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Le libéralisme et le Rwanda

 

par Monseigneur Richard Williamson

 

Nous donnons ici la traduction de la Lettre aux amis et bienfaiteurs du séminaire Saint Thomas d’Aquin (à Winona – U.S.A.) du mois d’avril 1995.

Le Sel de la terre.

 

 

 

 

Chers amis et bienfaiteurs,

 

Quelle est la vérité cachée derrière l’horrible massacre d’environ un demi-million de personnes au Rwanda, en Afrique centrale, l’année dernière ? Une réponse très intéressante et bien argumentée circule parmi un certain nombre de nos amis en France [1], et cette réponse c’est : le modernisme, ou le démocratisme, dans l’Église catholique. La théologie n’est pas seulement de la théorie : les erreurs théologiques ont pour conséquence des torrents de sang.

La réponse que nous venons de mentionner a besoin d’être appuyée sur des arguments parce qu’elle contredit des principes politiques partagés par beaucoup de personnes aujourd’hui, y compris par des catholiques pratiquants. On ne pourra donner ici qu’une ébauche de ces arguments, mais que les catholiques prennent en considération cette ébauche, en nous faisant confiance qu’il y a bien d’autres arguments pour la compléter : ils comprendront mieux la nature du modernisme d’abord, qui nous concerne tous, et ensuite le problème du Rwanda, qui peut encore se rallumer.

Pour le dire très brièvement, Dieu a fait des hommes différents avec des dons de nature très différents ; il en a fait certains chefs naturels, il en a fait beaucoup sujets naturels, afin que, par les différents dons faits aux hommes se complétant et se « rendant complémentaires » les uns les autres, tous les hommes puissent former ensemble une société harmonieuse sur la terre et constituer la communion des saints au ciel.

C’est ce principe crucial du sens commun catholique qui fut violé au Rwanda par un modernisme égalitaire et démocrate, avec des conséquences catastrophiques. Puisque ce principe offense tant la notion d’égalité entre les hommes, si largement défendue aujourd’hui, tournons-nous tout de suite vers saint Pie X. Nous lisons sous sa plume cette affirmation autorisée faite au début de son règne dans un Motu Proprio du 18 décembre 1903 :

1. La société humaine, telle que Dieu l’a établie, est composée d’éléments inégaux, de même que sont inégaux les membres du corps humain ; les rendre tous égaux est impossible et serait la destruction de la société elle-même (Encyclique Quod apostolici muneris [2]) 2. L’égalité des divers membres de la société consiste uniquement en ce que tous les hommes tirent leur origine de Dieu leur Créateur, qu’ils ont été rachetés par Jésus-Christ, et qu’ils doivent, d’après la mesure exacte de leurs mérites et de leurs démérites, être jugés, récompensés ou punis par Dieu (Encyclique Quod apostolici muneris). 3. En conséquence, il est conforme à l’ordre établi par Dieu qu’il y ait dans la société humaine des princes et des sujets, des patrons et des prolétaires, des riches et des pauvres, des savants et des ignorants, des nobles et des plébéiens, qui, tous unis par un lien d’amour, doivent s’aider réciproquement à atteindre leur fin dernière qui est dans le ciel, et, sur la terre, leur bien-être matériel et moral (Encyclique Quod apostolici muneris[3].

 

Une telle affirmation de principe, faite par Pie X avec sa pleine « autorité apostolique », sera sans aucun doute rejetée par beaucoup comme de « l’élitisme » ou du « racisme », ou, de manière plus subtile, comme un « mélange de religion et de politique », parce qu’elle heurte les idées modernes sur l’égalité des hommes. Par exemple, la Constitution vénérée de la république la plus importante de notre époque n’exclue-t-elle pas de sa république tous les « titres de noblesse » (I, 9, 10) ? Mais cette république n’a-t-elle pas actuellement, tout de même, sa classe supérieure, dirigeante, mieux connue sous l’appellation « d’établissement libéral de la côte Est » [the East Coast Liberal Establishment] ?

 

*


C’est d’une manière conforme à cette affirmation de saint Pie X que vivait ce petit « pays aux mille collines », le Rwanda, perdu au centre de l’Afrique, jusqu’à l’arrivée du premier Blanc en 1894 : depuis bien huit siècles la minorité pastorale Tutsi régnait paisiblement sur la majorité agricole Hutu parce que la tribu des Tutsis avait les dons naturels pour le faire, et elle avait été assez sage, en général, pour ne pas abuser de ces dons.

Cet ordre naturel ne fut pas troublé lorsque le catholicisme arriva bientôt après, avec les missionnaires belges dans le sillage de la première guerre mondiale ; de fait Tutsis et Hutus qui parlent la même langue, se mélangèrent joyeusement pour célébrer en 1933, pendant plusieurs semaines, la consécration de leur patrie commune au Christ-Roi par le roi Tutsi Mutara III.

Les troubles commencèrent seulement lorsque le modernisme se mit à contaminer en grand nombre les catholiques d’Europe entre les deux guerres. « L’homme est Dieu ; l’homme, donc, et non le Christ, est roi : par conséquent tous les hommes sont rois, et chaque homme doit voter. »

Quand ce démocratisme s’est répandu au Rwanda, les Hutus ont été progressivement endoctrinés par leur clergé et leurs élites : « Il est insupportable que la majorité soit dirigée par une minorité trois fois moins nombreuse. De plus, de 1939 à 1945 les Blancs n’ont-ils pas donné au monde entier le spectacle d’une “croisade pour la démocratie” qui a répandu des torrents de sang ? La démocratie est à l’évidence sacrée ! » L’effusion de sang entre Noirs est dès lors inévitable.

