Du progressisme à la Tradition Souvenirs d’un grand-père
par Jean-Claude Lozac’hmeur
Lorsqu’en 2017, sous la rubrique « Les grandes heures de la Tradition », nous avons publié l’histoire de quelques œuvres qui ont marqué les premiers temps de la Tradition, Jean-Claude Lozac’hmeur, sous le pseudonyme de Yves Brinquin, nous avait proposé ses souvenirs rédigés sous la forme d’une longue lettre adressée à l’un de ses petits-fils. Comme ce récit des débuts de « la messe saint Pie V » à Rennes contenait un grand nombre d’éléments personnels, nous ne l’avions pas retenu. Maintenant que son auteur est décédé, plus rien n’empêche cette publication, au contraire, c’est une bonne occasion de lui rendre hommage et d’honorer sa mémoire.
L’intérêt de ces pages, écrites en un style agréable par un homme cultivé et profondément chrétien, n’échappera pas à nos lecteurs. C’est un témoignage précieux des premiers combats de la Tradition, riche en leçons, spécialement pour les générations qui n’ont pas connu les années épiques qui ont immédiatement suivi le Concile.
Le Sel de la terre.
Mon cher Paulin,
Sur le point d’entrer comme étudiant à l’université, tu me demandes dans ta dernière lettre de te raconter comment j’ai été amené voilà plus de quarante ans à prendre part aux combats pour la défense de l’école, du catéchisme et de la messe.
Comme tant d’autres jeunes élevés dans la Tradition, tu voudrais savoir comment l’on vivait, avant la terrible crise dans laquelle nous sommes plongés. Tu voudrais savoir aussi (je te cite) ce qu’un « vétéran comme (moi) et de surcroît universitaire à la retraite, pense du mouvement traditionaliste d’aujourd’hui compte tenu qu’il dispose de points de comparaison qui manquent aux générations montantes ». Le terme vétéran et de surcroît universitaire à la retraite, m’amuse et me flatte. C’est vrai : en un certain sens, je ressemble à ces anciens légionnaires romains couverts de cicatrices, qui se retiraient à la campagne pour y vivre en paix leurs dernières années.
Est-il besoin de dire que je trouve ta curiosité tout à fait légitime ? J’accède d’autant plus volontiers à ta demande que le chemin que j’ai suivi sort de l’ordinaire. En effet, formé dans le moule progressiste, je suis passé dans le camp opposé pour me battre, à mon humble niveau et à ma manière, aux côtés de Mgr Lefebvre, de l’abbé Coache et du père Barbara. Autant te le dire tout de suite, n’attends pas de ma part un mémoire de type scientifique. Je m’efforcerai d’être aussi simple et aussi vrai que possible, en disant les choses que j’ai vues, telles que je les ai vécues. Peut-être réussirai-je ainsi à te donner l ’illusion de voyager avec moi dans le temps.
Malgré ses limites inévitables, mon témoignage te sera utile, dans la mesure où il t’aidera à tirer les leçons d’un passé mal connu et trop souvent idéalisé.
Chapitre I. – L’Église avant le Concile ou comment l’on devient progressiste
Pour comprendre la situation actuelle, il faut remonter aux années 50. Que dire du clergé des paroisses sinon que, sur le plan religieux (je dis bien « religieux »), il était irréprochable ? Pieux, zélé, très marial, il défendait dans sa prédication la morale chrétienne, dénonçant avec vigueur les mauvais films, les bals du samedi soir et les méfaits de la presse sentimentale. Persécuté par les esprits forts, il faisait preuve d’une patience exemplaire et s’efforçait par l’œuvre des patronages, d’occuper sainement les loisirs des jeunes.
Dans les écoles régnait une atmosphère de travail qu’on a peine à imaginer aujourd’hui. Un surveillant suffisait pour cent élèves, dans des études où régnait un silence absolu. La paresse était quasi inexistante, chacun faisait de son mieux, et la sanction des notes était acceptée sans appel. Toute infraction grave au règlement ou au respect dû aux maîtres était frappée de renvoi.
Dans les internats, tout était fait pour faciliter la vie spirituelle. Chaque élève avait un confesseur qu’il choisissait parmi les nombreux prêtres-professeurs de son collège, et qu’il pouvait rencontrer, s’il le voulait, pendant la grande étude du soir. Détail anecdotique, mais qui en dit long sur la discipline : lorsque nous voulions lui rendre visite, nous présentions au surveillant une petite feuille de papier sur laquelle nous avions écrit en latin Admittatur (« qu’il soit admis »), véritable laissez-passer qui remontait à l’époque lointaine où l’on parlait latin dans les collèges. Le Maître d’étude y inscrivait l’heure et signait. Nous nous rendions alors dans le bâtiment où résidaient les professeurs. L’entretien fini, notre confesseur indiquait l’heure à son tour et nous retournions à la salle d’étude où le surveillant vérifiait le temps passé dans les couloirs.
