Conservateurs post-libéraux américains
Une révolution ou une contre-révolution durable ?
par Luc Pacioli
Il est indéniable que l’élection de D. Trump en 2024 a amené d’importants changements dans la société américaine et freiné la politique laxiste et mondialiste de ses prédécesseurs. Le présent article examine ces changements, sans en dissimuler les faiblesses et les limites.
Le Sel de la terre.
DEPUIS LEUR FONDATION, les États-Unis d’Amérique, berceau de la démocratie libérale, ont incarné un progressisme qui a conduit Léon XIII à condamner, dès la fin du 19e siècle, « l’américanisme » et ses dérives libérales, destructeur du culte catholique. En avance sur son temps, cet incident, passé inaperçu et aujourd’hui oublié, annonçait la révolution moderniste actuelle.
Paradoxalement, ce même progressisme américain, amplifié par la mondialisation et les médias, s’est propagé comme un bacille infectieux dans le corps social occidental, érodant presque entièrement l’héritage chrétien. Famille, entreprise, université, administration, armée, État : jusqu’au sommet, toutes les strates de la société sont aujourd’hui contaminées par les idéologies du genre (LGBT), du « wokisme » et de la transition énergétique (DEI, ISR [1]). Par les agissements de l’« État profond », des progressistes et des mondialistes, le rejet de Dieu s’est traduit par un combat contre la loi naturelle et, ultimement, contre la nature humaine elle-même.
Peut-on alors imaginer qu’une réaction positive surgisse de cette nouvelle Babylone, première puissance mondiale sur le déclin ? Cet article explore ses capacités de retournement sans en omettre les limites. La Providence pourrait-elle tirer un bien d’un mal si profond ?
Nous examinerons les principaux acteurs du nouveau conservatisme national américain – post-libéral, communautariste et antiprogressiste – ainsi que son organisation et ses combats.
Nous étudierons plus particulièrement les obstacles et les limites qui pourraient empêcher un vrai redressement dans cette bataille civilisationnelle.
Le conservatisme américain autour de D. Trump : Genèse et rupture
Après l’ère néoconservatrice (Reagan, Bush), et un interventionnisme militaire messianiste démocratique, Donald Trump incarne un conservatisme post-libéral et antisystème, porté par des penseurs et des organisations opposés au progressisme.
La nouvelle matrice conservatrice se compose de penseurs et d’une organisation, autour de groupes d’influence ou « Think-tanks ».
Personnalités et intellectuels du mouvement conservateur MAGA (« Make America Great Again »)
Le zèle des conservateurs nationaux américains plaide visiblement en leur faveur, illustrant la maxime de Salluste [2] : « facta non verba – les actes valent mieux que des paroles ».
1. – Dans le domaine politique
– Patrick Buchanan : Appelé paléo-conservateur par opposition aux néoconservateurs qu’il traitait de « Rockefeller Républicains, portant en eux les virus de l’étatisme et du mondialisme », Patrick Joseph Buchanan (né en 1938) fait figure de précurseur des conservateurs nationaux et de principal inspirateur de Donald Trump et de J. D. Vance. Fervent catholique (de tendance traditionaliste), il défend activement depuis les années 80 l’identité culturelle nationale américaine, dénonçant déjà l’immigration et prônant les thèses d’un certain protectionnisme économique autour du slogan « America First ». Il rejette aussi la vision prosélyte néo-conservatrice selon laquelle les États-Unis seraient les tenants de la démocratie universelle transposable à toutes les nations, justifiant des guerres coûteuses et souvent inutiles [3].
– J. D. Vance est probablement la meilleure surprise de la victoire de Donald Trump. A peine âgé de 40 ans, marié, père de trois enfants, il enrichit la sphère conservatrice avec un pedigree atypique : vétéran du corps des Marines (Irak), docteur en droit de l’Université de Yale, auteur à succès avec son bestseller Hillbilly Elegy – une ode autobiographique à l’Amérique profonde, adaptée au cinéma [4] –, il entreprend une carrière financière dans le capital-risque avant de devenir sénateur de l’Ohio puis vice-président des États-Unis ! Ce « self-made man » issu d’un milieu défavorisé, incarne à lui seul le rêve américain.
En 2019, il se convertit au catholicisme après la lecture de saint Augustin, et grâce à ses amitiés avec le professeur Patrick Deneen, le philosophe René Girard et l’homme d’affaires Peter Thiel. Il s’inscrit dans l’approche paléo-conservatrice et réactionnaire du conservatisme national américain, n’hésitant pas à prendre la défense d’une société traditionnelle basée sur le mariage, dénonçant volontiers l’avortement et le méfait d’une société LGBT. Favorable au contrôle des frontières et de l’immigration, il n’hésite pas à revendiquer le second amendement (droit au port d’armes) et une politique étrangère plus isolationniste (America First). Économiquement, ses vues combinent conservatisme traditionnel et populisme, influencé par son passé de capital-risqueur et ses origines modestes.