Le premier grand massacre de Tutsis eut lieu en 1963. A partir de 1973 ont suivi des bains de sang provoqués par la lutte entre Hutus et Tutsis qui ont culminé (sans que l’on soit peut-être arrivé au fond du gouffre) dans l’horreur du demi-million de morts de l’année dernière.

 

*

 

Supposons cette analyse correcte. Ce démocratisme égalitaire, selon lequel tous les hommes sont souverains et, par le fait même, égaux entre eux, serait un virus mortel pour la société humaine.

Comment se fait-il alors que ce virus ait pu pénétrer dans l’Église catholique en Europe entre les deux guerres, alors que saint Pie X (1903-1914) l’avait condamné si récemment, comme nous l’avons vu ? Question fascinante.

Réponse : Pie XI, qui a été pape durant la plus grande partie de cette époque (1922-1939), n’était pas un Pie X. Ainsi, en 1925, Pie XI a publié une encyclique, magnifique au plan théorique, sur la royauté sociale du Christ-Roi (Quas Primas) ; mais dans la pratique, juste un an après, par une action qui (comme toujours) a parlé plus fort que ses paroles, il s’est mit à proclamer, sans doute inconsciemment, la royauté sociale de l’homme en condamnant l’avant-garde de l’anti-démocratie, l’Action Française.

A cette époque quelques esprits catholiques clairvoyants (par exemple le cardinal Billot) comprirent et dirent que la main gauche du pape renversait ce que ses « paroles droites » avaient construit ; que sa manière d’agir, malgré son apparence de spiritualité, conduisait l’Église à la catastrophe. Mais de tels avertissements furent noyés dans l’immense chœur des catholiques « dévots » qui répétaient avec insistance que le pape a toujours raison, que la démocratie n’est pas si mauvaise que cela, que l’Action Française est fasciste, etc. Et pour une fois ces catholiques « dévots » trouvaient, avec surprise mais aussi avec plaisir, que le monde et les media les soutenaient. Ce qui recommença au concile Vatican II. Sans doute, pensaient-ils, le monde est enfin en train de se convertir.

Hélas ! Hélas !

Une des premières actions de Pie XII comme successeur de Pie XI en 1939 fut de lever la condamnation de l’Action Française – sans doute lui aussi ne pouvait se tromper ?? – mais c’était trop tard. La pensée démocratique était déjà bien établie dans l’Église en France et en Europe, d’où elle s’est répandue au Rwanda avec les résultats que nous avons vus.

Arrivés à ce point de leur lecture, certains de nos lecteurs soupçonneront peut-être de nouveau que la Fraternité Saint-Pie X (ou du moins un de ses évêques) possède un plan d’action caché, « fasciste » et, qui plus est, anti-américain. Nous assurons encore une fois de tels lecteurs que nous n’avons aucun intérêt dans la politique, sauf lorsqu’elle manifeste des problèmes religieux ; que nous ne pensons pas que le fascisme (qui, pour le mieux, est simplement de l’anti-communisme) peut résoudre ces problèmes ; enfin que nous n’avons rien contre l’Amérique, en tant qu’Amérique, au contraire. Le problème est le libéralisme, déguisé ici sous une forme politique, qui est en réalité une anti-religion, et même l’anti-religion par excellence.

Chers amis, cette anti-religion est sur le point de renverser la maison (et l’Église et le monde) sur nos têtes. Ce n’est plus le temps des bricolages des années 30, 40, et 50. On pouvait peut-être penser à cette époque qu’un plus grand nombre d’âmes seraient sauvées par la condamnation des principes de « l’Action Française », mais ce n’est plus le cas aujourd’hui : 1995 exige toute la vérité sur le passé. On ne blâme pas un homme si sa vue de l’avenir n’est pas valable pour dix dixième, mais c’est une autruche s’il ne veut pas avoir une vue du passé valable pour dix dixième. L’époque du catholicisme « dévot » est passée.

Priez. Priez le chapelet. Priez le chapelet tous les jours. La Mère de Dieu peut toujours obtenir notre salut de son divin Fils, et elle l’obtiendra si nous prions son saint rosaire. Et n’oubliez pas la session doctrinale pour les hommes à Winona du 25 au 29 juillet, où l’on verra que la pensée de la Fraternité Saint-Pie X n’est pas fasciste mais « papale » !

Et que Dieu vous bénisse avec toutes vos familles.

 

                                                                                           Vôtre dans le Christ,

                                                                                         Richard Williamson


[1] — Voir par exemple : De Rome et d’ailleurs 134, décembre 1994-janvier 1995 (B.P. 463, 78004 Versailles). (NDLR.)

[2] — Encyclique du pape Léon XIII du 28 décembre 1878 sur les erreurs modernes. (NDLR.)

[3] — Saint Pie X, Motu proprio Fin Dalla Prima sur l’action populaire chrétienne, du 18 décembre 1903, Éd. du Courrier de Rome, p. 67. (NDLR.)

Informations

L'auteur

Converti de l'anglicanisme, Richard Williamson a fait partie des premiers membres de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X.

Il a été professeur au séminaire d'Écône et directeur de séminaire aux États-Unis puis en Argentine.

Il a été sacré évêque par Mgr Marcel Lefebvre le 30 juin 1988. 

Le numéro

Le Sel de la terre n° 14

p. 184-187

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La Crise dans l'Église et Vatican II : Études et Analyses Traditionnelles

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