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La Nouvelle Droite et l’histoire


par Cyprien Gandillon



POUR MENER LA BATAILLE CULTURELLE tant contre le libéralisme que contre le socialisme, la Nouvelle Droite et les mouvements qui s’y rattachent ont développé une vision spécifique de l’histoire.

L’appellation Nouvelle Droite est comprise ici dans un sens large : elle ne se limite pas au G.R.E.C.E. L’œuvre historique de Dominique Venner sera donc abordée. Bien que s’étant éloigné du G.R.E.C.E., Venner en a conservé les idées. Il est, parmi les auteurs néo-droitiers, celui qui a le plus traité de l’histoire comme sujet à part entière, tant à travers de nombreux ouvrages que des revues, la plus connue étant la Nouvelle Revue d’Histoire ou NRH.

Venner déclare ainsi :

L’histoire est la connaissance du passé, mais elle fonde aussi la mémoire des peuples. Elle est la source de leur identité. Elle est créatrice de sens. De ce point de vue, les Européens souffrent d’un terrible déficit. On leur répète qu’ils n’ont pas de racines, pas de substance propre. Ils sont pourtant les héritiers d’une très ancienne civilisation dont la première expression admirable est contenue dans les poèmes homériques [1]

Quelle est donc la vision historique proposée par la Nouvelle Droite ? Cette conception de l’histoire se développe à travers deux thèmes de prédilection : la question des Indo-Européens et la fin du paganisme avec la christianisation de l’Empire romain. Il nous faudra ensuite nous attarder plus particulièrement sur Venner et son œuvre historique.


La conception historique de la Nouvelle Droite


Les Indo-Européens comme matrice


Dans leur recherche d’une civilisation qui n’aurait pas été corrompue par le christianisme, les néo-droitiers vont trouver dans le thème des Indo-Européens le champ d’étude rêvé pour leur bataille culturelle. Ils s’imaginent même en chercheurs allant à contre-courant d’une histoire dite officielle, comme le déclare l’un d’entre eux :

Les études indo-européennes sont […] dangereuses pour les États en place puisqu’elles supposent une réappropriation du patrimoine culturel et une communauté de culture préchrétienne. Cette mémoire indo-européenne ne peut être qu’en contradiction avec l’Occident moderne [2].

De nombreuses publications ont débattu de l’existence des Indo-Européens. Il n’en sera pas question ici. Ce qui importe, c’est que l’exaltation des Indo-Européens par les auteurs néo-droitiers s’inscrit dans leur combat contre l’Europe chrétienne : mettre au jour les peuples Indo-Européens est le moyen de faire revivre une société pré-chrétienne.

Le but est de remontrer très loin dans le temps, bien avant le christianisme, pour montrer que les peuples européens ont développé des traits spécifiques depuis des temps immémoriaux. Ce voyage dans le temps permet aux néo-droitiers d’enraciner leur propos ; il s’agit aussi de montrer que les Européens tels qu’ils existent aujourd’hui n’ont pas changé au cours des millénaires : la culture européenne n’est pas conciliable avec des éléments venant d’ailleurs, autrement dit la religion chrétienne.

A ce sujet Venner écrit dans son livre Histoire et traditions des Européens : la culture du bronze

a été précédée sur notre espace géographique par une autre culture plus ancienne encore, celle des gravures et peintures « préhistoriques », enfantée par des peuples qui sont nos ancêtres les plus lointains. […] L’étonnant dans cette première culture européenne, ce n’est pas son étendue spatiale, mais aussi sa durée, au moins deux cents siècles, une éternité. Elle s’est manifestée d’environ 32 000 à 12 000 ans avant notre siècle, et ne s’est éteinte que voici une douzaine de milliers d’années [3]

Plus loin dans son ouvrage, il explique que les nombreuses recherches ont montré « une grande stabilité du type anthropologique des populations européennes sur 30 ou 40 000 ans, c’est-à-dire depuis l’homme de Cro Magnon. Les Européens d’aujourd’hui ne diffèrent pas sensiblement de ces lointains ancêtres [4]. »

Pour la Nouvelle Droite, les peuples européens sont les descendants des Indo-Européens, eux-mêmes descendants des Boréens, c’est-à-dire originaires du cercle polaire. En cela la Nouvelle Droite ne fait que reprendre la théorie de Jean-Sylvain Bailly, auteur du 18e siècle pour qui l’Atlantide a une origine polaire [5].

