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Un curé contre les loges

Le combat antimaçonnique de Mgr Jouin

 

par Tristan Boisardy

 

DE CLÉMENT XII, en 1738, jusqu’à Pie XII, tous les papes ont alerté sur le pouvoir croissant des sociétés secrètes. En 1884, dans l’encyclique Humanum genus, Léon XIII décrivait la franc-maçonnerie comme « une secte qui a tout envahi, […] qui, dans l’espace d’un siècle et demi, a fait d’incroyables progrès et commence à prendre, au sein des États modernes, une puissance qui équivaut presque à la souveraineté ».

Ces mots, l’abbé Ernest Jouin les rappelait dans un discours au Congrès de la Ligue franc-catholique, en 1930. Fondateur de la Revue Internationale des Sociétés Secrètes (R.I.S.S.), qui parut entre 1912 et 1939, l’abbé Jouin se distingue, parmi les nombreux antimaçons qui ont lutté depuis le 18e siècle, autant par son ardeur que par son efficacité. Il fit sien le mot d’ordre de Léon XIII dans cette même encyclique :

Il ne suffit donc pas de se tenir sur la défensive, mais il faut descendre courageusement dans l’arène et la combattre de front. C’est ce que vous ferez en opposant publications à publications, écoles à écoles, associations à associations, congrès à congrès, actions à actions.

Comment ce prêtre – tout à fait classique, d’abord soucieux de piété, d’apostolat et d’art chrétien – en est-il venu à se spécialiser dans la lutte antimaçonnique ?


Un curé de paroisse découvre la subversion maçonnique


Jeunesse et formation


Ernest Jouin est né le 21 décembre 1844 à Angers, dans une famille d’ébénistes. Ses parents sont de bons chrétiens, édifiants et courageux.

Le jeune Ernest se montre déjà pieux et délicat. Il raconte :

A Ménil, le théâtre de mes exploits journaliers était un grand jardin en terrasse dominant la Mayenne. Lorsque je l’avais longuement arpenté en tous sens à la poursuite de quelque papillon plus capricieux et plus volage encore que mes rêves d’enfant, je m’empressais d’orner de fleurs et de guirlandes un petit autel dressé dans le creux du mur et dédié à la Madone [1] .

Orphelin de père à l’âge de quatre ans, sa foi s’attiédit au lycée, à cause de mauvaises lectures. Converti, en classe de 1ère, grâce à l’aumônier de l’Institution libre de Combrée, il entre au noviciat des dominicains de Flavigny et reçoit l’habit en 1862, prenant le nom de Frère Mannès. Il fait sa profession temporaire en 1863, et rejoint le noviciat dominicain de Saint-Maximin. Il y reste quatre ans, mais ses troubles de santé le conduisent à renoncer à la vie monastique et à rejoindre le grand séminaire d’Angers. Il est ordonné prêtre dans cette ville en février 1868, et devient le précepteur du fils de la comtesse de la Bouillerie, avant d’être affecté comme vicaire à Brézé, dans le Saumurois. En 1871, il est envoyé à la paroisse Saint-Joseph, puis à la cathédrale Saint-Maurice d’Angers.

Là, il se distingue par son zèle auprès des jeunes. Pour se les attacher, il stimule l’étude du catéchisme par des récompenses utiles, notamment des promenades dans les bois d’Avrillé. Il crée une œuvre de jeunesse pour la persévérance après la première communion :

Aucune œuvre de ce genre n’existait encore à Saint-Maurice. A Angers même, elles étaient rares. […] L’abbé Jouin essaya donc de créer un patronage paroissial et, pour lui donner au plus tôt la consécration officielle, il invita l’évêque à présider une représentation donnée par ses enfants dans un jardin voisin. On y joua La Grammaire de Labiche et une délicieuse opérette de Dalayrac, Les Deux Petits Savoyards. Un jeune acteur de cette soirée se souvient d’avoir vu, à l’entr’acte, l’abbé, gants noirs à la main, saluant d’un geste large Mgr Freppel et lui présentant son patronage naissant [2].

Ses deux frères, ainsi que sa mère, ayant rejoint Paris, l’abbé Jouin demande plusieurs fois à Mgr Freppel de pouvoir les y rejoindre. L’évêque résiste, puis finit par céder. En 1875, l’abbé Jouin est nommé vicaire à Paris, à Saint-Étienne-du-Mont, puis chapelain à Sainte-Geneviève en 1877.


