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Retrouvons le vrai concile Savoir et Servir nº 56 et 57 : Vatican II

 

A l’occasion du 30e anniversaire de la clôture de Vatican II, la revue semestrielle Savoir et Servir a consacré ses deux parutions de l’année 1995 à l’étude du dernier concile : le nº 56 porte sur les précurseurs de Vatican II, tandis que le nº 57 en étudie le déroulement et les principaux textes.

Déplorons tout de suite, pour n’avoir plus à y revenir, que ce travail n’ait pas été plus soigneusement relu avant publication : cela aurait sans doute évité la vingtaine de coquilles qui agrémentent, par exemple, le seul nº 56 et dont certaines risquent de fausser la compréhension du texte [1]. Cela dit, il faut souligner la bonne qualité et l’excellente présentation de ce travail réalisé par un groupe de membres du Mouvement de la Jeunesse Catholique de France (à deux notables exceptions près : un article de monsieur l’abbé Schmidberger sur Karl Rahner dans le nº 56 et un de monsieur François Le Conte sur « Mgr Wojtyla à Vatican II » dans le nº 57).

 

Nº 56 : Les pionniers de Vatican II

 

Ils sont (un peu schématiquement) regroupés en trois courants de pensée, analysés chacun à travers deux représentants :

1) la nouvelle chrétienté ou le modernisme social, étudié à travers Jacques Maritain et John Murray ;

2) la nouvelle théologie ou le modernisme doctrinal : Henri de Lubac et Karl Rahner ;

3) la nouvelle ecclésiologie ou le modernisme œcuméniste : Yves Congar et dom Lambert Beauduin.

Un fait marquant ressort d’emblée de l’analyse de la vie et des œuvres de ces six pionniers : tous, à l’exception du laïc Maritain, furent à un moment ou à un autre sous le coup de condamnations romaines ! Maritain lui-même faillit être condamné, mais bénéficia de l’efficace protection d’un certain Mgr Montini (p. 23). Lorsque l’abbé Meinvielle publie sa fameuse étude « De Lamennais à Maritain », Montini le convoque au Vatican pour le faire taire. Le père Garrigou-Lagrange lui-même, qui avoue en privé son désaccord avec Maritain, essaie de le défendre face à Meinvielle – mais finit par avouer qu’il n’a pas grand chose à lui répondre. Malgré les demandes pressantes de Meinvielle, il refusera toujours de dénoncer publiquement les erreurs de Maritain [2].

L’article sur Maritain ne considère que son œuvre politique, laissant de côté  ses ouvrages de métaphysique. Il fournit toutefois de nombreux détails révélateurs sur sa vie et son évolution après 1926 (on peut seulement déplorer qu’il ne traite presque pas de l’influence qu’il exerça en Amérique latine et notamment, au Chili, de ses rapports avec Édouard Frei ou le révolutionnaire Alinsky ; mais on comprend bien que tout ne pouvait être abordé en un article de 23 pages). Le rapprochement avec les théories politiques du philosophe existentialiste Nicolas Berdiaev (1874-1948) que Maritain a bien connu prouve, à l’évidence, que l’auteur d’Humanisme intégral s’en est abondamment inspiré. Enfin, l’article cite l’ouvrage posthume dans lequel Maritain nie l’éternité des peines de l’enfer, affirmant que le diable finira par se convertir ! L’illustre philosophe « mourut soudain au moment où l’éditeur lui envoyait pour révision les épreuves de ce chapitre ». (p. 29). Triste fin…

L’article sur le père John Courtney Murray S.J. (un des principaux rédacteurs de Dignitatis Humanæ) s’inspire essentiellement de l’ouvrage de Michaël Davies : The second Vatican council and religious liberty (Long Prairie, Newman Press, 1994) et les deux articles sur le père de Lubac doivent beaucoup à l’étude du « Courrier de Rome » sur « La nouvelle théologie » [3], mais ils ajoutent un certain nombre de détails révélateurs notamment sur les rapports du père de Lubac avec Teilhard de Chardin, Maritain et Gilson.

