Courrier des lecteurs
Sur la récupération maçonnique du druidisme
• A propos de l’article « Chamanisme, druidisme et néopaganisme », publié dans Le Sel de la terre 115 (p. 91-106), un lecteur nous envoie cette lettre, accompagnée d’un document :
J'ai lu avec un grand intérêt l’article de Bertran Chaudet que vous avez publié dans Le Sel de la terre n° 115. Veuillez trouver ci-joint la copie d’un article de Mme Julie de la Brosse, paru dans un supplément breton de L’Express (n° 3345 du 12 août 2015, p. 74 et 75). Il s’agit d’un entretien de cette journaliste avec le druide Rémi Chauvet alias Myrdhin.
J’avais conservé ce texte parce qu’il disait ouvertement les choses et il est rare que des francs-maçons parlent aussi franchement des affinités et de la filiation de ce courant druidique avec la franc-maçonnerie.
Le druide évoque les trois volets de ce courant : la culture, la spiritualité et ce qu’il englobe dans le terme d’aspirations mutualistes, qui recouvre en réalité des positions et des actions dans tous les domaines de la vie quotidienne comme le mode de vie, l’alimentation, l’environnement et le sociétal pour utiliser les termes actuels.
Il y aura, peut-être, certains lecteurs qui pourraient considérer que ce courant est marginal ou anecdotique, et que c’est un peu leur conférer une importance imaginaire que de leur consacrer l’article mentionné au début. Je voudrais vous faire part d’une rencontre inattendue que j’ai faite vers l’année 2010 ou 2011.
Nous avons une maison familiale à une quinzaine de kilomètres au sud de Beauvais, dans la vallée du Thérain qui est un petit affluent de l’Oise. Cette région est parsemée de petites collines qui ont servi de campement ou de refuge lors de la conquête romaine. C’est là que les légions de Jules César ont vaincu l’importante tribu celtique des Bellovaques.
Il reste aujourd’hui encore le Mont-César au-dessus du village de Froidmont ainsi que les collines de Ponchon et de Therdonne que certains qualifient d’oppidums gaulois. Quant aux Bellovaques vaincus qui refuseront six ans plus tard d’intégrer l’armée de Vercingétorix, ils nous ont laissé les noms de Beauvais et de Beauvaisis.
Au nord de la colline de Ponchon, se trouve le dolmen de la Pierre-aux-fées qui est une allée couverte ou cromlech, assez semblable à la Pierre Turquaise située à 30 km de là, en forêt de Carnelle, non loin du village pittoresque de Saint-Martin-du-Tertre.
Ce dolmen comprend deux salles sur 10 m de longueur, recouvertes par une énorme pierre de 2 m sur 3 m et de 30 cm d’épaisseur. Les deux salles sont séparées par une pierre verticale et perpendiculaire aux deux murs, percée d’un trou central de 60 cm de diamètre et toujours de 30 cm d’épaisseur. Bref, du costaud !
Les visites de touristes sont régulièrement fréquentes sans qu’il y ait vraiment de foule. L’orientation est nord-sud et la vue est dégagée sur le Mont-César situé en face, la vallée boisée du Thérain avec ses étangs et au loin la grande forêt de Hez-Clermont.
C’est un lieu agréable pour un déjeuner familial et l’accès est facile par un chemin agricole d’un côté et de l’autre en voiture, en roulant au pas.
Il y a donc environ dix ans, lors d’une promenade solitaire, je vis une vingtaine de voitures, garées à proximité du dolmen. Tous ces véhicules étaient immatriculés dans les départements lorrains et alsaciens. La soixantaine de visiteurs formait un grand cercle autour de l’un d’entre eux, juste devant le dolmen. Il n’y avait vraiment rien de particulier à propos de cette foule composée d’hommes et de femmes de tous âges, entre trente et soixante-dix ans, très peu d’enfants par contre. Au début j’ai pensé qu’il s’agissait d’un groupe de touristes et que celui qui se trouvait au centre, était le guide. En fait, c’était bien un guide mais plus spirituel que touristique.
En avançant plus près, je vis qu’ils levaient les bras en l’air et récitaient des sortes d’invocations. Je me suis arrêté à une vingtaine de mètres d’eux, derrière une haie où ils ne me voyaient pas et là je parvenais à entendre ce que le guide leur disait. Il était question de capter de l’énergie qui circulait sous leurs pieds car si ce dolmen avait été construit à cet endroit, c’est que nos ancêtres savaient que passait là un axe d’énergie comme à Delphes, à Stonehenge ou à Carnac. Au bout de quelques minutes, j’ai repris ma promenade, le spectacle était un peu lassant et je suis reparti aussi discrètement que j’étais venu.