Je t’entends soupirer : « Ça y est, grand-père s’abandonne à la nostalgie : tout était bien autrefois, tout va mal aujourd’hui ! Je connais le refrain ! » Tu te trompes, attends la suite.
La messe quotidienne était obligatoire. Était-ce une bonne chose ? Je crains que non. La piété ne s’impose pas. Pour le montrer, j’évoquerai deux scènes, qui, aujourd’hui encore, ont de quoi surprendre.
Première scène : Je suis en seconde. Au cours d’une promenade, je suis assis dans un bois, à l’écart de la classe, avec des camarades. L’un de nous est sur un talus d’où il domine notre petit groupe. Après s’être soigneusement peigné (il est en crise d’adolescence), avec un sourire narquois, il nous fait l’étrange déclaration suivante :
Dans deux ans j’aurai mon bac et j’en aurai fini avec la messe, en tout cas pour longtemps. Voyons, voyons, que je calcule ! Grosso modo, compte tenu des vacances, nous sommes huit mois par an dans la boîte (comprends « au collège »). Nous allons tous les jours à la messe, cela fait donc trente messes par mois. Je multiplie par huit, j’arrive à 240 messes par an. De la sixième à la terminale, soit sept ans, j’aurai donc assisté à 1680 messes, j’arrondis à 1700. Bon ! Une année fait 52 semaines, c’est-à-dire 52 messes dominicales. J’arrondis à cinquante. Avec l’avance que j’aurai prise, je serai tranquille pour trente-quatre ans. Après, on verra…
Deuxième scène : je suis en première, c’est samedi soir et, comme d’habitude, avec les autres internes, je cire mes chaussures dans le bâtiment prévu à cet effet. J’entends cette conversation entre deux élèves de terminale :
— T’as vu Bruno ?
— Oui, et alors ? Qu’a-t-il fait ?
— Il pue.
— Il est malade ?
— Mais non, il pue le « Sem » à plein nez. T’as vu comme il est pieux ? Il veut entrer au séminaire ! Pfft !
No comment !
Tu me diras que ce sont là deux cas extrêmes à côté de centaines d’autres, probablement différents. Je te le concède. Nous étions pieux, d’une piété un peu routinière peut-être, mais nous étions pieux. Ayant perdu de vue la plupart de mes condisciples, je n’ai pas le droit d’extrapoler. Et qui sait si ces deux adolescents rebelles ne se sont pas convertis plus tard ? Pourtant, j’avoue que cette vue optimiste des choses ne me rassure qu’à moitié. Les données, trop rares hélas, dont je dispose ne vont pas dans ce sens. Me cantonnant à mon domaine professionnel, voici ce que je dirai : sur les cinq camarades de collège devenus enseignants, l’un est sans étiquette politique mais athée, deux sont socialistes, deux ont ou ont eu leur carte au Parti Communiste. Encore une fois, je te l’accorde, rien ne prouve que cet échantillon soit représentatif. Mais un tel résultat, joint au fait que dans la crise actuelle l’immense majorité des laïcs catholiques est restée passive, un tel résultat, dis-je, conduit à la conclusion que l’Enseignement catholique avait échoué dans sa mission qui était de fournir à l’Église une élite chrétienne. Pourquoi ?
La vérité est que cette société bretonne traditionnelle que j’ai connue (et il devait en être de même ailleurs) était un colosse aux pieds d’argile. Elle présentait des failles qui, avec le Concile, allaient s’élargir. Sur le plan politique, les curés dans leur majorité étaient acquis aux idées démocrates-chrétiennes ou gaullistes, tandis que les jeunes vicaires adhéraient aux idées de gauche, tant était forte dans les séminaires l’influence de l’Action catholique, résolument progressiste.
