Les origines d’une « Droite » anti-chrétienne
par Christian Lagrave
De nombreuses études ont déjà été consacrées à l’histoire de la Nouvelle Droite [1]. Rappelons notamment le travail du regretté Joël Morin (paru sous le pseudonyme de Geoffroy Daubuis) publié dans le n° 60 du Sel de la terre : « La Nouvelle Droite, ses pompes et ses œuvres – D’Europe Action (1963) à la NRH (2002) ».
Le présent article propose une présentation plus synthétique des origines de ce mouvement.
Le Sel de la terre.
L’histoire de la Nouvelle Droite
De la gauche collaborationniste à la droite révolutionnaire
POUR COMPRENDRE LA NOUVELLE DROITE, ses positions idéologiques et son évolution intellectuelle, il faut faire un peu d’archéologie politique et remonter jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale qui a connu, comme chacun sait, la défaite de 1940, suivie de l’occupation et de la division des Français en trois forces antagonistes : l’attentisme vichyssois, la collaboration avec l’Allemagne nazie et la Résistance.
Il existe une histoire officielle – écrite par la gauche –, qui voudrait nous persuader que la gentille résistance démocratique était de gauche, et que la vilaine collaboration fasciste était de droite.
En réalité, rien n’est plus faux et tous les historiens honnêtes le savent depuis longtemps. Je vous renvoie à deux ouvrages relativement récents : Historiquement correct, par Jean Sévilla qui consacre un chapitre à ce sujet et Les dreyfusards sous l’occupation, par Simon Epstein [2], qui montre que la plupart des militants dreyfusards survivants lors de la Seconde Guerre mondiale se sont retrouvés dans les cadres de la collaboration.
Il n’est pas inutile de rappeler que Jean Vaquié fut un résistant membre de l’ORA, ainsi que son maître en antimaçonnisme, Léon de Poncins ; mais leur combat était dirigé contre l’occupant allemand et non contre le gouvernement de Vichy.
En revanche, un grand nombre d’hommes de gauche, au nom de leurs idées pacifistes et internationalistes, s’étaient opposés à la guerre de 1939 et furent séduits par l’idée d’une collaboration avec l’ennemi d’hier dans une Europe unie nationale socialiste. La figure la plus typique est celle du ministre Marcel Déat, agrégé de philosophie et socialiste anticlérical, qui devint un ultra de la collaboration, fustigeant l’attentisme du Maréchal, avant d’être ministre de Laval. On peut y ajouter le célèbre romancier Alphonse de Châteaubriant, issu d’une famille chouanne mais lui-même dreyfusard et pacifiste ; il fut séduit dès 1937 par l’idéologie nationale socialiste [3], en laquelle il voyait l’annonce d’un « renouveau européen national et chrétien » [4] – il est vrai qu’il se proclamait, et sans doute se croyait, chrétien alors qu’en fait c’était un ésotériste gnostique, comme le prouve son roman La Réponse du Seigneur publié en 1933. Sous l’occupation il fut le directeur du journal collaborationniste La Gerbe et animateur du groupe Collaboration.
Ces hommes ont rejoint tout naturellement d’autres gens de gauche qui vers 1934 s’étaient détachés du parti communiste pour évoluer vers un nouveau totalitarisme, le fascisme. L’exemple le plus connu est celui de Jacques Doriot qui fut l’un des dirigeants du PCF avant d’en être exclu en 1934 et de fonder en 1936 le PPF avec des cadres venus eux aussi du communisme. On sait que Doriot fut ensuite un des dirigeants de la collaboration et qu’il y engagea son parti.
Ces gens de gauche devenus fascistes ou collaborateurs n’ont pas pour autant abandonné leurs idées fondamentales – socialistes et révolutionnaires – même s’ils ont dû cohabiter, vaille que vaille, avec des gens de droite que les circonstances avaient amenés à faire eux aussi le choix du fascisme ou de la collaboration – car il y en a eu, bien sûr, l’un des plus célèbres étant Robert Brasillach, venu de l’Action Française [5].
D’ailleurs le fascisme italien comme le National-socialisme allemand, étaient généralement considérés comme des tentatives de synthèse entre un nationalisme révolutionnaire et un collectivisme édulcoré ; de plus, c’était une idée très répandue chez beaucoup d’intellectuels non-conformistes des années 30 [6] qu’il fallait dépasser l’opposition entre la droite et la gauche.