Dans l’article sur Rahner, après avoir montré son influence au concile et exposé son système du « christianisme anonyme », l’abbé Schmidberger mentionne la publication, en 1994, par Luise Rinser, de sa correspondance amoureuse avec Rahner. Il lui écrivit jusqu’à trois lettres par jour et cela précisément depuis 1962, début du concile !

L’article sur le père Congar fournit l’occasion de traiter des origines de l’œcuménisme et de son introduction dans le catholicisme (grâce, notamment aux efforts de l’abbé Couturier : cf. pp. 92-94), ainsi que la dérive de l’ordre dominicain en France après la condamnation de l’Action Française (1926). Les pages 105-109, qui retracent la crise de 1954 (Rome faillit exiger la dissolution des trois provinces dominicaines françaises) et montrent le libéralisme avec lequel le Maître de l’ordre s’employa à rétablir « une impression de discipline » sont particulièrement éclairantes [4]. On s’étonne toutefois que l’article ne dise pas un mot du problème des prêtres-ouvriers pourtant lié intimement à cette crise. Sans doute a-t-il voulu se concentrer sur l’essentiel [5]. Mais les passages les plus intéressants sont certainement les extraits des « notes intimes » du père Congar (qui sont aujourd’hui publiées au grand jour, tellement les modernistes sont sûrs de leur victoire). On est effrayé de lire ces paroles violentes de révolte contre l’Église. Congar écrit par exemple après sa condamnation : « Le cours que je fais en ce moment, de Ecclesia, exactement comme si de rien n’était, c’est cela une vraie réponse, c’est cela ma vraie dynamite sous le fauteuil des scribes. » Mais tout le passage serait à citer (pp. 109-110).

Le dernier article retrace rapidement la carrière mouvementée de dom Lambert Beauduin [6].

Relevons seulement comment, dès 1919, dom Beauduin écrit que « la vie divine ayant touché la nature humaine en un de ses points qui est la nature singulière du Christ, l’espèce entière, et tout l’univers, chacun selon sa propre nature (…) a sa part de cette divine contagion ». C’est l’annonce du fameux passage de Gaudium et Spes (celui que Jean-Paul II cite dans presque toutes ses encycliques) : « Par son incarnation le Fils de Dieu s’est, en quelque sorte, uni à tout homme. » (nº 22, § 2)

 

Nº 57 : L’esprit et la lettre du concile

 

Deux grandes parties :

1) le déroulement du concile Vatican II ;

2) les textes du concile.

La deuxième partie n’examine en fait que les trois sujets les plus contestables du concile : la liberté religieuse [7] ; la collégialité épiscopale telle qu’elle est présentée dans Lumen Gentium ; et enfin l’œcuménisme [8].

Outre un résumé très pratique des principales dates du concile (pp. 30-36 ; il est néanmoins dommage qu’il contienne quelques inexactitudes [9]) la première partie comprend un article sur les accords secrets (avec Moscou et avec les B’nai Brith) ayant précédé le concile, un récit des manœuvres libérales ayant marqué son ouverture (report de la date des élections aux commissions, puis mise au panier des schémas préparés), une étude sur Notre-Dame et le concile (comment le schéma sur la très sainte Vierge fut supprimé pour ne pas gêner l’œcuménisme) et l’article de monsieur Le Conte : « Mgr Wojtyla à Vatican II ».

