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La crainte

Quatrième passion principale


par le frère Pierre-Marie o.p.


Dans notre parcours de la Somme théologique, nous avons présenté les trois premières passions principales, la joie, la tristesse et l’espoir [1]. Voici la quatrième [2].


Le Sel de la terre.

 

 

 

Initium sapientiae timor Domini Ps 110, 10

La crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse


Introduction


NOTRE SENSIBILITÉ est agitée de divers mouvements : amour, joie, tristesse, etc., que saint Thomas appelle des passions.

Comme elles jouent un rôle important dans notre vie morale, nous aidant à faire le bien, ou, au contraire, nous poussant vers le mal, saint Thomas les étudie au début de la partie morale de la Somme théologique, la Ia-IIae.


Parmi les onze passions qu’il étudie, quatre sont appelées traditionnellement « principales [3] » ; deux sont des passions du concupiscible, la joie et la tristesse, et deux relèvent de l’irascible [4], l’espoir et la crainte. 

Il nous reste à traiter de cette dernière.


Saint Thomas étudie cette passion de crainte en quatre questions :

a) la crainte considérée en elle-même (q. 41) ;

b) sa cause :  

– la part de l’objet (q. 42)

– la part du sujet (q. 43)

c) son effet (q. 44).



La crainte en elle-même (q. 41)


Saint Thomas, en bon scolastique, cherche la définition de la crainte, et ensuite la divise en espèces [5].


Définition de la crainte

Nous avons vu précédemment que la crainte est une des onze passions de l’âme [6].

Cependant, ici, saint Thomas revient sur la question de savoir si la crainte peut vraiment être classée comme dans le genre « passion ».

Une difficulté vient de ce que l’objet de la crainte est un mal futur ; or, « les sens n’appréhendent pas le futur, mais le présent [7] ».

Sans se laisser impressionner par cette difficulté qu’il solutionnera plus tard, saint Thomas range résolument la crainte parmi les passions, et il explique pourquoi.

Il distingue trois sens au verbe pâtir.

Au sens large, toute réception est un pâtir, même si le sujet récepteur n’y perd rien ; on dit ainsi que l’air pâtit quand il reçoit la lumière.

Au sens propre, on parle de pâtir quand la réception ne peut se faire sans rejeter quelque chose. Et cela se produit de deux manières, selon que ce que l’on rejette convenait au sujet ou non.

D’où l’application au mot passion, où l’on distinguera trois sens :

La passion peut se trouver dans l’âme aux trois sens que nous venons de distinguer. En tant que réception, sans plus, on dit : « Sentir et comprendre sont un certain pâtir. » Quant à la passion qui implique rejet, elle ne peut se produire que par transmutation corporelle [8]. […] Mais là aussi il faut distinguer : quand la transmutation va vers le pire, elle vérifie mieux la définition de la passion que lorsqu’elle va vers le meilleur. C’est ainsi que la tristesse est une passion, à proprement parler, plus que la joie [9].

Le sens le plus fort se réalise dans la passion de l’appétit sensitif qui cause au sujet quelque détriment, parce que cette sorte de passion est celle qui « aliène » le plus le patient, le tire davantage à une influence extérieure, le rend donc le plus passif [10].

La tristesse et la douleur sont des passions dans ce sens, et au degré suprême, car le mal y fait subir son emprise par une présence réelle, dans un contact physique (douleur) ou spirituel (tristesse).

La crainte nuit comme la tristesse : elle contracte l’appétit, resserre le cœur et le corps, dans l’appréhension d’un mal menaçant et difficilement évitable. Le dommage y est moindre cependant que dans la tristesse, où le mal est présent réellement, tandis que dans la crainte il est présent de manière intentionnelle (dans l’esprit qui le prévoit).

La notion de passion se vérifie donc pleinement pour la crainte, mais à un moindre degré que pour la tristesse ou la douleur.

Quant à la difficulté provenant du fait que l’objet de la crainte est un mal futur, saint Thomas répond simplement que si nos sens externes ne connaissent que le présent, il y a un sens interne qui nous fait conjecturer le futur. Il s’appelle « estimative » ou instinct chez les animaux, « cogitative » chez l’homme.

On définira donc la crainte comme la passion qui a pour objet le mal futur, difficile, auquel on ne peut résister.

Elle est à mettre en parallèle avec l’autre passion principale de l’irascible, l’espoir, passion qui a pour objet le bien futur difficile, mais qu’il est possible d’atteindre [11].


Les espèces de crainte


Il y d’abord une crainte qui a pour objet, d’après Aristote, « le mal destructeur », que la nature repousse à cause du désir naturel d’exister : cette crainte est appelée naturelle, instinctive : c’est la crainte de la mort.

Il y a en outre la crainte du « mal attristant », lequel s’oppose non à la nature mais aux inclinations de l’appétit.

Cette crainte se divise en six espèces. Saint Thomas suit ici saint Jean Damascène [12], qui lui-même suit Némésius [13], qui lui-même a compilé les travaux des stoïciens.


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[1]    — Respectivement dans Le Sel de la terre 128, 129 et 132.

[2]   —  C’est le 15e article de cette série (voir la liste en fin d’article). Nous nous servirons des ouvrages suivants : Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, Les Passions de l’âme, t. 3, I-II, q. 40 à 48, 271 pages, traduction française et notes explicatives du père M. Corvez o.p., Éditions de la Revue des jeunes, Desclée et Cie, Paris/Tournai/Rome, 1952 – Jacobus M. Ramirez o.p., De Passionibus animæ, Madrid, 1973 – Suma Teologica (dite Suma Bilingüe), t. 4, BAC, Madrid, 1954.

[3]    — Sur la notion de passion principale, voir Le Sel de la terre 128, p. 28.

[4]    — Sur la distinction entre le concupiscible et l’irascible voir Le Sel de la terre 126, p. 38-39.

[5]    — Pour la scolastique, les trois moyens d’acquérir la science (« modi sciendi ») sont : la définition, la division, le raisonnement.

[6]    — Voir Le Sel de la terre 126, notamment p. 44.

[7]    — I-II, q. 41, a. 1, ad 3.

[8]    — « La passion comportant expulsion ne se rencontre que dans le monde des corps. Un être immatériel ne perd rien quand il reçoit. Ainsi les pensées successives enrichissent l’esprit mais, se chassant l’une l’autre, elles ne mordent pas sur l’intégrité de l’être pensant. » (Note du père Corvez.)

[9]    — I-II, q. 22 a. 1.

[10]  — « Quand le patient est soumis à l’agent et dominé par lui au point de devoir abandonner sa richesse propre, quitter ce qui le fait lui-même, on dit qu’il pâtit, au sens fort du terme ; car, passer ainsi à ses dépens sous la loi de l’autre, subir son emprise tyrannique, c’est vraiment être sorti de soi, aliéné de sa propre forme. » (Note du père Corvez.)

[11]  — I-II, q. 40, a. 2.

[12]  — Saint Jean Damascène, De Fide orthodoxa, l. 2, c. 15, PG 94, 932.

[13]  — Nemesius, De Natura hominis, PG 40, 688-689. Némésius, né vers 350, devint évêque d’Émèse (aujourd’hui Homs, en Syrie), vers 400. Il est mort vers 420. Son ouvrage eut un grand succès au Moyen Age ; on l’attribuait alors à saint Grégoire de Nysse

Informations

L'auteur

Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 133

p. 32-48

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