In Christo, « inchristé »
par le père Éloi
Nous sommes trop habitués à certaines formules qui nous intéressent superficiellement et auxquelles nous risquons d’enlever force et mystère.
Ainsi posons-nous la question : quand il s’agit de deux êtres humains, que peut signifier l’expression : « demeurer dans, manere in ». Un homme qui demeure dans un autre homme ? Ou : qui est dans un autre ? Est-ce suffisant d’envisager les choses simplement en se plaçant au plan de la connaissance et de l’amour : tu es en moi, tu occupes ma pensée, mon souvenir, mon affection, tu y demeures, tu y es présent en permanence ? Permanence venant de permanere, et permanere étant composé du verbe manere, c’est l’affirmation du Christ dans l’Évangile : « In me manet et ego in eo, il demeure en moi et moi en lui », affirmation très souvent reprise par le Christ (Jn 6, 57).
En quels contextes ? Est-ce toujours en celui dont nous venons de parler : présence due à la connaissance et à l’amour ? Non, certainement pas. Il est clair que souvent le Christ envisage une présence beaucoup plus physique, plus totale, plus radicale, une présence d ’être à être, de corps à corps.
Et d’abord le contexte de la nourriture et de l’assimilation : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui. » (Jn 6, 56) Manger, boire, il ne s’agit pas ici d’un sens symbolique, spirituel, puisque le verset précédent affirme : « Ma chair est vraiment une nourriture et mon sang vraiment un breuvage » ou : « ma chair est une vraie nourriture, mon sang est un vrai breuvage », et surtout parce que le verbe grec employé dans le texte original, ici « manger », est le verbe qui convient aux animaux qui mangent leur nourriture crue [1]. Nous sommes donc aux antipodes de toute interprétation symbolique ou spiritualiste que l’Évangile de saint Jean n’ignore pas d’ailleurs : « Ma nourriture est de faire la volonté de mon Père. » (Jn 4, 34)
« Celui qui mange ma chair demeure en moi et moi en lui », devant ce texte on ne peut esquiver le sens d’une présence physique, corps à corps. Mais, rebondissement, quand le Christ veut éclairer cette présence, il remonte d’un trait jusqu’à la vie trinitaire, présence du Père au Fils et du Fils au Père (Jn 6, 58). Plus clairement encore : « Je suis dans le Père et le Père est en moi » (Jn 14, 10) ; et : « En ce jour-là vous connaîtrez que je suis dans mon Père et que vous êtes en moi et que je suis en vous. » (Jn 14, 20)
Le chapitre 15 de saint Jean nous ramène sans équivoque à un contexte physique et vital : « Demeurez en moi comme je demeure en vous. Comme le sarment ne peut de lui-même porter du fruit s’il ne demeure attaché au cep, nisi manserit in vite [donc c’est bien l’expression manere in, « demeurer dans »], ainsi vous non plus si vous ne demeurez en moi. » (Jn 15, 4) « Je suis le cep, vous êtes les sarments. Celui qui demeure en moi et en qui je demeure porte beaucoup de fruit, car sans moi vous ne pouvez rien faire. » (Jn 15, 5) « Si quelqu’un ne demeure pas en moi, il est jeté dehors comme le sarment, il sèche, puis on le ramasse, on le jette au feu et il brûle. » (Jn 15, 6)
Aux versets 9 et 10, on pourrait certes penser que le Christ se place, cette fois, au plan d’une présence dans l’amour. Verset 9 : « Demeurez dans mon amour » et verset 10 : « Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour, de même que j’ai gardé les commandements de mon Père et que je demeure dans son amour. » Demeurer dans l’amour de quelqu’un, nous le comprenons facilement, mais ce passage ne peut enlever leur force aux nombreux textes que nous avons cités et qui supposent un sens plus fort, d’autant qu’à nouveau nous sommes emportés jusqu’à la vie trinitaire, jusqu’en Dieu : « Afin que tous soient un comme toi, Père, tu es en moi, et comme je suis en toi, afin qu’eux aussi soient en nous. » (Jn 17, 21) « Je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée afin qu’ils soient un, moi en eux et toi en moi, afin qu’ils soient parfaitement un. » (Jn 17, 22) Consummati in unum, achevés dans l’unité, comme le sont le Père et le Fils : « Le Père et moi nous sommes un. » (Jn 10, 30)
Devant des affirmations si fortes, une présence par la pensée ou par l’affectivité paraît vraiment trop faible.