Signalons en outre une étude intéressante (pp. 43-55) montrant que Vatican II fonctionna exactement comme un recyclage géant des évêques du monde entier [10]. Mgr Mendez Arceo donne à cet égard un témoignage révélateur : « La basilique Saint-Pierre où se tenaient nos séances était comme une gigantesque marmite à pression qui a transformé rapidement et profondément l’horizon des évêques du monde entier. » (p. 54) Voilà qui justifie l’un des points de la conclusion du numéro, selon lequel Vatican II aurait été un « pré-mai 1968 » (p. 124). Mgr Lefebvre aimait dire que le schéma Gaudium et Spes était le plan-type d’une session de recyclage moderniste. On comprend par le fait même qu’il est vain de vouloir opposer les textes du concile aux réalisations qui en sont sorties : « ce sont les textes eux-mêmes du concile qui demandent à être dépassés », ils sont « dynamiquement chargés » et cela par le simple fait qu’ils n’ont pas pour but d’exprimer ce qui est, mais qu’ils sont plutôt la transcription (nécessairement transitoire) d’une praxis, une « ouverture au monde » [11].

Un exemple remarquable de cette « logique d’auto-dépassement » des textes du concile est fourni par l’évolution du décret Unitatis Redintegratio (sur l’œcuménisme entre chrétiens) qui, par un étonnant « processus d’inflation œcuméniste » a engendré un texte prônant l’œcuménisme avec toutes les religions du monde [12].

Savoir et Servir donne deux autres exemples de cette logique d’auto-dépassement : la constitution Sacrosanctum Concilium (sur la liturgie) qui entraîna la suppression du latin et, surtout, la déclaration Dignitatis Humanæ qui n’a pu être votée que grâce aux explications modernistes de Murray sur l’évolution du dogme [13]. Accepter cette déclaration c’est accepter avec elle ce principe d’évolution et donc de dépassement continu.

Un dernier mot à propos, justement, de Dignitatis Humanæ : il est dommage que l’article sur « les accords secrets », qui traite si longuement des négociations ayant abouti à Nostra Ætate (16 pages !) ne parle pas davantage des accords ayant entraîné la déclaration sur la liberté religieuse. Il en parle, certes (pp. 28-29) et la mention qu’il fait de l’ultimatum publié en juillet 1965 par le « Conseil œcuménique des Églises » sur les sept exigences fondamentales des protestants en matière de liberté religieuse est d’autant plus intéressante que ces sept exigences sont satisfaites par Dignitatis Humanæ, mais il ne dit rien des engagements pris sur cette question par le cardinal Béa à New-York [14]. Ce serait là un sujet à creuser : avis aux chercheurs !

Fr. L.-M.

 

Savoir et Servir, nº 56 et 57 : « Trente ans après. Retrouvons le vrai concile », M.J.C.F. (84, avenue Aristide Briand – 92120 Montrouge), 1995, 15 x 21 ; chaque numéro : 130 p., 30 F.

 




[1] — Mentionnons (entre autres) :

• p. 24, ligne 5 : le « il » qui se rapporte grammaticalement au P. Ducatillon désigne en fait monsieur l’abbé Meinvielle ;

• p. 28 : M. Favre est devenu M. Fauve ;

• p. 73 : la légende de la photographie est incomplète : ce sont les P. von Balthasar et de Lubac qui sont côte à côte (le premier en cravate ; le second porte un pull « en V ») ;

• p. 75 : une ponctuation erronée (qui a interverti double-point et point virgule) fait appartenir à la Compagnie de Jésus des prêtres séculiers et même des laïcs ;

• à la même page, ligne 25, l’ajout de la négation « pas » rend la phrase incompréhensible ;

• p. 123 enfin : transcription inexacte des paroles prononcées par dom Beauduin à la mort de Pie XII. Cette phrase ayant fait l’objet de citations plus ou moins fantaisistes dans plusieurs publications, citons-la telle qu’elle est donnée par le bénéficiaire de la confidence : le P. Bouyer : « S’ils élisaient Roncalli, tout serait sauvé ; il serait capable de convoquer un concile et de consacrer l’œcuménisme (…). J’ai confiance, nous avons notre chance ; les cardinaux, pour la plupart ne savent pas à qui ils ont affaire. Ils sont capables de voter pour lui. » (Louis Bouyer : Dom Lambert Beauduin, Tournai, Casterman, 1964, p. 181.)