Après 1945, les partisans de Vichy (qui n’étaient pas tous pro-nazis, loin de là) et ceux de la collaboration avec le National-socialisme se sont trouvés tous confondus dans une même réprobation par les vainqueurs et soumis à une persécution sanglante. Parmi ceux qui ont survécu à l’épuration, les gens de gauche se sont trouvés rejetés à droite, tout en gardant leurs idées révolutionnaires. L’un des exemples les plus typiques de cette situation est Raymond Abellio [7].
Il s’est donc produit un phénomène qui n’était pas absolument nouveau : une pseudo-droite, foncièrement révolutionnaire et athée, parfois panthéiste – ou gnostique comme Abellio –, allait côtoyer, et donc influencer au moins partiellement, la droite classique, celle qui se réclamait de la contre-révolution et du christianisme.
Entre 1885 et 1914, apparut en effet un mouvement intellectuel qui présentait quelques points communs avec celui-ci. Sous l’influence des idées du naturaliste Charles Darwin (1809-1882), le théoricien du transformisme biologique, et de l’évolution par la sélection naturelle, un courant de pensée nommé darwinisme social avait envahi non seulement la biologie mais encore la philosophie, la psychologie, la sociologie, bref, ce qu’on nomme les sciences humaines. Ses représentants les plus influents avaient été, en France : le sociologue Gustave Le Bon (1841-1931), auteur de La Psychologie des foules, le théoricien socialiste et marxiste Georges Sorel (1847-1922), auteur des Réflexions sur la violence, et l’anthropologue raciste Georges Vacher de Lapouge (1854-1936) auteur des Sélections sociales. Ces penseurs étaient des hommes de gauche, des matérialistes et des anti-chrétiens, tel Vacher de Lapouge qui écrivait :
La morale sélectionniste met le devoir envers l’espèce à la place suprême, là où celle du christianisme met les devoirs envers Dieu [8].
Mais, parce que leurs idées étaient élitistes et paraissaient donc s’opposer à la démocratie, elles étaient capables de séduire certains hommes de droite
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[1] — On trouvera une bibliographie détaillée à la fin de ce numéro.
[2] — Albin Michel, Paris, 2001. Voir également Les Socialistes dans la collaboration (De Jaurès à Hitler), par Jean-Claude Valla, 2006.
[3] — A laquelle il consacra un livre intitulé La Gerbe des forces (1937).
[4] — Dominique Venner, Histoire de la Collaboration, Pygmalion, Paris, 2000, p. 566.
[5] — On peut citer également Philippe Henriot, venu de la Fédération Nationale Catholique, qui fut assassiné en 1944.
[6] — Sur cet état d’esprit voir l’ouvrage de Jean-Louis Loubet del Bayle, Les Non-conformistes des années 30, Seuil, Paris, 1969.
[7] — Sur Abellio, voir Jean Vaquié, « Le retour offensif de la Gnose », dans Lecture et Tradition, n° 110, nov.-déc. 1984, chap. V, et Le Sel de la terre, n° 56, printemps 2006, p. 119.
[8] — Les Sélections sociales, Paris, Fontemoing, 1896, p. 191.
Informations
Cet article de Christian Lagrave propose une synthèse historique rigoureuse des origines de la Nouvelle Droite, remontant à la Seconde Guerre mondiale pour en dévoiler les racines idéologiques profondes. L'auteur montre d'abord que la prétendue rupture entre collaboration et résistance dissimule une réalité plus complexe : nombre d'intellectuels venus de la gauche pacifiste et internationaliste ont glissé vers le fascisme, portant avec eux un esprit révolutionnaire qui n'a jamais disparu.
L'étude retrace ensuite la généalogie précise du mouvement : de la mouvance Jeune Nation fondée par la famille Sidos, à la revue Europe Action animée par Dominique Venner et Alain de Benoist, jusqu'à la création du G.R.E.C.E. en 1968 et de la revue Nouvelle École. L'article s'attarde particulièrement sur les fondements néopaïens et philosophiques du mouvement — darwinisme social, nietzschéisme, panthéisme — en s'appuyant sur des sources directes, notamment les revues internes du G.R.E.C.E. et les témoignages de Jean Madiran dans Itinéraires.
L'auteur analyse enfin la stratégie d'infiltration des milieux de droite et des cercles catholiques traditionnels, mettant en lumière les affinités entre la Nouvelle Droite et la franc-maçonnerie. Un article de référence pour comprendre pourquoi ce courant de pensée, faussement identifié à la contre-révolution, relève en réalité de la pensée révolutionnaire.
L'auteur
Le numéro

p. 9-32
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