Une carrière ecclésiastique classique


Devenu docteur en théologie, l’abbé Jouin quitte Paris en 1882 pour devenir curé à Joinville-le-Pont ; il reviendra dans la capitale en 1886, comme vicaire de Saint-Augustin.

S’intéressant de plus en plus au théâtre, il publie en 1893 une première composition, La Nativité, bientôt suivie de plusieurs autres : en particulier, La Passion, mystère en seize tableaux.

Nommé curé de Saint-Médard en 1894, puis, l’année suivante, chanoine d’honneur de la cathédrale d’Angers, ses activités sont nombreuses et variées : il encourage des fouilles entreprises à Éphèse afin d’y découvrir le tombeau de la Vierge, ou encore subventionne les travaux d’un jeune orientaliste, l’abbé Chabot. Cette belle carrière le conduit à être pressenti pour l’épiscopat du Mans, mais il préfère accepter, en 1899, la cure de Saint-Augustin, où il reste jusqu’à sa mort (en 1932). A cette époque, l’abbé Jouin semble ne pas cacher ses opinions bonapartistes, ouvrant volontiers son église aux manifestations et anniversaires du parti. La police s’intéresse déjà à lui et surveille ses activités.

Entre 1900 et 1908, il édite une revue mensuelle, Le Catéchisme, et collabore à la Revue pratique d’apologétique, en 1910.

Surtout, l’abbé Jouin s’applique tout au long de sa vie à élever son âme vers Dieu, en s’efforçant toujours de considérer la beauté du plan divin. Il se montre profondément dévot au Sacré-Cœur [3]. Il aime aussi à se placer sous la protection de saint Michel Archange et de sainte Jeanne d’Arc [4]. En mai 1925, il bénira solennellement, mitre en tête, et entouré de tout son clergé, la statue de la sainte de la patrie, place Saint-Augustin à Paris, au départ du cortège traditionnel des ligues patriotiques pour la fête nationale de sainte Jeanne d’Arc [5].


Premiers heurts avec la franc-maçonnerie


C’est à Joinville-le-Pont que l’abbé Jouin rencontre pour la première fois la franc-maçonnerie.

La commune n’a pas de presbytère, et la municipalité, aux termes du concordat alors en vigueur, verse au desservant une indemnité annuelle de logement. Le maire, ancien restaurateur, est franc-maçon. Le conseiller général du canton appartient aussi à la loge. La population est largement indifférente. Peu d’hommes fréquentent régulièrement l’église, seulement quelques femmes pieuses. Le dimanche, tout un peuple de parisiens débarque à Joinville pour danser ; la semaine, les courses drainent une population douteuse. Dans les écoles, les nouvelles lois laïques sont appliquées dans toute leur rigueur.

Il faudrait des œuvres, des patronages, des sœurs pour atteindre cette population qui se passe de Dieu. Mais le curé est seul ; seul pour baptiser, prêcher, confesser, catéchiser, procéder aux enterrements et aux mariages. Le dimanche, avec ses deux messes, son sermon, les baptêmes et les convois, il n’a pas un instant de repos [6].

Dès le 5 août 1882, quelques semaines seulement après l’arrivée de l’abbé Jouin, le conseil municipal lui supprime sa première indemnité de logement, au prétexte fallacieux que le curé précédent aurait détourné l’argent des pompes funèbres. L’attaque n’empêche pas le nouveau curé d’appliquer son plan : attirer les indifférents à l’église par l’éclat des cérémonies ; donner aux enfants une forte instruction religieuse ; assister les pauvres, dans toute l’étendue de ses ressources ; visiter les malades et les préparer à une fin chrétienne.

Sur le conseil de sa mère, il obtient de l’évêque d’Angers, Mgr Freppel, la venue des Servantes des Pauvres à Joinville. Les sœurs font merveille par leur dévouement ; bientôt des conversions surviennent : une protestante, une famille juive, un franc-maçon sur son lit de mort… L’abbé Jouin finance très largement lui-même les bienfaits dispensés par les religieuses.

A la mairie, tout cela ne plaît guère. On croise désormais des religieuses dans les rues de Joinville, et leur succès grandit. Le conseil municipal supprime une nouvelle fois l’indemnité de logement pour le dernier trimestre de l’année 1883. On réclame même au curé les trois premiers trimestres déjà versés : « Car, cet argent, proclame le maire, a servi à faire bouillir la marmite du curé ». La paroisse est condamnée à reverser à la commune des indemnités de logement et des sommes prétendument touchées indûment.