Revenons au texte du chapitre 15 et à l’image de la vigne. Nous avons utilisé une traduction courante, allant de soi : « Je suis le cep, et vous les sarments. » Le cep étant le tronc, le support des rameaux, l’ensemble des sarments est adjoint au cep, s’y ajoute. Mais est-ce bien conforme au texte ? En latin nous avons vitis, le mot signifie vigne sans plus, sans précision. Peut-on préciser en cep ? Vinea en revanche a ce sens. En grec, dans le texte original nous avons a[mpelo~ qui signifie plant de vigne, sans restreindre à une partie qui serait le cep. On peut donc penser que Jésus affirme, non pas : « Je suis le cep et puis vous, vous êtes une chose à part, les sarments », mais plutôt : « Je suis le plant de vigne et vous, dans ce plant, les sarments », comme s’il disait : « Je suis le corps et vous, dans ce corps, les membres incorporés au tout », mais pas : « en plus du tout. »
Cela nous oriente vers des réflexions analogues concernant l’Église, corps du Christ (Ep 1, 23). Dans l’interprétation courante nous considérons le Christ-chef, (chef signifiant la tête), auquel s’ajoute, s’adjoint le corps, c’est-à-dire l’Église. Certains auteurs spirituels vont même jusqu’à faire de la très sainte Vierge le cou, situé entre la tête et le corps. C’est ce mot « incorporer », qui nous paraît adéquat, que nous utilisons pour expliciter, pour concrétiser la formule de saint Paul : « In Christo Jesu, dans le Christ Jésus », formule qui revient une soixantaine de fois dans ses épîtres. Les chrétiens sont incorporés au Christ.
Est-ce bien ainsi que nous devons considérer les choses ? Il faut d’abord noter que le mot « incorporer », incorporatus en latin, ne se trouve pas une seule fois dans le Nouveau Testament. Il est peu fréquent en latin et, si nous le trouvons dans un contexte chrétien, il a un sens différent. Si l’on dit que le Fils de Dieu, que le Verbe est incorporatus, cela veut dire que par son incarnation il a assumé un corps. Nous le chantons à Noël : « Assumpsit carnem Filius Dei Patris altissimus. » Il ne s’agit pas de s’insérer comme partie ou comme membre dans un corps, mais de prendre un corps.
Pour expliciter, pour bien traduire l’expression paulinienne « In Christo Jesu, in Christo », cherchons un mot meilleur que incorporer, et plus sûr. Est-il si hardi d’inventer le mot « inchristé » : chaque chrétien est inchristé ? Quand saint Paul, parlant de lui-même, mais aussi bien de tout autre chrétien, affirme : « Scio hominem in Christo » (2 Co 12, 2), pourquoi ne pas traduire : « Je connais un homme inchristé » ? Je considère chaque chrétien comme un inchristé. Chaque chrétien : il y a donc une multitude d’inchristés.
S’ils sont dans le Christ, ils ne s’y ajoutent pas. S’ils sont inchristés, et ils le sont, ils ne le sont pas au hasard comme une simple somme d’éléments juxtaposés ; non, ils sont inchristés en constituant un ensemble, un ensemble construit, organisé, organique. Les inchristés sont entre eux comme les éléments d’un corps, ils donnent, ils forment un corps : « Unum corpus » (Ep 4, 4).
Mais si pour l’Écriture, ils ne sont pas des incorporés, ils sont selon la même Écriture, concorporels (Ep 3, 6). Qu’ils soient Juifs ou non-Juifs, désormais tous les inchristés sont concorporales, concorporels, co-corporels. Redisons : ce corps n’existe pas en plus du Christ, il n’est pas un corps adjoint à une tête. Non, tout le corps des inchristés est inchristé au Christ-chef, il est dans le Christ, et n’existe pas en plus du Christ ou à côté.
Ceci nous permet de comprendre un verset curieux de l’épître aux Galates, chapitre 3, verset 28 : « Il n’y a plus désormais ni Juif ni Grec, ni homme libre ni esclave, ni mâle ni femelle, vous êtes tous un dans le Christ. » Vous êtes une seule réalité inchristée. « Tous un », l’expression française est imprécise : quel est le genre de un ? La Vulgate traduit par unum, c’est-à-dire le neutre, le sens : vous êtes une seule chose dans le Christ, un seul ensemble. Or le grec, lui, a le masculin. Vous êtes une seule réalité masculine dans le Christ. Le latin aurait dû traduire : Omnes vos estis unus in Christo. Si vous êtes tous inchristés au Christ masculin, vous êtes tous un ensemble masculin en lui, vous êtes en lui, vous êtes lui.