Il se révèle également diplomate et ambassadeur perspicace. Lors d’une conférence sur la sécurité à Munich, il se démarque par son audace, osant déclarer aux Européens : « La menace qui m’inquiète le plus vis-à-vis de l’Europe n’est pas la Russie, ni la Chine, ni aucun autre acteur extérieur. Ce qui m’inquiète, c’est la menace qui vient de l’intérieur, le recul de l’Europe par rapport à certaines de ses valeurs les plus fondamentales… ». Il pointe du doigt une guerre ontologique contemporaine, qui se traduit par un glissement insidieux du langage et du sens des mots – la « démocratie » se transformant en « autocratie » dans le discours européen. Ce phénomène s’accompagne d’une érosion de la liberté d’expression, illustrée par des cas extrêmes comme une condamnation pour avoir « prié en silence pendant trois minutes à cinquante mètres d’une clinique d’avortement ». Il évoque aussi des dérives troublantes, citant « …un ancien commissaire européen qui s’est réjoui de l’annulation par le gouvernement roumain d’une élection, prévenant que si les choses ne se déroulaient pas comme prévu, la même chose pourrait se produire en Allemagne ». Ces propos font écho aux régimes autoritaires de la guerre froide, et alertent sur les dangers qui guettent les fondements démocratiques de l’Europe [5].
– Donald Trump : l’architecte d’un conservatisme de masse ?
Depuis 2015, Donald Trump, bien que dénué du vernis des intellectuels classiques, excelle à transformer les idées nationalistes en un mouvement populaire d’une rare intensité. S’inspirant volontiers de Pat Buchanan, Ronald Reagan et Steve Bannon, il forge un message limpide : restaurer l’économie américaine par un minimum de protectionnisme, endiguer l’immigration et défier les élites progressistes de l’État profond. Ses alliances avec d’anciens adversaires comme J. D. Vance, Robert F. Kennedy Jr. et des « Think-tanks » conservateurs, comme la Heritage Foundation, amplifient cette croisade.
Économiquement, Trump déploie une stratégie audacieuse, théorisée dans L’Art du deal : il ouvre les négociations par des propositions extrêmes – tarifs douaniers à 35 % – pour déstabiliser l’adversaire, puis fait des concessions, passant à 10 %, pour donner l’illusion d’un compromis. Cette tactique, mêlant provocation et pragmatisme, redessine les transactions internationales sans grand ménagement.
Depuis l’attentat manqué du 13 juillet 2024, en Pennsylvanie, Trump se voit comme un miraculé, investi d’une mission. Son déplacement à l’inauguration de Notre-Dame de Paris en 2024, aux côtés d’Elon Musk, s’inscrit dans une rhétorique civilisationnelle, énoncée dès 2020 à Davos : « Les cloches de Notre-Dame sonneront à nouveau pour la gloire de Dieu. » Ce symbole renforce son engagement pour les « valeurs judéo-chrétiennes », commencé en 2016.
Son premier mandat (2016-2020) marque un tournant avec la nomination de trois juges pro-vie à la Cour suprême, aboutissant à l’annulation de Roe v. Patauger (2022). Son engagement contre l’avortement, désormais interdit dans des États comme le Texas ou la Louisiane, galvanise 25 % des électeurs républicains, portés par CatholicVote et le National Right to Life Committee. Face au progressisme de Kamala Harris (malheureuse candidate démocrate), Trump défend un ordre naturel, proclamant dans son discours d’investiture ne reconnaître « qu’un homme et une femme ».
Son gouvernement, avec nombre de catholiques aux postes clés comme J. D. Vance (vice-président), Marco Rubio (secrétaire d’État), John Ratcliffe (CIA), Sean Duffy (Transports), Tom Homan (ICE) ou Robert F. Kennedy Jr. (Santé), reflète cet ancrage. Loin d’être une simple tactique, cet engagement répond à une Amérique en mutation [6], mais suscite l’ire des médias et des élites. Trump, figure clivante, incarne une révolution conservatrice décomplexée, dont l’héritage, entre foi et provocation, peut choquer.
2 – Dans le domaine intellectuel
Les intellectuels conservateurs sont multiples et souvent liés à des Think-tanks : Stephen Bannon, ancien stratège en 2017 ; Michael Anton du Claremont Institute ; Victor D. Hanson du Hoover Institute ; Adrian Vermeule proche de Leonard Léo de la Federal Society… Nous retiendrons ici les plus intéressants :
– Patrick Deneen : Professeur de théorie politique de l’Université Notre-Dame (Indiana), né en 1964, il appartient au cercle étroit des intellectuels conservateurs comme fondateur de Front Porch Republic, la revue et le site internet de référence « paléo-conservatrice ». Avec son livre Pourquoi l’échec du libéralisme, il s’est fait remarquer par Barak Obama qui avoue lui-même : « J’ai trouvé Pourquoi l’échec du libéralisme stimulant. Je ne suis pas d’accord avec la plupart des conclusions de l’auteur, mais le livre offre un aperçu convaincant de la perte de sens et de communauté que beaucoup ressentent en Occident, des questions que les démocraties libérales ignorent à leurs risques et périls [7] ». Cette critique sans concession du libéralisme, propose une solution centrée sur la communauté, la famille, la foi religieuse et une économie locale en opposition avec le libéralisme individualiste, le laïcisme et l’économie de libre-marché, principal destructeur de la vie américaine. En 2023, il frappe à nouveau avec Regime Change (« Changement de Régime »), appelant à une contre-révolution pacifique, sorte de nouvel ordre post-libéral en faveur de politiques économiques « pro-famille », et « pro-travailleurs », favorables aux tarifs douaniers et aux incitations à la fabrication sur place, mais surtout promoteur d’un nouvel ordre moral « pro-vie », opposé au mariage homosexuel et aux théories du genre.
