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La « Révolution conservatrice » allemande 

Par Éric de Franconie


Introduction



IL EST AVÉRÉ que la Révolution conservatrice allemande (1918-1932) a été une source d’inspiration majeure pour la Nouvelle Droite française. La réédition de quelques grands textes de ce vaste mouvement intellectuel entreprise par Alain de Benoist en constitue un fort indice. Ce dernier en a d’ailleurs très justement saisi l’intuition fondamentale :

Les révolutionnaires conservateurs sont des penseurs ou des acteurs politiques (Oswald Spengler, Carl Schmitt, Arthur Moeller van den Bruck, Othmar Spann, Albrecht Erich Günther, Ernst Jünger, Artur Mahraun, etc.) qui considèrent, à l’encontre du conservatisme du XIXe siècle, que dans les conditions présentes, seule une révolution peut permettre de conserver ce qui mérite de l’être. Leur idée fondamentale est que le conservatisme ne doit pas chercher à préserver le passé, mais ce qui est éternel. On pourrait dire : entretenir la flamme et non conserver les cendres [1].

C’est en effet d’une compréhension plus fine, plus ajustée et plus réaliste du conservatisme que se targue la Révolution conservatrice allemande. Cette école de pensée pose un constat très juste : ni le changement social, ni l’immobilisme ne constituent des biens en soi ; ce qui compte, ce sont les valeurs éternelles. Il s’agit précisément de conserver ces valeurs essentielles de l’homme dans un monde mouvant dont il faut perpétuellement s’accommoder. Cette double tâche réactionnaire mais résolument optimiste a de quoi interpeller et séduire. Apôtres d’une permanence de la nature humaine et d’une nécessaire adaptation, les révolutionnaires conservateurs congédient en même temps le libéralisme, car détruisant toute communauté politique ou esprit national (volksgeist), et le conservatisme hostile par principe à toute mutation et partant suranné. Mais quelles sont ces valeurs fondamentales ? C’est ici que le bât blesse. Tributaire de la philosophie nietzschéenne, la Révolution conservatrice adopte un naturalisme radical : ces valeurs éternelles ne sont pas transcendantes – posées dans la nature par le Créateur et assignées à l’homme par le Rédempteur – mais immanentes, devant être recherchées dans la nature humaine seule, dans la race, le peuple (Volksgeist), la vitalité biologique et culturelle. Aussi bien, l’histoire n’est pas orientée vers la victoire finale du Christ au jugement dernier, mais elle est cyclique, n’étant centrée que sur elle-même. Bref, Dieu est totalement exclu de sa vision de la société.

Il s’agit d’un mouvement foisonnant comprenant une centaine d’auteurs, dont la valeur est inégale, et qui exerça une influence certaine dans la vie politique et intellectuelle dans l’Allemagne de l’après-guerre. Les grandes figures en sont le philosophe de l’histoire Oswald Spengler, les écrivains Ernst Jünger et Ernst von Salomon, le poète Stefan Georges, le penseur politique Arthur Moeller van den Bruck, le national-bolcheviste Ernst-Niekisch et, à la marge, le juriste Carl Schmitt. Souvent hétéroclite, cette Weltanschauung n’est jamais arrivée à maturation et ne présente pas de doctrine véritablement cohérente bien que l’on puisse en discerner les grands traits. C’est en somme une nébuleuse comme peut l’être par ailleurs la Nouvelle Droite. On peut cependant voir en Arthur Moeller van den Bruck, dont il sera fait grand cas dans cette présente étude, le théoricien le plus accompli de cette école de pensée.

Le mouvement ne fut pas purement spéculatif : il anima près de cinq cents ligues, cercles, revues et journaux, et exerça une influence réelle sur la vie politique et intellectuelle de la République de Weimar. [2]

Très liée aux circonstances historiques, la Révolution conservatrice ne fut pas seulement, selon une acception trop simpliste, un énième sursaut conservateur face au péril communiste, quoiqu’elle se montrât souvent anticommuniste. Elle fut encore moins un conservatisme de type wilhelminien (au sens du Kaiser Guillaume II) et bourgeois. Il s’agit bel et bien d’un « nouveau nationalisme », selon l’heureuse formule de Stefan Breuer, c’est-à-dire repensé et renouvelé de peur de devenir obsolète et sclérosé. Nous l’avons dit, cette pensée oscille entre conservatisme et dynamisme et considère la révolution comme un fait inéluctable. Plébiscitée à droite, elle réjouit par son aspect combatif, anti-libéral mais nuancé.