Ce corps inchristé s’édifie, croît jusqu’à un terme parfait, achevé, nombré. C’est ainsi que l’apôtre voit les choses : « Jusqu’à ce que nous nous rassemblions tous in virum perfectum, pour donner [au terme] un homme [au masculin] parfait, à la mesure de l’âge de la plénitude du Christ [plénitude signifiant achèvement]. » (Ep 4, 13) C’est vraiment alors, au terme, que nous serons tous unus in Christo, un unique inchristé. C’est dire l’inconcevable unité entre le Christ et le chrétien, l’inconcevable présence du chrétien au Christ et du Christ au chrétien : « In me manet et ego in eo. »
Nous revenons à présent à un autre texte de saint Paul, très connu, et que nous pouvons à présent traduire avec plus d’exactitude. Voilà ce que dit l’apôtre : « Le Père nous a prédestinés à devenir conformes à l’image de son Fils. » (Rm 8, 29) Pourquoi pas simplement « à devenir conformes à son Fils » ? Il doit y avoir là quelque nuance, et nous devons avoir le droit d’exprimer cette nuance. Le Père nous a prédestinés à devenir conformes à l’image qui est celle de son Fils, à l’image qu’est son Fils, puisque dans l’épître aux Hébreux chapitre 1er, verset 3, on nous dit de ce Fils qu’il est splendor gloriæ, le rayonnement de la gloire du Père, et figura substantiæ, l’image imprimée de son être. Le Fils est donc image et gloire du Père. Or image et gloire, imago et gloria, c’est la définition de l’homme dans la 1ère épître aux Corinthiens, chapitre 11, verset 7 : « Vir, imago et gloria Dei. » L’homme, au masculin, est l’image et la gloire de Dieu, l’image glorifiante. L’ensemble des inchristés est donc, dans le Christ, l’image glorifiante, un mystère de ressemblance et de glorification. Le Père nous a prédestinés à devenir conformes à l’Image, à l’Image qu’est son Fils.
Et le texte poursuit : « Afin qu’il soit premier-né d’une multitude de frères », du moins c’est ainsi qu’on traduit habituellement. Mais le texte ne comporte pas ces génitifs successifs, complément du mot premier-né. Il n’y a pas en latin primogenitus multitudinis fratrum. Le texte se présente sous la forme d’un complément circonstanciel de lieu, à l’ablatif : afin qu’il soit premier-né en de nombreux frères, in multis fratribus. Ces frères sont inchristés au premier-né, celui-ci est présent en eux ; ils ne sont pas en plus de lui, surajoutés. Chaque chrétien peut donc dire en toute vérité, cette fois, au Père, ce que Jacob disait à Isaac – et j’inclinerais à penser que c’était bien alors un mensonge, même si saint Augustin dit que c’était un mystère –, donc chaque chrétien peut dire : « Je suis ton fils premier-né, ego sum primogenitus tuus. » (Gn 27, 19) A proprement parler Dieu n’a qu’un Fils bien-aimé, en qui sont inchristés de nombreux frères, et sa complaisance aimante les atteint en lui, les découvre en lui, et non pas dans une zone marginale.
Même si au départ la théologie s’appuie sur l’autorité de l’Écriture, par une causalité réciproque les conclusions de la théologie servent à éclairer les textes, et c’est le cas ici. Le Christ, parlant de ce mystère d’union avec les siens, se réfère, nous l’avons vu, et bien souvent, à l’unité vivante entre le Père et le Fils : entre le Père et le Fils, entre l’exemplaire et la parfaite image. C’est un mystère de séduction et de fascination. C’est l’enchantement de leur vérité, de leur ressemblance parfaite : « Qui me voit, voit le Père. » (Jn 14, 1) Toute l’attention du Père est attirée par son Fils, projetée en lui. Réciproquement toute l’attention du Fils est attirée par le Père, projetée en lui. En raison de cette fascination, rien, absolument rien, ne peut être vu, considéré à part, en dehors ou en plus. Les deux personnes se boivent des yeux, s’épuisent, s’éblouissent, s’enchantent. Cette vie, cette vue, cette joie, cette ivresse ne peuvent être partagées que par insertion, introduction et absorption. « Entre dans la joie de ton maître, intra in gaudium. » (Mt 25, 2) Et sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus disait : « Je serai bue. »
Le Père ne peut voir, aimer un chrétien autrement que inchristé, in Filio, en dehors de lui il ne peut dire que : « Nescio vos, je ne sais pas qui vous êtes, vous êtes des inconnus. » (Mt 25, 12) Il faut que le Premier-né, l’Unique, le Bien-Aimé, soit en ces nombreux frères, primogenitus in multis fratribus.
Jusqu’à quelle profondeur va cette union du chrétien au Christ ? A quel plan peut-elle se situer ? Elle est si extraordinaire que seule la présence du Fils en son Père, et du Père en son Fils, peut être une référence. Cela fait partie pour le moment de « ces choses que l’œil de l’homme n’a pas vues, que ses oreilles n’ont pas entendues, que son cœur n’a pas soupçonnées, ces choses que Dieu a préparées pour ceux qui l’aiment, et qu’il aime » (1 Co 2, 9).
Nous pouvons, en terminant, ajouter que cette présence corps à corps que réalise déjà, ici-bas, l’eucharistie, ne peut être que balbutiement en attente de cette présence corps à corps qui sera celle des corps glorieux en un état nouveau de la matière. Alors tout ce qui a été mortel sera vraiment absorbé et bu par la vie (2 Co 5, 4).
[1] — Monsieur Delebecque traduit ainsi : celui qui mâche ma chair. [Monsieur Delebecque est un professeur de grec qui a fait de nombreuses traductions très littérales du Nouveau Testament auxquelles le père Éloi se réfère souvent (NDLR).]

