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Hors de l’Église point de salut ?

 

On pardonnera aux éditions Clovis d’avoir quelque peu modifié le titre et la forme de l’ouvrage du savant théologien dominicain du début du siècle, Hors de l’Église point de salut. Édouard Hugon écrivait à une époque où cet adage faisait encore partie de la pensée commune des fidèles et ce titre était une affirmation et non point une interrogation. Le point d’interrogation, apposé par l’éditeur, est, paraît-il, une nécessité pour un lectorat moderne qui n’apprécie que les « questionnements », les « problématiques » et les « cheminements ». Au reste, point de trahison car, tout au long de cet ouvrage très dense de plus de deux cents pages, le père Hugon interroge effectivement toute la tradition patristique et théologique pour répondre définitivement à la question, se gardant bien d’assener les conclusions sans la démonstration. En effet, le sujet, déjà traité dans le Sel de la Terre sous la plume de monsieur l’abbé Laisney [1], est ici exposé dans toute son ampleur, et ce n’est pas là son moindre intérêt : il semble que le père Hugon ait tout lu sur la question, les anciens comme les modernes ; tous les pères de l’Église y sont cités, les conciles oecuméniques et provinciaux, les papes anciens et modernes, et évidemment, à la meilleure place, le Docteur commun, dont Édouard Hugon montre, avec rigueur, qu’il n’est que l’écho de la Vox Ecclesiae, face aux thèses hétérodoxes ou marginales, tantôt rigides, tantôt laxistes. C’est dire que, malgré quelques points d’ombre, mais d’une ombre qui appartient au Seigneur, l’ouvrage fait le tour de la question en une synthèse parfois ardue, réclamant toujours une attention soutenue au sens des mots et à leur nuance.

Autres modifications nécessitées par l’évolution de la culture : la traduction des citations latines, proposées autrefois dans le texte, et la substitution d’une préface renouvelée à l’ancienne, jugée moins engageante. Enfin, s’ajoutant à la table des matières originelle, un guide de lecture commode, mais qui risque fort de devenir une marque de fabrique de notre éditeur !

L’urgence théologique de ce livre tient en quelques mots : il est un arsenal anticonciliaire et antiwojtylien de la vraie doctrine de l’Église et du salut, à mille années-lumière des documents de Vatican II et de la dernière encyclique Ut unum sint. On ne se sauve pas, c’est-à-dire qu’on n’échappe pas à l’enfer éternel – mot tabou ou vidé de tout son sens, jusque sous la plume du Saint-Père (Entrez dans l’espérance) –, par une certaine bonne volonté naturelle, par une vague adhésion à un Dieu tout aussi vague, par l’appartenance indifférenciée aux diverses « églises chrétiennes », et encore moins par la participation aux religions non chrétiennes pour lesquelles la Rome conciliaire a les yeux de Chimène. On se sauve – et c’est la doctrine intangible de l’Église – par l’appartenance à l’unique Église romaine, en participant de son corps ou de son âme, ou des deux comme le font les fidèles justifiés. Au reste c’est là le plan de l’ouvrage, divisé en deux parties : l’appartenance à l’âme de l’Église, puis l’appartenance au corps de l’Église, parties subdivisées si méthodiquement selon les thèmes abordés (la foi surnaturelle, la grâce sanctifiante, le salut des païens, la triple unité du corps de l’Église...) que l’ouvrage, après une première lecture, peut ensuite servir d’instrument de travail et d’apologétique. Ajoutons la limpidité du style et les innombrables références qui font de cet ouvrage un bagage indispensable, même pour ceux qui croient avoir en tête l’état de la question.

 

Chacun sait donc, du moins souhaitons-le, que hors de l’Église il n’y a point de salut ; et, si le livre du père Hugon ne portait que sur cette conclusion, il serait à la fois plus simple et plus court. Mais le père Hugon ne se contente pas des conclusions, avons-nous dit ; il établit toute la doctrine du salut, des prémisses aux développements ultimes, rappelant opportunément la vraie pensée de l’Église sur des points occultés ou estompés par la pensée moderne.

Ainsi Édouard Hugon montre que Dieu appelle au salut tout homme, païen ou baptisé, évangélisé ou non, lui donne toujours, en tout temps et en tout lieu, les moyens d’observer la loi naturelle, de se préparer à recevoir la grâce de la foi, et lui accorde toujours, s’il est de bonne volonté, ce don gratuit et miséricordieux de la foi surnaturelle et de la persévérance finale. En d’autres termes, l’homme est toujours seul et entier responsable de sa propre damnation, fût-il – nous y insistons –, le dernier des païens du bout du monde. Voilà une responsabilité terrible, une prise en charge redoutable que le pape actuel pourtant ne songe guère à mettre au crédit de la grandeur de l’homme ! C’est pourtant la plus noble « marque de confiance » que Dieu nous donne, mais elle n’est guère dans l’humeur du temps. Ce sont des choses dont on ne parle pas.

