La R.I.S.S., entre revue documentaire et organe de combat
par Michel Montescande
LA REVUE INTERNATIONALE DES SOCIÉTÉS SECRÈTES (R.I.S.S.) occupe une place primordiale dans l’antimaçonnisme du XXe siècle. Née d’une volonté d’enquête et de documentation sur la franc-maçonnerie et les sociétés secrètes, elle s’est aussi affirmée comme un instrument de combat. Son travail d’érudition, fondé sur le dépouillement minutieux de sources variées, sert en effet une lutte active sur le terrain. A partir des années 1930, la revue accentue encore cette orientation en s’engageant plus directement dans les affrontements politiques de son temps. Mais elle n’abandonnera jamais son objectif originel, son travail de fond visant à fournir un arsenal documentaire de premier plan aux militants antimaçons, afin de « démasquer » la secte.
La R.I.S.S. dans l’arène politique
La R.I.S.S. avait toujours lutté contre le communisme. Mais à partir des années 1930, elle doit se positionner face à trois phénomènes d’ampleur : le national-socialisme allemand, le fascisme italien, et le succès de la gauche française, de la victoire du second cartel des gauches en 1932 à celle du Front populaire en 1936. La R.I.S.S. s’engage ainsi de façon plus nette dans le combat politique, afin de gagner l’opinion publique à sa cause, et d’obtenir l’interdiction des sociétés secrètes.
Contre le socialisme et le communisme
Le combat de Mgr Jouin et de sa revue contre le communisme est constant. Dans Le péril judéo-maçonnique, il cite longuement Bernard Lazare, pour expliquer l’influence des Juifs dans le socialisme et le communisme contemporains :
Quant à leur action et à leur influence dans le socialisme contemporain, elle fut et elle est, on le sait, fort grande. On peut dire que les Juifs sont aux deux pôles de la société contemporaine. Ils ont été parmi les fondateurs du capitalisme industriel et financier et ils ont protesté avec la plus extrême véhémence contre ce capital. A Rothschild correspondent Marx et Lassalle ; au combat pour l’argent, le combat contre l’argent, et le cosmopolitisme de l’agioteur devient l’internationalisme prolétarien et révolutionnaire [1].
Mgr Jouin ne cesse de dénoncer les compromissions du clergé avec le socialisme, et déplore les cris de joie du citoyen L’héveder [2], chef du socialisme révolutionnaire dans la Bretagne méridionale :
Les abbés Mancel et Trochu [3] travaillent pour nous. Au jour de l’avènement du socialisme, qui ne saurait être très éloigné, nous aurons à remercier les abbés sillonistes qui, en éveillant les paysans aux idées nouvelles, auront rapproché l’heure où l’armée des paysans, des ouvriers et des travailleurs intellectuels réalisera la révolution sociale [4].
Il rapporte encore l’apostrophe du communiste Florimond Bonté, rédacteur en chef de L’Enchaîné, ancien démocrate, dans une réunion tenue à Lille par le parti démo-populaire chrétien :
Nous ne vous combattrons pas ; vous nous êtes trop utiles. Si vous voulez savoir quelle besogne vous accomplissez, regardez-moi. Je sors de chez vous. Avant la guerre, j’étais un des vôtres. Depuis, je suis allé jusqu’à la conclusion logique des principes que vous m’avez enseignés. Grâce à vous, le communisme pénètre là où vous ne laisseriez pas entrer ses hommes : dans vos écoles, vos patronages, vos cercles d’études et vos syndicats. Tout ce que vous croirez faire pour votre démocratie cléricale, c’est pour la révolution communiste que vous le ferez... Vous faites le lit du communisme [5].