En fait, ce qui est surprenant c’est que des gens adhèrent à ce genre de mythe au point de faire 800 km aller-retour. Des gens par ailleurs qui n’ont absolument rien d’extravagant ni dans leur tenue, ni dans leur allure. Des gens comme on peut en croiser des centaines dans les rues. […]
Dernière remarque, vous aurez noté dans la biographie de ce Myrdhin qu’il est né catholique en 1950 et que son initiation, via la musique, commença en 1970. C’est encore un pur produit du néfaste concile de Vatican II.
En union de prières pour la conversion de ces pauvres gens égarés dans des impasses spirituelles.
[Fin de la lettre, à laquelle était joint un article de L’Express (édition Été Bretagne, 12 août 2015) dont nous extrayons les quelques passages suivants.]
« La spiritualité du druide est très moderne »
— [L’Express Bretagne] Comment êtes-vous devenu druide ?
— [Myrdhin] Comme de nombreux Bretons nés au milieu du siècle dernier, j’ai été élevé dans la religion catholique et dans un certain rejet de la culture celte. Mes parents ne m’ont, par exemple, jamais appris le breton. Mais, à l’adolescence, j’ai découvert cet univers celte qui a tout de suite résonné en moi. Comme j’étais très musicien, j’ai acheté une des premières néo-harpes des années 1970. Au bout de quatre mois, je me suis retrouvé sur scène et, huit mois après, je faisais mon premier concert en solo. Dans le public, il y avait trois druides. L’un d’eux m’a proposé de venir jouer aux cérémonies du solstice d’hiver à Londres. C’est là que j’ai rencontré le grand druide de la plus importante confrérie britannique, avec lequel j’ai commencé mon initiation de barde (une des catégories de druides), qui a duré plus de dix ans…
— Qu’est-ce que le néodruidisme ? On le rapproche parfois de la franc-maçonnerie, pourquoi ?
— Je préfère parler de tradition des druides car, contrairement à une religion, il n’y est pas question de dogme ou de révélation, mais plutôt de spiritualité. Concrètement, la tradition druidique fonctionne, à l’image de la franc-maçonnerie, comme une société initiatique, avec différents grades : barde (pour les aptitudes manuelles et artistiques), ovate (pour l’enseignement philosophique), druide (fonctions sacrées). Aujourd’hui, trois principaux courants coexistent. L’un, culturel, a pour vocation de défendre l’histoire, la langue et la tradition celtes. Le deuxième, auquel j’appartiens, est cultuel et spirituel. Quant au troisième, mutualiste, il est proche, dans sa composition et ses aspirations de la franc-maçonnerie. Il est d’ailleurs intéressant de noter que les deux mouvements sont nés en 1717 dans la même taverne de Londres, avec le même objectif de se dégager de l’emprise du christianisme. En France, la première assemblée fraternelle de druides, la Gorsedd, sera constituée presque deux siècles plus tard, en 1899.
— Quelles sont les croyances associées à cette tradition ? Comment vit un druide au quotidien ?
— Être druide pourrait se résumer dans un art de vivre en harmonie avec la nature, une conscience de la solidarité qui existe entre les différents règnes animal, végétal et humain. Chez les druides, il existe une vraie humilité face à la création : l’homme n’est pas au-dessus des autres espèces. Concrètement, nous essayons de vivre en contact permanent avec les éléments, grâce notamment à une conscience très développée des saisons. Dans le respect de la religion celte, nous célébrons les huit fêtes traditionnelles du calendrier : les solstices, les équinoxes et les quatre fêtes lunaires, qui ne sont pas à date fixe. A cette occasion, nous cherchons à entrer en harmonie avec le cosmos par le biais notamment d’incantations et de prières qui nous viennent de l’antiquité. Nous disposons également d’un corpus de 46 Triades philosophiques, qui répondent aux grandes questions que se pose l’humanité. […]
[Fin des principaux extraits d’une interview du druide « Myrdhin » (Rémi Chauvet) dans L’Express du 12 août 2015.]
