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Un réseau d’apostolat efficace : le Rosaire vivant de Pauline Jaricot

par le frère Angelico o.p.



Pauline Jaricot (1799-1862) est surtout connue comme la fondatrice de l’œuvre de la Propagation de la foi, mais le Rosaire vivant qu’elle lança en 1826, il y a juste deux cents ans, est particulièrement riche en leçons pour l’apostolat dans un monde hostile au christianisme.

Cet article reprend, pour l’essentiel, une conférence donnée lors du colloque marial organisé par la Fraternité Saint-Pie X à Lyon en 2012, pour le cent-cinquantième anniversaire de la mort de Pauline Jaricot.

Le Sel de la terre.

 

 

Une vingtaine d’années après la mort de Pauline Jaricot, le père Luc Marquet, qui était chargé d’étudier ses écrits et son œuvre, a déclaré sous la foi du serment :

Depuis sainte Catherine de Sienne, je ne connais rien de pareil comme action sur l’Église [1].

Si étonnante qu’elle soit, la comparaison est bien choisie. Ces deux femmes eurent toutes deux beaucoup à souffrir à cause de leur amour pour Rome et pour le souverain pontife ; toutes deux se distinguèrent par leur audace alliée à un bon sens tout simple ; et toutes deux entreprirent un travail gigantesque de reconstruction spirituelle à la suite de grandes calamités dans la chrétienté. Au 14e siècle, sainte Catherine fut donnée à l’Église pour ranimer la ferveur d’une Europe traumatisée par la peste noire et le schisme. Au 19e siècle, Dieu confia à Pauline la tâche de rebâtir un édifice social brisé par la Révolution française. Car, si Pauline apporta un secours incalculable aux missions étrangères par la fondation de la Propagation de la foi, cela ne doit pas faire oublier son rôle dans la rechristianisation d’une société apostate, par le Rosaire vivant.


Qui est Pauline Jaricot ?


Vie, conversion


Pauline Jaricot, née à Lyon le 22 juillet 1799, fut baptisée le jour même par un prêtre réfractaire. D’origine très modeste, son père, Antoine Jaricot, avait fait fortune dans l’industrie de la soie, grâce à un travail acharné et à d’heureux investissements dans le nouveau contexte économique postrévolutionnaire. Il n’avait pourtant rien de l’esprit voltairien et jouisseur de tant d’autres parvenus de la nouvelle bourgeoisie. Lui et sa femme, Jeanne, élevèrent leur petite dernière comme ils l’avaient fait pour les six autres : dans une piété profonde, un vif amour pour l’Église romaine, et une grande générosité envers les pauvres.

Cependant, une situation qui procurait tant de facilités, et qui présentait mille occasions de vanité, ne pouvait qu’être dangereuse pour une jeune fille belle, intelligente et pleine d’esprit, comme Pauline [2]. Elle fut longtemps tiraillée entre une vie mondaine, et le désir sincère de perfection chrétienne, jusqu’à sa rencontre avec l’abbé Wurtz.

C’était en 1816. Après avoir entendu un sermon de Carême dans l’église Saint-Nizier, où l’abbé avait fustigé les mœurs du siècle, Pauline entra dans la sacristie.

Elle portait une élégante robe de taffetas bleu clair glacé de blanc et ornée avec un goût exquis. De petits souliers à rubans et de la même étoffe que la robe. Sur sa tête, un chapeau de paille d’Italie relevé sur le côté par une touffe de roses. D’abondantes boucles de cheveux encadraient son visage et retombaient gracieusement sur ses épaules. Quelques riches bijoux complétaient la parure [3]

Quand elle lui demanda « en quoi consiste la vanité coupable », le vénérable prêtre la regarda, en passant lentement depuis les pieds jusqu’à la tête, et dit :

Mon enfant, pour la plupart des femmes, cette vanité consiste à se parer pour attirer les regards et devenir l’idole des créatures. Pour d’autres, elle est tout entière dans ce qui retient le cœur captif alors que Dieu l’invite à monter plus haut [4].

Elle comprit et se mit désormais sous sa direction spirituelle. A partir de cette époque, la jeune fille qui était la plus en vue dans la haute société lyonnaise adopta la mode vestimentaire des simples ouvrières, en réparation de ses excès antérieurs.


La Propagation de la foi


Délivrée de ce qui « retenait son cœur captif », Pauline ne mit plus de bornes à son zèle pour le salut des âmes et le soulagement des misères corporelles. Parmi ses nombreuses initiatives, la plus connue est la Propagation de la foi.

Quêter pour les missions étrangères n’est pas une idée originale, mais le sens des affaires qui coulait dans les veines de Pauline lui inspira une nouvelle manière de le faire. Il s’agissait de commencer par un groupe de dix personnes qui s’engagent à deux choses : donner un sou par semaine à la collecte, puis trouver dix autres personnes qui fassent de même. La chose était simple, à la portée de tous, et les sous se multiplièrent littéralement, de façon exponentielle.