Incidemment et corrélativement, le père Hugon montre que les limbes n’ont jamais été, dans la tradition de l’Église, le lieu de repos des païens adultes morts sans baptême, mais seulement celui des enfants non baptisés exempts de fautes personnelles : il s’agirait donc d’une extension théologique indue, fort répandue puisque, comme ne le rappelle pas notre dominicain, Dante lui-même construit sa Divine Comédie autour d’un Virgile qui ne peut franchir la frontière du paradis. Selon la foi catholique, il semble que tout païen adulte n’ait le choix qu’entre le paradis et l’enfer.

Et ce qui frappe le plus, dans cette optique, est la mise en évidence d’une tendance récurrente, presque obsessionnelle des théologiens modernes, au moins depuis le XVIIIe siècle, voire la Renaissance, à adoucir les conditions du salut : on passe de la nécessité de professer explicitement la foi catholique à la thèse d’une profession implicite, puis au minimum requis de la croyance en un Dieu unique, personnel et rémunérateur, sans parler, pour aujourd’hui, d’un vague humanisme philanthropique. Argumentant et citant, le père Hugon montre qu’à tout le moins les doctrines les plus libérales, même défendues par le plus grand nombre des théologiens modernes (du moins pour la foi implicite), ne sont pas les plus sûres au jugement de l’Église, quand elles ne s’écartent pas formellement du magistère. D’où les innombrables points développés et discutés, dont nous retiendrons les suivants, parmi les plus importants : La foi naturelle [2] suffit-elle au salut ? La connaissance explicite de la Trinité et du Christ rédempteur est-elle requise de nécessité de moyen [3] ? Les actes posés par les incroyants ont-ils une valeur morale ? Qu’est-ce qui distingue l’appartenance au corps de l’Église de l’appartenance à son âme ? Quel rapport unit les sectes hérétiques ou schismatiques à l’unique Église au cas où leurs sacrements sont valides ? Quelle est la validité et quelle est la licéité de ces sacrements ? Toutes questions systématiquement évitées, évincées, écartées d’un revers méprisant de la main par les plus hautes autorités de l’Église conciliaire, comme ne convenant pas à ces temps de dialogue et d’irénisme universel. Et pourtant, c’est de notre bonheur ou de notre malheur éternel qu’il s’agit !

On nous permettra cependant de revenir sur quelques points ardus que le père Hugon tient un peu vite pour limpides, alors qu’ils nous paraissent d’une grande obscurité.

Ainsi, et encore, de la nécessité d’une foi explicite, après la venue de Notre Seigneur, au mystère de la rédemption. Le père Hugon expose la doctrine traditionnelle qui est aussi celle de saint Thomas : au païen de bonne foi qui fait tout ce qu’il peut, sous la motion de la grâce, pour observer la Loi, Dieu accordera infailliblement, quoique gratuitement, la faveur de la foi explicite au Christ, par l’entremise d’un missionnaire, d’un ange ou d’une révélation intérieure s’il le faut. « Après la venue de Notre Seigneur, dit saint Thomas, comme le mystère de la rédemption est accompli et qu’il a été prêché corporellement et visiblement, tous sont tenus de croire cette vérité d’une manière explicite ; et, si quelqu’un n’avait personne pour l’instruire, Dieu lui-même en ferait la révélation, à moins que l’homme n’y mette obstacle par sa faute » (p. 49). Et le père Hugon de citer un exemple de missionnaire de brousse amené providentiellement au chevet d’un pauvre païen qu’il enseigne et baptise in extremis, ou d’évoquer les mystères de la miséricorde divine dans les âmes agonisantes qui ont recherché Dieu de bonne foi. Assurément cela ne fait point difficulté théologiquement, et le père Hugon professe qu’au regard de l’économie divine il ne s’agit même pas de miracle. Mais la difficulté est déplacée ailleurs car il semble qu’il ne puisse jamais s’agir que d’illuminations « in articulo mortis » : on voit mal un païen de vingt ans, vertueux, de bonne foi et altruiste, et qui plus est en pleine santé, recevoir la révélation explicite du mystère christique et la garder pour soi tout le reste de sa vie, sans en souffler mot à ses frères, qui restent dans les ténèbres. A moins qu’on n’admette divers degrés dans la « conscience vécue de cet explicite », ou que le Christ ainsi révélé ne soit pas strictement le Christ historique (Jésus de Nazareth) mais un Dieu sauveur, au sens large, ce qui confine au modernisme : ou l’on connaît le Christ ou on ne le connaît pas ! Ou bien il faut admettre que cette révélation fondant une foi explicite nécessaire, Dieu la retarde indéfiniment, la réservant pour l’agonie de notre prédestiné, ce qui est pour le moins paradoxal puisque nous sommes tous invités à vivre de la foi et pas seulement à mourir avec elle.