Qu’entend-on par l’appellation Indo-Européens ? Elle désigne l’existence d’une parenté entre les nombreuses langues parlées de l’Inde à l’Europe – parenté relevée à la fin du 18e siècle par l’Anglais William Jones qui a étudié le sanskrit. Les liens communs se trouvent dans la grammaire, le vocabulaire, la phonologie [6].

L’existence des langues indo-européennes suppose une langue commune de laquelle elles ont dérivées. Cela pose en retour la question de l’existence d’un peuple parlant cette langue.

Selon Venner, les peuples indo-européens se pensaient comme originaires d’un nord, tant mythique que non localisé. Il part du constat que la mythologie des peuples européens fait référence à l’Hyperborée qui serait l’Atlantide Ces peuples viendraient des régions traversées par Borée, le vent qui souffle du nord. Par conséquent, il les désigne comme les peuples boréens ; cela lui permet de les distinguer de l’indo-européen en tant que phénomène linguistique, et d’échapper ainsi à la dimension négative des Indo-Européens consécutive à leur utilisation par le IIIe Reich, qui avait opéré une équivalence entre Indo-Européens et Aryens [7]. Les Boréens auraient ensuite conquis de nouveaux territoires sur lesquels ils imposent leurs mœurs. Suite à ces conquêtes, Venner explique que l’on « voit s’affirmer la nouvelle religion solaire et de nouvelles valeurs, l’héroïsme tragique devant le Destin, la souffrance et la mort, l’individualité et la verticalité du héros opposées à l’horizontalité indistincte de la multitude [8]. »

En revendiquant pour les actuels Européens une ascendance boréenne, Venner se place dans le domaine du mythe, ce qu’il admet et justifie :

A la différence des « vérités » figées de certaines philosophies ou des religions dogmatiques, les mythes livrent une explication du monde ouverte, polymorphe, constamment renouvelable, étrangère à l’expression logique, ce qui leur accorde un pouvoir créateur inépuisable. Ils se situent au-delà du vrai et du faux, du juste et de l’injuste [9].

La croyance dans les Boréens exige un acte de foi, comme la religion chrétienne [10].



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[1]    — Entretien avec D. Venner, « NRH : déjà 50 numéros ! Une revue pas comme les autres », La Nouvelle Revues d’Histoire, n° 50, septembre-octobre 2010, p. 11.

[2]    — « Un itinéraire breton. Entretien avec Bernard Rio », Antaïos, n°15, hiver 1999, p. 70, cité par Stéphane François, Les Paganismes de la Nouvelle Droite (1980-2004), thèse de science politique sous la direction de Christian-Marie Wallon-Leducq, Université de Lille II, 2005, p. 123.

[3]    — Dominique Venner, Histoire et tradition des Européens, 30 000 ans d’identité, Éditions du Rocher, 2011, p. 51-52.

[4]    — Ibid, p.  63.

[5]    — Stéphane François, ibid., p. 135.

[6]    — Dominique Venner, ibid., p. 56.

[7]    — Ibid, p. 64-65, 67-68.

[8]    — Ibid, p. 69.

[9]    — Ibid, p. 104.

[10]  — Geoffroy Daubuis, « La Nouvelle Droite, ses pompes et ses œuvres, D’Europe Action (1963) à la NRH (2002) », Le Sel de la terre 60, Printemps 2007, p. 116.

Informations

Cyprien Gandillon examine la vision spécifique de l'histoire développée par la Nouvelle Droite pour mener sa « bataille culturelle ». L'auteur retrace l'évolution des revues historiques du mouvement, de l'éphémère Histoire Magazine à la plus pérenne Nouvelle Revue d'Histoire (NRH) fondée par Dominique Venner. Il démontre comment ces publications opèrent un habile mélange entre érudition neutre et diffusion d'un corpus idéologique centré sur une « identité européenne » désincarnée de ses racines chrétiennes.

L'intérêt majeur de cet article réside dans sa critique de l'historiographie naturaliste. Cyprien Gandillon souligne que cette approche, tout comme l'histoire académique née au XIXe siècle, évacue systématiquement la dimension surnaturelle et l'action de la Providence. En s'appuyant sur les principes de Dom Guéranger, l'auteur rappelle que l'histoire ne peut être pleinement comprise sans la royauté de Jésus-Christ sur le temps. Il dénonce la promotion d'un « paganisme imaginaire » comme socle de la civilisation, au détriment de la réalité historique de la Chrétienté.

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 134

p. 102-123

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