L’origine du Rosaire vivant


Un double désir


Le projet du Rosaire vivant jaillit du double désir qu’éprouvait Pauline de réparer pour les pécheurs et de propager la bonne presse.

Le premier aspect – la réparation des péchés – est comme le fond de toute sa vie. En 1817, à l’âge de dix-huit ans, dans la chapelle de Notre-Dame de Grâce en l’église Saint-Nizier, Pauline s’offre à la divine Majesté en victime pour la France et pour l’Église. Tout ce qu’elle fera par la suite restera dans cette même ligne. Neuf ans plus tard, alors que la direction de la Propagation de la foi lui a été enlevée, son zèle pour le salut des pécheurs cherchera un nouveau champ d’action. Elle écrira plus tard :

Une pensée augmentait beaucoup ma peine : c’était la crainte que Jésus-Christ, offensé par tant d’impies, ne laissât agir sa justice contre la France, comme il m’en avait tant de fois menacée, si je ne lui laissais pas faire de moi une eucharistie vivante […]. Je priais incessamment et avec larmes Notre-Seigneur de ne pas punir les impies, mais de les sauver. De cet attrait pour le salut des âmes est résultée l’Œuvre du Rosaire vivant en 1826 [5].

Elle précise ailleurs :

Pour soulager d’un poids devenu toujours plus lourd mon immense douleur, je sentis le besoin de m’associer des âmes de prière en grand nombre qui voulussent m’aider à fléchir la divine justice par des prières incessantes […]. Ainsi commença l’institution du Rosaire vivant, par quoi nous désirions accomplir […] l’union des cœurs pour demander, par les mérites des mystères de Jésus et de Marie, […] la conversion des pécheurs, l’exaltation de la sainte Église, la conservation de la foi dans les pays catholiques et sa propagation dans tout l’univers [6].

C’est la nécessité de diffuser les bons livres qui donna à Pauline l’occasion de concrétiser cette aspiration. L’abbé Wurtz lui faisait souvent part de sa désolation devant la pénurie de bons livres en France. Les protestants, les francs-maçons, les soi-disant philosophes et tous les fomentateurs de révolution ne manquaient pas de ressources pour répandre le venin de leurs erreurs. Les ouvrages foisonnaient dans lesquels Dieu et la sainte religion étaient ridiculisés et calomniés, tandis que les fidèles manquaient d’instruction et d’aliment doctrinal pour leur vie spirituelle.

Ce souci n’était que l’écho du pape Léon XII. Dans la bulle Exultabat spiritus (25 décembre 1825), le Saint-Père exhortait les catholiques à se liguer contre « les livres impies, infâmes et contagieux, que le mortel ennemi du genre humain vomit de toutes parts avec une incroyable profusion ». L’abbé Wurtz recherchait avec ardeur et distribuait toutes les brochures qu’il pouvait trouver pour réfuter les systèmes pervers. Malheureusement, il mourut peu après, en octobre 1826.

Bouleversée par cette perte, Pauline se demanda comment elle allait pouvoir accomplir son vœu de s’offrir corps et âme pour les pécheurs :

Lui seul [l’abbé Wurtz] avait été le confident de l’espoir que j’avais conçu d’être victime pour l’amour de Jésus et le salut de la France. Je crus devoir ensevelir cette espérance avec lui, car il me semblait qu’il aurait dû m’aider à consommer mon sacrifice [7].

Mais la Providence lui envoie bientôt un signe qui la décide à agir.




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[1]    — Cité par David Lathoud a.a., Marie-Pauline Jaricot, t. II : Victime pour la France et pour la classe ouvrière, Paris, Maison de la Bonne Presse, 1937, p. 41.

[2]    — Quelques échantillons de cette existence de plaisirs et de légèreté : soirées à la maison de campagne, où on « faisait des jeux de mots, des rondes, ou bien on dansait » ; le mariage de sa sœur, où elle usa ses escarpins en une seule nuit par la danse ; son rôle de demoiselle d’honneur quand la ville de Lyon reçut la duchesse d’Angoulême sous la Restauration, etc.

[3]    — Colette Yver, Marie-Pauline de Jésus-Christ : Mademoiselle Jaricot, Paris, Spes, p. 50.

[4]    — Ibidem, p. 51.

[5]    — Cité par Mgr Cristiani, Marie-Pauline Jaricot, Lyon, Éd. du Chalet, 1961, p. 47-48.

[6]    — Cité par David Lathoud a.a., Marie-Pauline Jaricot, t. II, p. 23-24.

[7]    — Lettre au cardinal de Villecourt, évêque de La Rochelle, citée par David Lathoud a.a., Marie-Pauline Jaricot, t. II, p. 25.

Informations

L'auteur

Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).

Le numéro

Le Sel de la terre n°136

p. 146-162

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