Dans le nº 57, signalons p. 39 ligne 2 : il faut lire « le cardinal Liénart » et non « le cardinal Lefebvre ».

[2] — Nº 56, p. 27. Notons au passage que selon le témoignage du père M.D. Philippe O.P. (bien informé puisque témoin direct de toute l’affaire) le père Garrigou-Lagrange eut une attitude analogue envers le P. Chenu ; il lui écrivit une lettre personnelle pour le mettre en garde contre les graves erreurs qu’il proférait mais en revanche, lorsque le livre fut soumis au Saint-Office : « Il a défendu jusqu’au bout le P. Chenu parce que c’était un frère » (P. M.D. Philippe, Les trois sagesses, Fayard, 1994, p. 220). Nommé pour faire la visite du Saulchoir, le père Garrigou-Lagrange se récuse (Ibid., p. 221).

[3] — Cf. recensions dans Le sel de la terre 8 et 9, sous le titre : « Ceux qui pensent avoir gagné ».

[4] — D’autres détails sur le même sujet sont donnés dans l’article sur Maritain ; voir notamment pp. 18-19 comment les dominicains des Éditions du Cerf mentirent effrontément à leurs supérieurs romains lors de la fondation du magazine Temps présent.

[5] — La même raison explique probablement pourquoi il passe directement de l’année 1955 – où un avertissement romain est adressé au père Congar – à l’année 1962 – où Mgr Hamer l’invite au concile – sans parler des étapes intermédiaires, et notamment du rôle de Mgr Weber.

[6] — « Des services secrets à l’œcuménisme en passant par la liturgie, portrait d’un bénédictin fort actif » indique le sommaire.

[7] — Dans le schéma Dignitatis Humanæ mais aussi dans la déclaration Gravissimum Educationis, habituellement peu citée et qui manifeste pourtant la même idéologie libérale.

[8] — Dans les textes : Lumen Gentium, Unitatis Redintegratio et Nostra Aetate ; puis dans les faits découlant des textes : de Jérusalem (où Paul VI embrassa en 1964 le patriarche orthodoxe et franc-maçon Athénagoras) à Assise (1986), puis « de la colline d’Assise au mont Sinaï : l’escalade de l’œcuménisme ».

[9] — Relevons :

• p. 31 : une inexactitude sur le schéma sur la très sainte Vierge qui n’a en fait été joint au schéma sur l’Église qu’au cours de la seconde session (comme c’est d’ailleurs expliqué p. 62) ;

• p. 35 : c’est la déclaration Nostra Aetate (sur les religions non-chrétiennes), et non la déclaration sur la liberté religieuse, qui est votée (et promulguée) le 28 octobre 1965 ;

• pp. 35-36 enfin, l’article parle plusieurs fois du « schéma sur le mariage » ; il s’agit en fait d’un passage du schéma Gaudium et Spes (sur l’Église dans le monde moderne) – ce passage a d’ailleurs été étudié en détail dans le Savoir et Servir nº 54 sur la famille.

[10] — Cet article est le résumé d’un mémoire de maîtrise d’histoire présenté il y a une dizaine d’années, et dont l’originalité était d’appliquer au concile l’analyse faite par Augustin Cochin du phénomène révolutionnaire.

[11] — C’est le deuxième point de la conclusion de ce numéro, pp. 127-128.

[12]Nostra Aetate, cf. pp. 19 et 25.

[13] — Cf. nº 56, pp. 38-44 et nº 57, pp. 88-91.

[14] — Cf. Mgr Lefebvre, Ils l’ont découronné, Escurolles, Fideliter, 1987, p. 214.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 14

p. 194-197

Les thèmes
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La Crise dans l'Église et Vatican II : Études et Analyses Traditionnelles

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