Mgr Jouin voit le socialisme et le communisme comme des déclinaisons du projet de révolution universelle, piloté par la franc-maçonnerie. Le socialisme n’est pas une simple doctrine sociale ou économique, mais un instrument politique destiné à la destruction de la société chrétienne. Il souligne que le socialisme, par son étatisation, réalise ce que la franc‑maçonnerie souhaite. C’est ce que Pierre Virion résume dans une conférence pour la Ligue franc-catholique en 1934 :
Le Convent de 1922 est particulièrement instructif à ce sujet. Si la République parlementaire est un régime admirablement imaginé pour anémier les énergies et opérer peu à peu le glissement à gauche nécessaire et préalable, le seul moyen de domination pour des factieux qui prétendent supplanter Dieu et qui se donnent comme la contre-Église et la contre-morale, c’est la dictature occulte et anonyme qui trouve son expression naturelle dans le régime socialiste. Le socialisme est l’unique moyen de mettre tout dans leurs mains : richesses, services publics, enseignement. Les loges ont très bien compris cela. Voici l’ordre du jour du Convent du Grand Orient de France de 1922 (p. 333-334) où l’on reconnaît le programme de Léon Blum : « Le Convent : préconise comme première étape la nationalisation immédiate des entreprises déjà existantes constituant des monopoles de fait (Assurances, Banques, Mines, Chemins de fer, houille blanche). Il considère que la réalisation de cette première étape permettra de déterminer par expérience les conditions exactes dans lesquelles pourra s’effectuer la nationalisation intégrale, but vers lequel doivent tendre les efforts de tous les démocrates » [6].
Socialisme et franc-maçonnerie sont deux faces d’un même mouvement ; la loge prépare l’esprit révolutionnaire, et le parti en est l’instrument politique. La franc-maçonnerie promeut l’athéisme, la laïcisation de l’État et la disparition de l’autorité religieuse ; le socialisme et le communisme constituent la « machine de guerre » visible de ce plan. Dans cette optique, la distinction entre socialistes « réformateurs » et communistes révolutionnaires n’a pas d’importance doctrinale, mais structurelle : tous participent, à des degrés différents, à la construction d’un ordre sans Dieu. Mgr Jouin désigne cette face révolutionnaire, communiste et sanguinaire de la franc-maçonnerie sous le nom de « maçonnerie rouge ».
La R.I.S.S. face au nazisme
La R.I.S.S. n’a pas vu d’un mauvais œil les premiers succès électoraux d’Hitler et les mesures antijuives qu’il prône, les jugeant sévères mais légitimes. Mais très rapidement, la montée du nazisme et ses excès inquiètent les rédacteurs, qui s’interrogent sur les véritables origines du mouvement. Alors que l’Allemagne se réarme, ils dénoncent aussi l’attitude du parti socialiste français et de Léon Blum, qui persistent dans leur attitude « ouvertement germanophile » [7]. La R.I.S.S. accuse Hitler de jouer double jeu et d’avoir en fait donné tous les apaisements nécessaires concernant sa politique antijuive. Surtout, la R.I.S.S. dénonce dès 1932 les mesures antijuives des hitlériens comme étant opposées à la « conscience chrétienne ». Dans son article « Le programme antisémite des hitlériens », Guy Larmeur montre que les mesures d’Hitler ne sauraient résoudre la question juive [8].
Les rédacteurs de la R.I.S.S. s’inquiètent profondément du socialisme des nazis, voyant le nazisme comme un simple masque du bolchevisme. La R.I.S.S. accueille finalement avec beaucoup de réticences l’arrivée d’Hitler au pouvoir et note « l’étrange concordance entre le socialisme étatiste d’Hitler et le communisme [9] ». Socius y étudie le programme du N.S.D.A.P. et conclut qu’il s’agit « du plus pur étatisme bolchéviste » ; il y voit « une identité profonde entre les deux idéologies [10] ». Mgr Jouin qualifie l’Allemagne, de « grand quartier général, du point de vue militaire », de « toutes les forces païennes, barbares et athées ». Leur but ? Toujours le même depuis la Réforme, dit Mgr Jouin : « La destruction de l’Église, de la papauté et la radiation sur terre du vrai Dieu [11] ».