Cette difficulté, disons « sociologique », voire « existentielle », le père Hugon en a bien conscience lorsqu’il aborde l’étonnant mystère du passage de l’enfance à l’âge de raison chez le païen non évangélisé. S’il est vrai qu’avec le développement de sa raison, l’enfant est tenu de s’ouvrir à la connaissance naturelle de Dieu, puis à la réception de la foi surnaturelle, sous peine de péché mortel, on voit mal encore une fois comment il pourra garder pour lui la visite d’un ange, ou l’illumination intérieure, en laissant dans les ténèbres ses parents ou ses frères moins bien disposés. Et l’on voit mal aussi ce qu’il peut leur transmettre, et en vertu de quelle autorité, s’il veut faire oeuvre d’apostolat. A moins d’admettre qu’il tienne secrète cette grâce, sur ordre de Dieu même, ses congénères en étant indignes. Comme le reconnaît le père Hugon, la nécessité d’une foi implicite pose moins de difficultés : il est plus facile de reconnaître et professer, au coeur de la Papouasie, le Dieu unique et justicier, même mystérieux, que Jésus de Nazareth crucifié sous les Romains : « La solution devient plus facile si l’on admet l’opinion moderne qu’il suffit de la foi en un seul Dieu, principe et fin dernière. » (p. 120) En d’autres termes, la foi implicite est plus commode, mais elle n’est pas de Tradition, et la foi explicite, qui est de Tradition, est fort obscure dans ses cheminements. Ne convient-il pas alors de dire plus nettement que le mystère de Dieu est quasiment impénétrable dans sa réalisation concrète ?

Dans un autre ordre, le père Hugon aborde la question du paganisme antique et de ses « justes », et la résout d’une manière rigoureuse : « Le Sauveur, dit saint Irénée, n’est pas venu seulement pour les fidèles qui crurent en lui à l’époque de l’empereur Tibère, ni seulement pour ceux qui vivent de nos jours, mais pour tous les hommes sans exception qui ont existé depuis l’origine et qui, pratiquant la vertu, craignant et aimant Dieu, observant la justice et la piété envers leurs semblables, ont désiré voir le Christ et entendre sa voix... C’est un seul et même Dieu qui a dirigé les patriarches dans leurs voies diverses et qui a justifié par la foi les circoncis et les incirconcis. » (p. 72-73) Mais encore faut-il que ces infidèles aient la foi surnaturelle qui exclut par essence les cultes idolâtres. Oserons-nous dire qu’on a de la peine à admettre que Socrate, figure christique, soit damné, puisque ses derniers mots furent : « N’oublie pas que nous devons un coq à Asclépios », profession de foi et de culte polythéiste et blasphématoire... Et que dire de Platon, d’Aristote, de Virgile, qui pas une fois n’ont cessé de parler « des » dieux ! Car il semble au père Hugon que, si le polythéisme peut, à l’extrême rigueur, être tenu pour une simple expression métaphorique des attributs divins, le culte des dieux est de soi peccamineux car injurieux à Dieu. Saint Paul au reste ne dit rien d’autre. Mais il n’est pas besoin d’être très versé dans l’Antiquité pour savoir qu’il n’y a pas d’exemple de païens qui se soient abstenus du culte officiel, quelle que fût leur élévation spirituelle. Tous sont-ils donc damnés ? Une fois encore le mystère de Dieu, de sa miséricorde ou de sa rigueur s’épaissit face à notre misérable sens commun.

En somme, nous voyons une sorte de contradiction, ou plutôt d’hiatus apologétique chez le père Hugon qui répète à satiété que tout homme peut se sauver, qu’il est inadmissible qu’il n’y ait pas de païens parmi les élus, alors que nous voyons le caractère hautement improbable des conditions à remplir, sauf illumination secrète à l’article de la mort ; en quelque sorte, la question de la foi des infidèles devient une sorte d’initiation clandestine ! Mais pourquoi pas ?