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Les mouvements néodruidiques qui se sont développés de façon plus ou moins anarchique depuis le 18e siècle cherchent aujourd’hui à trouver une certaine unité.
Pour cela, des « Assises de la druidité » se sont tenues en Bretagne du 12 au 14 avril 2024, et une « Charte éthique des druides » a été signée par treize organisations de cette mouvance le 23 novembre 2024.
La revue Mouvements religieux la présente ainsi dans son numéro 528 (janvier-février 2025) :
Treize organisations de Bretagne, de Gaule, de Belgique, d’Italie et du Portugal ont signé la charte : CantiaPlantion Matus ; Cercle de Saint Jacques Bannalec ; Collège Druidique Rénové ; Collegio Druidico Nazionale ; Comardiia Druuidiacta Aremorica ; Gorsedd de Bretagne ; Grand Collège Celtique ; Kad Goddeu Breizh, Kredenn Geltiek Hollvedel ; Le Chaudron des Druides ; Lemovica ; Oaled Drwized Kornog et Tradition Druidique Occitane.
Les organisations signataires ne sont pas organisées en fédération. Chacune reste indépendante mais l’ensemble affirme partager une conception commune du druidisme.
Chacun pourra prendre connaissance du texte [1] ; ce qui suit ici est une synthèse commentée :
La charte se réfère à la religion des Celtes de l’âge du fer connue par ce qu’en ont écrit les auteurs anciens (non celtes puisque le druidisme antique refusait l’écrit et ne se transmettait donc qu’oralement), par des documents médiévaux, par les traditions folkloriques, par l’archéologie mais aussi par des comparaisons avec l’hindouisme.
Cette religion est polythéiste ; elle honore des divinités associées à des éléments de la Nature, à des concepts ou à des activités, dont les noms sont connus des historiens de l’Antiquité : Lug associé à la lumière, Taranis avec la force et la justice, Dagda avec la fertilité et la magie – Dagda est le dieu-père, le dieu des druides – et Brigid, fille de Dagda, déesse de la guérison et de la poésie.
En annexe, la charte énumère les fondements historiques du druidisme en mentionnant le plus souvent les auteurs antiques qui les font connaître : la cosmogonie, l’astronomie et l’astrologie ; les mathématiques et la géométrie sacrée ; la botanique et la médecine magique, végétale et chirurgicale ; la poésie, la musique, le chant, l’art du langage, le conte, l’incantation et la divination ; le droit et la législation ; et les éléments : l’eau, le feu, le vent, la terre, le brouillard ; l’art et la stratégie de la guerre.
Le druidisme est enseigné par initiation. Son système de croyance s’étend sur un large champ de connaissances. Correspond-il à ce que les druides antiques enseignaient ? C’est ce qu’on ne peut pas savoir parce que leur doctrine n’était transmise qu’oralement. […]
Les druides du passé et du présent
La charte présente les druides du passé comme la référence, mais admet la nécessité de s’adapter au monde contemporain ; d’où la recherche d’un équilibre qui préserverait l’essentiel.
• Les druides de l’antiquité : des maîtres omnipotents
Le druide antique n’était pas moins que l’intermédiaire entre les divinités et les humains. Il était un dirigeant politique, un diplomate, un juge, un philosophe, un savant, un enseignant, un maître spirituel, un devin, un théologien, un magicien, un poète et un musicien.
La puissance politico-religieuse des druides était effectivement une réalité suffisamment inquiétante pour qu’au premier siècle l’empereur romain Claude ait jugé nécessaire d’interdire le druidisme en Gaule gallo-romaine.
• Les druides contemporains.
Les druides contemporains sont réalistes : ils savent qu’ils ne peuvent prétendre aux pouvoirs des anciens.
Ils admettent la nécessité de renoncer au tout oral : il faut faire une place à l’écrit et aux technologies modernes. L’application : La Charte Ethique des Druides a son propre site sur Internet.
Ils font un travail personnel intérieur sur soi, dont les buts sont la libération, le dépassement et la maîtrise de soi.
Ils ne sont plus des dirigeants politiques ; au moins la charte les affirme indépendants des organisations politiques et des idéologies. Les druides qui se savent marginaux revendiquent le droit pour le druidisme d’être reconnu en tant que voie philosophique et spirituelle devant bénéficier d’une protection légale.
Ils enseignent par initiation.