C’est le point de départ d’un conflit qui va se prolonger trois ans, contre un maire sectaire très docile à la franc-maçonnerie. Cela conduira le curé de Joinville du Conseil de Préfecture au Conseil d’État, de la Police correctionnelle à la Cour d’Appel et jusques à la Cour de cassation.

Durant ces trois années, les deux journaux libres penseurs de Joinville se déchaînent, publiant chaque semaine des articles injurieux et blasphématoires. Le Conseil municipal installe des urinoirs presque à l’entrée de l’église ; on répand à deux mille exemplaires la lettre du ministre de la Justice demandant au curé de reverser les sommes qu’il aurait détournées. Les journaux inventent de toutes pièces un guet-apens tendu au maire à l’occasion d’une réunion du conseil de fabrique de la paroisse, où, prétendent-ils « tout le Conseil, y compris le curé, avaient invectivé le maire, et, les yeux injectés, l’écume à la bouche, lui avaient vomi les insultes et les injures les plus grossières, où les mots “lâche”, “canaille” étaient les moins malsonnants [7] ». Le député Laguerre, membre de la loge, fonde à Joinville un groupe de la Libre Pensée et y organise un banquet pour le Vendredi saint…

Une bagarre éclate entre des membres du conseil de fabrique et des membres du conseil municipal ; le maire, un peu bousculé, dénonce un attentat contre sa personne : voilà deux nouveaux procès. Il y en aura jusqu’à quatre. Le curé de Joinville organise énergiquement sa défense et celle de sa paroisse, tout en menant de front son activité paroissiale et missionnaire.

Son bureau devient une salle de rédaction, où se forgent les armes de la défense :

Sous sa dictée, trois ou quatre secrétaires improvisés écrivent les arrêts des tribunaux qui ont fixé la jurisprudence, notant en marge d’un côté les références, de l’autre les commentaires des jurisconsultes. De temps à autre, parfois deux fois le jour, « son abbé [8] », se détache pour porter à Paris les dossiers sur lesquels les avocats n’auront plus qu’à plaider. Haletants, les secrétaires s’agitent et s’énervent. Lui seul, impassible, comme un capitaine sur la passerelle de son navire battu par la tempête, compulse toujours et dicte à deux ou trois de ses aides en même temps [9].

Trois ans plus tard, l’abbé Jouin, blanchi, finit par gagner tous ses procès. Seuls quelques membres du conseil de fabrique sont condamnés à des amendes ridicules pour avoir bousculé le maire et s’être rebellés contre la loi.

Si cette période révèle le tempérament combattant de l’abbé Jouin, elle le contraint à s’intéresser à la franc-maçonnerie. Durant ces quatre ans, il rédige une centaine d’articles sur le sujet dans les journaux locaux, et s’entoure de juristes. Parmi eux, figure le futur avocat de La Libre Parole, Émile de Saint-Auban.

L’abbé Jouin quitte Joinville en 1886. Une pétition demandant son maintien circule et réunit des centaines de signatures. Jusqu’à sa mort, il continuera à entretenir financièrement les Servantes des Pauvres de son ancienne cure.


La résistance face aux inventaires


En 1899, l’abbé Jouin est nommé curé de Saint-Augustin. Ici encore, il se révèle homme d’action.

Préparée par la maçonnerie, la loi de Séparation de l’Église et de l’État est votée par le Parlement, le 11 décembre 1905 : cette loi d’apostasie officielle est en même temps une loi de confiscation. Dès sa promulgation, les inventaires commencent dans toutes les églises de France, provoquant partout l’émotion et des troubles. A Paris – à Saint-François-Xavier, au Gros-Caillou, à Sainte-Clotilde – des fidèles, de leur propre initiative, s’opposent à l’exécution de l’inventaire. Le curé de Saint-Augustin n’a pas attendu le vote de la loi pour alerter ses paroissiens. Il ne cesse de les exciter non seulement à garder leur foi, mais à la défendre.

Le 31 janvier 1906, date prévue pour l’inventaire, il mobilise ses fidèles. Les ordres du cardinal Richard, comme ceux du souverain pontife, sont formels : protester contre la violation des droits de l’Église, mais éviter « d’agir d’une façon séditieuse et violente ». L’abbé Jouin convoque ses fidèles pour une « messe de deuil ». Ensuite, entouré de son clergé et des conseillers de fabrique, il attend à la sacristie l’inspecteur des domaines, prêt à faire entendre sa protestation.