La R.I.S.S. condamne le racisme allemand, ainsi que la grossièreté de mesures qui pourraient s’attaquer « au petit peuple juif irresponsable » plutôt qu’« aux dirigeants de la politique juive, aux Sages de Sion qui dominent aujourd’hui tout le monde chrétien [12] » : pour la R.I.S.S., l’antisémitisme allemand est suspect [13]. La cible doit être « les groupements secrets qui mènent le jeu politique ou économique [14] ».
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[1] — Bernard Lazare, L’Antisémitisme, son histoire et ses causes, p. 343.
[2] — Normalien, agrégé de mathématiques, Louis L’héveder fut élu conseiller général du Morbihan en 1929, puis député socialiste de la 1re circonscription de Lorient (Morbihan) en 1930 ; réélu en 1936, il devint le chef de file des pacifistes dans son parti. Le 10 juillet 1940, il vota les pleins pouvoirs constitutionnels au maréchal Pétain. En janvier 1941, il fut nommé au Conseil national de Vichy. Exclu de la SFIO aux côtés de l’ensemble des animateurs du courant pacifiste de Paul Faure, Louis L’hévéder fait partie de ceux qui constituèrent le nouveau Parti socialiste démocratique.
[3] — L’abbé Henri Mancel était né à Bain-de-Bretagne en 1874. Avec d’autres prêtres démocrates, tels que les abbés Trochu, Bridel, Crublet et Geffriaud que l’on surnommera « Les poissons rouges dans un bénitier », il soutint la lutte des petits paysans non-propriétaires qui entendaient s’affranchir de la mainmise des propriétaires bourgeois ou nobles. En 1921, l’abbé Mancel fut à l’initiative du mouvement des « cultivateurs-cultivants » qui se transformera en Fédération des syndicats paysans de l’Ouest en 1926 puis deviendra la Ligue des paysans de l’Ouest. Ce soutien et ses insoumissions répétées ne sont pas du goût de sa hiérarchie ecclésiastique. A plusieurs reprises, il fut muté dans des petites communes éloignées de tout. Il fut ensuite démis de son ministère paroissial.
L’abbé Félix Trochu (1868-1950), fut ordonné prêtre en 1892. Cet abbé démocrate turbulent, rallié à la République, humaniste à l’avant-garde sur le terrain social, croisa un jeune avocat brestois, Emmanuel Desgrées du Lou, proche des idées du Sillon ; il fonda avec lui L’Ouest-Éclair, ancêtre d’Ouest-France.
[4] — Cité par le chanoine Sauvêtre, Un bon serviteur de l’Église, Mgr Jouin, p. 190.
[5] — Cité dans Le Petit Démocrate, 27 avril 1927.
[6] — M.P. Virion, « La socialisation de l’enfant », conférence pour la Ligue franc-catholique en 1934 et éditée en brochure par la Ligue. Rééditée par les éditions de Chiré en 2022.
[7] — Les opinions précédentes renvoient à un article de Guy Larmeur : « Le programme antisémite des hitlériens », in R.I.S.S. « Partie maçonnique » n° 2, 15 janvier 1932, p. 65.
[8] — Ibid.
[9] — Editorial de la R.I.S.S., janvier 1933.
[10] — Socius, « Chronique. Du socialisme », in R.I.S.S. « Partie Maçonnique » n° 7, 1er avril 1932, p. 309-315.
[11] — Mgr Jouin, « Deutschland über alles », in R.I.S.S. « Partie Maçonnique » n° 31, 2 août 1931, p. 789-797. La série d’articles s’étale jusqu’au n° 10 du 15 mai 1932.
[12] — « Hitler », in R.I.S.S. « Partie maçonnique » n° 6, 15 mars 1933, p. 165-166.
[13] — Cf. article de W. Lodge, « Chronique juive : l’antisémitisme Allemand », in R.I.S.S. n° 9, 1er mai 1933, p. 295.
[14] — Ibid.