Ils dirigent les rituels publics et privés dans des temples et dans la nature. Ils célèbrent les fêtes celtiques : Samain, Imbolc, Beltane et Lughnasadh.
Ils dirigent le culte des ancêtres : le druidisme enseigne la continuation de la vie après la mort.
Les druides se veulent protecteurs actifs de la nature. Ils mènent une vie humble : leur sacerdoce est gratuit, tout au plus se font-ils rembourser des frais de déplacement. Ils réprouvent toute forme de discrimination raciale ou sexiste ; les druides sont indifféremment des hommes et des femmes. Dans la charte ils sont appelés lui/elle. L’initiation n’est pas suivie d’une remise de diplôme qui certifierait un pouvoir ni la légitimité d’un enrichissement personnel.
Le néodruidisme dans l’environnement contemporain.
Les néodruides vivent dans un environnement culturel de plusieurs strates : les signataires ne représentent pas tout le mouvement néodruidique ; ils sont une branche d’un néopaganisme général ; et ils vivent dans la société occidentale. […]
Treize organisations avaient signé la charte en novembre 2024 ; d’autres s’ajouteront peut-être à la liste mais la charte n’est pas ou pas encore acceptée par tous. Citons par exemple :
• Ârn Drafocht Féin, une Église païenne qui se réfère au celtisme mais aussi aux traditions grecque, nordique, slave, balte, romaine, perse et védique.
• L’Académie des Druides qui existe bien sous forme de groupe sur Facebook fondé le 7 mai 2022 et qui rassemble 13 600 membres. L’Académie ambitionne de donner les moyens d’être ton vrai, le toi magique qui découvrira ses dons, ses ressentis et ses intuitions.
• L’Ordre Druidique du Dahu siège à Locronan et pratique une religion païenne polythéiste.
• L’Ordre des Bardes Ovates et des Druides (OBOD : The Order of Bards Ovates & Druids) se présente comme
une école de mystère, une communauté mondiale qui aime la nature et veut suivre une voie magique et spirituelle qui respecte et protège le monde naturel dans toute sa beauté. Les membres travaillent avec des enseignements spirituels qui combinent l’inspiration des anciens druides et des histoires anciennes avec des études et des connaissances contemporaines sur la relation entre les êtres humains et le monde des plantes, des animaux, des étoiles et des pierres.
La charte est un outil permettant d’unifier les pratiques et systèmes de pensée autour de la seule religion des Celtes de l’Antiquité. Elle combat les tendances syncrétiques, les démarches à but lucratif, le thérapeutisme hors normes et les dérives sectaires.
La charte dans la nébuleuse néopaïenne
Le néopaganisme est un extraordinaire ensemble d’associations, de cercles informels, d’entreprises et d’ordres initiatiques dans lesquels les pratiques et croyances se rencontrent et s’empruntent des éléments pour créer des synthèses aux contenus ouverts et mouvants.
Le néodruidisme est un élément de ce mouvement qui lui emprunte des éléments ; mais la Charte Éthique des Druides a été rédigée en réaction contre cette propension au confusionnisme. Elle se veut radicalement et exclusivement héritière du celtisme le plus authentique possible. Elle se démarque explicitement de la sorcellerie, la wicca, le chamanisme, les thérapeutes hors normes et le new-âgisme. […]
[Fin des principaux extraits d’un article de Bernard Blandre dans la revue Mouvements religieux de janvier–février 2025 [2].]
[1] — La charte est publiée dans lalon Clairière, c/o Alain Escabasse, 4, rue de Quizac, 29200 Brest -www.druidisme.org. — Elle a son site spécifique : chartedruides.eu.
[2] — Revue bimestrielle publiée par l'Association d’Étude et d’Information sur les Mouvements Religieux. — Internet : rubrique AEIMR sur http://www.interassociation.org — A.E.I.M.R., B.P. 70733, 57207 Sarreguemines Cédex.
Informations
Trois coups de projecteurs sur le néo-druidisme approtent un éclairage intéressant sur une mouvance au fond assez peu connue. Un simple témoignage d'un fidèle tombé par pur hasard sur une cérémonie néo-païenne. Un extrait d'une entrevue journalistique avec un "barbe", qui donne une idée de l'état d'esprit qui caractérise cette résurgence - qui ne va pas sans un rejet du chritianisme. Enfin une analyse par un spécialiste des mouvements sectaires de l'organisation néo-druidique.
L'auteur
Le numéro

p. 186-192
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