Il faut que je te dise quelques mots de ce mouvement qui, pour les gens de ton âge, ne signifie pas grand-chose. Sache donc que l’Action catholique était une organisation créée à la demande des papes Léon XIII, Pie X et Pie XI pour collaborer dans son domaine propre à l’extension du Royaume de Dieu, c’est-à-dire à la ré-évangélisation de la société. Elle comportait deux branches : l’Action catholique générale, qui proposait de constituer de vraies communautés paroissiales et, me semble-t-il, resta fidèle à sa mission, et l’Action catholique spécialisée, qui regroupait des chrétiens de milieux de vie semblable, pour faire passer dans ces milieux l’esprit de l’Évangile. Elle était composée essentiellement de jeunes répartis selon leur origine professionnelle : J.O.C. (Jeunesse Ouvrière Chrétienne), J.A.C. (Jeunesse Agricole Chrétienne), J.E.C. (Jeunesse Étudiante Chrétienne) et J.M.C. (Jeunesse Maritime Chrétienne). Évoquant avec fierté un de ces congrès spectaculaires qu’elle savait organiser, un prêtre de paroisse me dit un jour : « Vingt mille jeunes à Paris ! Hein, ce n’est pas le Parti communiste qui pourrait en rassembler autant ! » Hélas, le nombre n’est pas tout, il y a les principes. Quarante ans après, les résultats sont là : l’Action catholique voulait convertir le monde, c’est l’inverse qui s’est produit. Son échec, accéléré par le Concile, s’explique si l’on y réfléchit. Elle reposait sur une double illusion : celle de croire qu’en renonçant au concept de société chrétienne symbolisé par le Christ-Roi, il serait possible de convertir les masses gagnées à la révolution et au matérialisme ; celle, plus grave encore, de croire que les militants au contact d’organisations marxisantes échapperaient à la contamination, alors que pour prouver leur loyauté, il leur faudrait collaborer avec ces dernières. Ce qui devait arriver arriva et l’on vit bientôt apparaître des « chrétiens de gauche » qui n’avaient que mépris pour les bourgeois « complices de patrons ». Dans ma paroisse, on racontait l’histoire d’un prêtre-ouvrier devenu communiste, qui se promenait sur les quais du Havre en sabots de bois décorés de la faucille et du marteau…
Dans un tel contexte, peu à peu s’imposait dans les presbytères la conviction que la question politique avait été définitivement réglée par le Ralliement et la condamnation de l’Action française. De là à considérer que pour être un bon chrétien, il fallait être de gauche, il n’y avait qu’un pas, qui fut promptement franchi. Je me souviens d’un de ces braves prêtres qui, en confession, pour m’aider dans mon examen de conscience, me demanda : « Vous militez au moins ? » Mais oui, je militais, ou plutôt j’avais milité, car le cœur n’y était plus. Il eût été, du reste, inutile de discuter, son opinion était faite et son argumentation au point. Pour lui, l’Église du passé n’avait rien compris à la Révolution qui, malgré quelques excès, avait été un pas décisif dans l’histoire de la civilisation. Des réformes urgentes s’imposaient, et aux plus hauts sommets de la hiérarchie, comme le montrait la récente condamnation des prêtres-ouvriers.
Telle était aussi l’orientation générale des cours d’histoire dans la plupart des collèges catholiques, lesquels, soit dit en passant, utilisaient sans états d’âme les manuels de l’Éducation nationale. Je me souviens d’une leçon où, parlant de la Révolution, le professeur nous déclara tout de go que « Charlotte Corday avait mal agi en assassinant Marat, car c’est toujours un péché grave que de se rebeller contre le gouvernement en place ». Malgré mes idées avancées (héritées de l’école primaire, j’y reviendrai), je fus choqué. Certes, Charlotte Corday n’avait rien d’une catholique mais, à mes yeux, sa victime n’avait eu que ce qu’elle méritait. Mieux formé, j’aurais pu pousser la réflexion plus loin. Après tout, quelle était la légitimité de ce fou sanguinaire et de ses complices ? Leur pouvoir ne reposait-il pas sur la violence ? N’avaient-ils pas exécuté le roi très-chrétien qui s’opposait à leurs plans ? Et fallait-il condamner aussi les Vendéens qui s’étaient soulevés pour défendre le trône et l’autel ? Telles sont les questions fondamentales qui n’effleurèrent pas un instant l’esprit de ce pieux religieux. Un autre souvenir me revient à l’esprit. En 1959, j’eus la naïveté d’interroger mon professeur d’histoire sur le contenu probable du secret de Fatima qui devait être révélé l’année suivante. Esprit brillant, excellent pédagogue, il était un admirateur des catholiques libéraux du 19e siècle et totalement acquis à l’idée d’une Europe fédérale. A ma grande surprise, il se mit en colère : « Apparitions ! Apparitions ! Notre foi, si elle est solide, n’a pas besoin de ces béquilles ! » Je fus scandalisé.

