de France à l’exilé avec mes humbles chansons, et le Duc, qui possède une admirable collection de costumes militaires et régionaux, s’aperçut qu’il lui manquait un spécimen de nos costumes de Bretagne... Sur quoi il me pria d’en commander un, à sa taille, chez mon fournisseur ordinaire. Un point. C’est tout.
On n’en perquisitionna pas moins dans notre appartement où l’on saisit des lettres de Jules Lemaître, de Coppée, de Déroulède, du colonel Monteil, etc., qui n’étaient, comme de juste, que des accusés de réception de mes bouquins ou que des demandes de concours au profit d’œuvres patronnées par eux. Ces précieux autographes – je le note en passant – ne me furent jamais restitués d’ailleurs [2].
Il y eut même, en réalité, deux perquisitions successives au domicile parisien de Botrel, les 12 et 29 septembre. Il fut ensuite convoqué par le juge de Tréguier qui recueillit sa déposition le 1er octobre 1899 [3].
Entre républicains et royalistes
Au drapeau breton se joignait un détail plus compromettant encore...
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[1] — Deux ans auparavant, en réformant l’Ordre de Saint-Grégoire par son bref Multum ad excitandos (7 février 1905), saint Pie X avait encouragé les évêques à proposer au Saint-Siège les noms de laïcs méritant de recevoir cette décoration. Botrel a pu être recommandé par l’archevêque coadjuteur de Paris, Mgr Amette, ou par le nonce.
[2] — Théodore Botrel, Les Souvenirs d’un barde errant, Paris, Bloud et Gay, 1926, ch. 36.
[3] — Voir les détails dans Jean-François Botrel, « Théodore Botrel, chansonnier politique » (in D. Leloup, M.-N. Masson (ed.), Musique en Bretagne. Images et pratiques. Hommage à Marie-Claire Mussat, Rennes, PUR, 2003, p. 149-159).