– Dans la même lignée, J. D. Vance partage l’approche « anti-régime » et l’amitié de Deneen avec l’écrivain Rod Dreher [8], ancien journaliste du New York Times qui invite également à la découverte de la philosophie morale aristotélicienne. Connu mondialement avec son succès littéraire Le Pari bénédictin qui engage chacun à « accepter l’exil de la culture dominante et à construire une contre-culture résiliente » fondée sur les vertus chrétiennes et le retour à la terre. Promu par J. D. Vance, son dernier ouvrage Résister au mensonge – manuel pour les dissidents chrétiens dénonce le « soft-totalitarisme » et la réécriture de l’histoire issue de la novlangue
– Classé comme néo-réactionnaire américain (NRx) Curtis Yarvin [9], alias Mencius Moldbug, rejette la quête de « la recherche sans fin du progrès » qui a permis de transformer les démocraties en oligarchies corrompues toujours plus motivées par leur enrichissement que par celui de l’intérêt public. Il plaide ainsi en faveur d’une alternative de type dirigeant monarchiste et pourquoi pas inspirée d’un PDG d’entreprise de start-up ?
Influence des « Think-tanks »
On pourrait résumer le réseau conservateur à trois sphères d’influence : l’une principalement politique avec Heritage Foundation, la seconde plus orientée sur l’influence juridique avec Federalist Society, et la dernière portée davantage sur l’économie et le milieu de la Tech avec Hoover Fondation.
1. – Réseau politique et Heritage Foundation
Pilier du conservatisme américain, la Heritage Foundation, fondée en 1973 sous l’ère Nixon par Paul Weyrich, Edwin Feulner et Joseph Coors, s’est érigée en rempart contre les Think-tanks progressistes. Edwin Feulner, économiste et ancien assistant au Congrès, a façonné les réformes emblématiques de l’ère Reagan. Sous la houlette de Kevin D. Roberts, historien, ancien fondateur d’école et catholique fervent, il est l’auteur d’un programme sans équivoque pour se « débarrasser » des élites de Washington et sauver l’Amérique [10]. La fondation orchestre aujourd’hui le « Project 2025 », une feuille de route de neuf cents pages pour l’administration conservatrice. Ce programme, financé par 95 millions de dollars de dons annuels, vise à démanteler l’élite washingtonienne en réformant l’éducation, la sécurité frontalière, l’intégrité électorale, etc.
La Heritage tisse, à travers plus de cinquante institutions, un réseau influent comme l’American Enterprise Institute (réformes fiscales), le Manhattan Institute (dérégulation urbaine), la Hoover Institution (sécurité nationale), le Family Research Council (valeurs familiales) et l’American Conservative Union, organisatrice des CPAC (conférences d’action politique conservatrice), grand-messes conservatrices. Fidèle au principe de subsidiarité, son programme du State Policy Network amplifie cette influence au niveau local, coordonnant ...
Pour lire la suite, vous pouvez acheter le fichier pdf ci-dessus
[1] — DEI : Diversité, Équité, Inclusion. — ISR : Investissement, Social, Responsable.
[2] — Caius Sallustius Crispus, De Bello Jugurthino, lxxxv, historien du 1er siècle av. J.C.
[3] — Ryn, Claes G., « The Appetite for Destruction », 19 janvier 2004, American Conservative.
[4] — Adaptation au cinéma en 2020 : « Une ode américaine ».
[5] — Discours à Munich du 14 février 2025.
[6] — La population hispanique est passée de 6% en 1980 à 19,5% en 2023, avec 65 millions de personnes représentant 40 % des catholiques américains (sources : donnéesmondiales.com).
[7] — Obama a écrit cela dans Business Insider le 10 août 2020.
[8] — Depuis 2021, Dreher (malheureusement converti à l’orthodoxie) est un des conseillers intellectuels du gouvernement de Viktor Orbàn en Hongrie. Le conservatisme américain s’exporte !
[9] — En 2025, sa proximité avec J. D. Vance semble influencer directement certaines réformes du gouvernement notamment sur les logiques de suppression de poste de fonctionnaires (« Schedule F ») et de centralisation du pouvoir (avec les ordres exécutifs).
[10] — Dawn’s Early Light : Taking Back Washington to Save America (2024).