Pêle-mêle enfin, nous apprécions, à l’heure de l’oecuménisme, la réflexion de la page 163 : « Des études récentes ont prouvé que les sectes orientales s’éloignent de plus en plus de l’unité ; le dogme s’obscurcit et les hérésies augmentent ; le culte varie et s’altère, les Églises s’affirment indépendantes les unes des autres », réflexion complétée par la note suivante : « Les divergences qui séparent l’Église russe de l’Église romaine ne portent pas seulement sur la primauté du pape et la procession du Saint-Esprit, mais sur une foule d’autres points. » Cela est dur, mais est-ce faux ? Rien ne nous agace plus en effet qu’une propension marquée à tenir les orthodoxes pour de simples « schismatiques » comme si le schisme n’engendrait pas rapidement et infailliblement l’hérésie, selon la fine analyse de psychologie spirituelle de saint Thomas. En revanche, nous nous étonnons de l’optimisme (apologétique ?) du père quant aux « restes de la révélation primitive » dans les fausses religions, restes éventuellement porteurs de grâce : nous ne les nions pas, mais, à la lecture des récits de mission, il faut de bonnes lunettes pour les voir. De même la définition de l’ignorance invincible demanderait à être précisée, – puis prolongée aujourd’hui – dans le contexte d’un monde moderne où tout le monde est informé de tout, y compris... du Christ, mais incapable de choisir en raison du nivellement des doctrines et du relativisme universel ; sans parler, depuis trente ans, de la trahison officielle des clercs qui conduit les quelques fidèles conciliaires survivants dans les voies de l’hérésie : les catholiques modernes, fussent-ils les plus pieux, sont-ils tous damnés ? Enfin, au chapitre de l’observance de la loi naturelle qui oblige tout homme en conscience, qu’en est-il du troisième commandement chez les païens ? Question oiseuse... mais passionnante.

Toutes ces questions épineuses mais marginales, issues pour la plupart de la première partie de l’ouvrage (L’âme de l’Église), ne sont, qu’on veuille bien le croire, que le fruit d’une lecture passionnée et exigeante d’un livre passionnant et exigeant, et nullement une intrusion indiscrète dans le domaine propre d’un grand théologien. Au reste, peut-on aller bien loin au-delà des principes quand Dieu seul « sonde les reins et les coeurs » ? Il resterait encore à montrer, avec force éloges, la richesse de la deuxième partie (Le corps de l’Église), véritable traité catéchétique sur l’Église et ses caractères visibles, et ses rapports à chacun de nous, justes ou pécheurs, ainsi qu’aux hérétiques, aux schismatiques, aux apostats, rapports empreints d’autorité et d’amour, comme il convient à une Mère également soucieuse de vérité et de miséricorde.

 

Voilà donc un livre clair, vivant et formateur qu’on ne peut que conseiller à l’aube du troisième millénaire et de la nouvelle révélation du mont Sinaï. La condamnation de Vatican II et du mirage conciliaire y est inscrite à chaque page, condamnation doctrinale et pastorale, si l’on veut bien y réfléchir.

Car, si doctrinalement il ne fait pas de doute qu’on ne se sauve pas dans, ni par les fausses religions, mais dans et par l’Église catholique, reconnue ou non explicitement —, pastoralement, il est infiniment plus sûr d’entrer dans l’Église, d’y rester et d’y faire entrer les autres que de les entretenir, fût-ce par négligence missionnaire, dans la quiétude trompeuse d’une secte. Aimer les autres, c’est préférer pour eux un bien sûr à un bien possible ! En droit comme en fait, l’oecuménisme apparaît, au terme de ce livre, pour ce qu’il est : une erreur doublée d’un mensonge et d’une imprudence. Une forme de mépris du prochain.

 

Dominique Viain

 

HUGON (père) Édouard, Hors de l’Église point de salut ?, Eguelshardt, Clovis, 1995, 15 x 23,5, 216 p., 98 F.



[1] — Abbé François Laisney, « Le baptême de désir », Le sel de la terre, nª11 et 12.

[2] — La foi naturelle a son principe dans la nature humaine, par opposition à la foi surnaturelle qui est un don de Dieu ajouté à la nature, non éxigé par elle. (NDLR.)

[3] — On distingue la nécessité de moyen qui est exigée par la nature même des choses (par exemple il faut de la nourriture à l’homme pour vivre) et la nécessité de précepte qui est posée par une loi humaine (par exemple la nécessité de rouler à gauche en Angleterre). (NDLR.)

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 14

p. 201-206

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