Tributaire de son temps (I), ce conservatisme reste révolutionnaire sans être socialiste, ni progressiste (II). Si séduisante et parfois éclairante qu’elle puisse être, cette pensée demeure néanmoins incomplète, voire bancale, en raison même de son socle nietzschéen et naturaliste (III).


Le contexte historique de la Révolution conservatrice allemande


Héritage culturel


Ce conservatisme révolutionnaire prolonge avant tout la pensée Völkisch qui s’était développée tout au long du 19e siècle. Celle-ci exprimait la volonté du peuple allemand de former une nation à la fois politiquement unie et ethniquement homogène.  Elle se situe elle-même dans le sillage du mouvement pangermanique travaillant au rassemblement des populations germanophones qui, dans le cadre du Drang nach Osten (« poussée vers l’est »), s’étaient constituées sous forme diasporique depuis le 14e siècle. Ce pangermanisme est une constante dans la vie intellectuelle et artistique allemande du 19e siècle. En 1813 déjà, le poète Arndt pouvait s’exclamer :

Qu’on ne parle plus d’Autriche et de Prusse, de Bavière et de Tyrol, de Saxe et de Westphalie mais de l’Allemagne […]. Quelle est la patrie de l’Allemagne ? Nommez-moi cette grande patrie ! Aussi loin que résonne la langue allemande, aussi loin que les chants allemands se font entendre pour louer Dieu, là doit être la patrie de l’Allemand.

Ce désir légitime et parfaitement compréhensible d’unité nationale fut pourtant largement ignoré dans l’après-guerre lorsqu’il sera refusé à l’Autriche germanophone d’être rattachée à l’Allemagne en 1919, alors même qu’elle en exprima le souhait.



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[1]    — Alain de Benoist : « Non pas préserver le passé mais ce qui est éternel », Le Conservateur, 2022.

[2]    — On renverra nos lecteurs à différents ouvrages présentant les ramifications de cette mouvance : A. Mohler, La Révolution conservatrice en Allemagne, 1918-1932, 1993 ; — Robert Steuckers, La Révolution conservatrice allemande, éditions du Lore, 2014 ; — Louis Dupeux, La Révolution conservatrice allemande sous la république de Weimar¸1984 ; Révolution conservatrice et modernité¸1983 ; — Stefan Breuer, Anatomie de la Révolution conservatrice allemande, 1999. Dans sa somme bien connue, Armin Molher distingue la révolution conservatrice en plusieurs tendances : les Völkischen attachés à faire l’unité politique du peuple allemand ; les « jeunes conservateurs », qui poursuivent l’idéal d’un empire englobant différentes nations mais dominé par le peuple allemand ; les « nationaux-révolutionnaires », qui défendent quant à eux une nation essentiellement animée par des valeurs guerrières, celles de la camaraderie tant des tranchées que du socialisme.

Informations

Éric de Franconie fait une étude critique de la Révolution conservatrice allemande (1918-1932), mouvement intellectuel foisonnant qui constitue une source d'inspiration majeure pour la Nouvelle Droite contemporaine. L'auteur définit ce courant comme une volonté de rompre avec le conservatisme bourgeois du XIXe siècle pour sauver, par des moyens révolutionnaires, ce qui est considéré comme « éternel » . À travers les figures d'Ernst Jünger, d'Oswald Spengler ou de Moeller van den Bruck, l'article décrit un nationalisme renouvelé, forgé dans les tranchées de la Grande Guerre et dressé contre le libéralisme de la République de Weimar.


L'intérêt scientifique de ce travail réside dans sa capacité à distinguer ce mouvement du national-socialisme tout en soulignant ses failles doctrinales. Éric de Franconie démontre que cette pensée, bien que séduisante par sa critique de la modernité, reste prisonnière d'un naturalisme radical d'inspiration nietzschéenne. En substituant une vision cyclique de l'histoire à la Providence et en cherchant ses valeurs dans la race ou le peuple plutôt qu'en Dieu, la Révolution conservatrice s'écarte du réalisme chrétien.

Cette analyse est capitale pour quiconque souhaite approfondir les études doctrinales et comprendre les enjeux du combat de la foi face aux fausses restaurations identitaires. Elle rappelle que la survie de la civilisation européenne ne dépend pas d'un mythe païen, mais de sa fidélité à ses racines catholiques et à la Royauté sociale du Christ.

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 134

p. 75-86

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