Un an plus tard, devant la 9e chambre du tribunal correctionnel, il fait ainsi le récit de cette tentative :

Ce jour-là, même par la suite, il n’y eut aucun trouble à Saint-Augustin, et je n’ai pas vu l’agent des domaines, M. Bonnefoy. Il est venu, conduit dans l’église par un de mes vicaires, mais il n’est pas entré à la sacristie : les fidèles l’en ont empêché sans que je fusse averti de leur dessein. Je l’avais vu la veille, au presbytère, lui-même m’avait dit qu’il serait bon d’avoir beaucoup de monde dans l’église, et il s’est enquis s’il avait quelque chose à craindre. Je lui avais répondu négativement. Le lendemain, il vint me féliciter de la parfaite attitude de mes paroissiens, et fut désireux de connaître les noms des deux messieurs qui l’avaient poliment reconduit à la porte. Je m’empressai de les lui taire [10].

Tout s’était passé dans un calme relatif, mais sans la moindre violence, raconte le Bulletin de la paroisse :

L’inspecteur parti, M. le curé était monté en chaire pour donner lecture de sa protestation contre l’inventaire « première mesure d’exécution de la loi de Séparation ». Le curé et MM. les fabriciens estiment, avec S. E. le cardinal archevêque de Paris, que cet inventaire constitue un premier acte de mainmise sur les biens qui sont la propriété de la Fabrique, toute coopération de leur part serait sacrilège, puisque les biens et les lieux inventoriés sont consacrés au culte ; déloyale, puisqu’ils en ont la garde et la responsabilité.

Ayant réussi à empêcher les agents de pénétrer dans son église, l’abbé Jouin se décide à organiser la garde de l’édifice. Il l’assure lui-même, avec la coopération de l’Association paroissiale :

A chaque porte, en permanence, des escouades de veilleurs, comme dans une place assiégée, se succèdent sans relâche du 13 février au 9 juin. Quant à lui, il s’est réservé la garde de nuit et s’est installé dans une des tours de l’église. Un lit de camp lui a été dressé dans la lingerie. Le soir venu, les portes de l’église fermées, on peut le voir, une lanterne à la main, gravir les étages de sa tour ; la lumière ne s’éteint souvent que tard dans la nuit : l’abbé Jouin travaille… [11].

Cela dure quatre mois. En novembre, l’inspecteur des domaines parvient à pénétrer dans les lieux par surprise, et la justice se saisit de l’affaire : l’abbé Jouin et deux autres curés parisiens sont accusés de s’être opposés par la violence à l’exécution d’une loi de l’État. L’abbé Jouin répond en organisant, la veille de son audition par le juge d’instruction, une « messe de deuil » : il appelle ses paroissiens à un « deuil armé [12] », expression dont il doit par la suite s’expliquer devant la 9e chambre correctionnelle. Voici le texte de son appel :



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[1]    — Cité par le chanoine Sauvêtre, Un bon serviteur de l’Église, Mgr Jouin, protonotaire apostolique, curé de Saint-Augustin (1844-1932), Paris, Casterman/Ligue franc-catholique, 1936, p. 5.

[2]    — Chanoine Sauvêtre, Un bon serviteur de l’Église, Mgr Jouin, op. cit., p. 36-37.

[3]    — Ibid., p. 214-215.

[4]    — Chanoine Sauvêtre, Un bon serviteur de l’Église, Mgr Jouin, op. cit., p. 215.

[5]    — G. Steinbach, Histoire des Camelots du Roi, Les Documents d’Action Française, 1989, p. 19.

[6]    — Chanoine Sauvêtre, Un bon serviteur de l’Église, Mgr Jouin, op. cit., p. 44.

[7]    — Cité par le chanoine Sauvetre, Un bon serviteur de l’Église, Mgr Jouin, op. cit., p. 51-52.

[8]    — Un vicaire de l’abbé Jouin, qu’il appelait ainsi.

[9]    — Ibid., p. 54-55.

[10]  — Cité par le chanoine Sauvêtre, Un bon serviteur de l’Église, Mgr Jouin, op. cit., p. 145.

[11]  — Chanoine Sauvêtre, Un bon serviteur de l’Église, Mgr Jouin, op. cit., p. 146-147.

[12]  — Bulletin de l’Association paroissiale de Saint-Augustin. Cf. Sauvêtre, op. cit., p. 148.

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L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n°136

p. 40-62

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