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La dévotion à saint Dominique


par le père Marie-Étienne Vayssière O.P.

 

Cette lettre circulaire fut adressée le 21 avril 1935 par le père Marie-Étienne Vayssière O.P., alors provincial, à ses religieux à l’occasion du septième centenaire de la canonisation de saint Dominique. Mais elle peut s’appliquer à tous les temps. Elle exprime parfaitement les sentiments filiaux d’un frère prêcheur à l’égard de son père et fondateur.

Marie-Étienne Vayssière (1864-1940) entra en 1887 au noviciat de la province dominicaine de Toulouse. Alors qu’il était étudiant en théologie, il fut gravement atteint par la maladie (anémie cérébrale) qui le réduisit à une quasi-impuissance. Ses supérieurs ne sachant trop que faire d’un sujet incapable du moindre ministère l’envoyèrent comme gardien de la Sainte-Baume, la grotte où vécut sainte Marie-Madeleine. Le père Vayssière se sanctifia dans cet humble emploi, notamment par la récitation de nombreux rosaires. Sa réputation de sainteté s’étendant au loin, les religieux de la province de Toulouse le choisirent comme provincial en 1932 et il remplit saintement sa charge jusqu’à sa mort, survenue le 14 septembre 1940.

Le Sel de la terre.

 

 

 

Le septième centenaire de la canonisation de saint Dominique approche de sa fin ; et, dans l’auréole de gloire où il dresse le patriarche des prêcheurs, que nos cœurs se réjouissent ! Depuis les fêtes de Toulouse et de Prouille, célébrées avec tant d’éclat en juillet dernier, les solennités se sont succédé dans l’Église, les voix les plus autorisées ont redit leur admiration, la piété des fidèles s’est affirmée sympathique et fervente. C’est un magnifique concert de louanges et, pour les fils de Dominique, une heure de fierté et d’allégresse.

Cette allégresse et cette fierté rejoignent, à travers les siècles, l’enthousiasme qui souleva l’ordre entier quand, le 3 juillet 1234, le siège apostolique, par la voix de Grégoire IX, proclama pour la première fois, à la face du monde catholique, la sainteté de Dominique. Sur ce sommet de toute gloire humaine et divine, quel transport de voir le saint patriarche s’élever et resplendir !

Cette glorification, tout, à l’avance, la faisait pressentir : « Je ne doute pas plus de la sainteté de Dominique, disait le pape Grégoire IX, qui l’avait intimement connu, que de la sainteté des apôtres Pierre et Paul. »

Elle s’était éveillée en quelque sorte avec le dernier battement de son cœur. A peine, en effet, nous disent les chroniques contemporaines, son âme avait-elle quitté le corps que, par un mystérieux prodige, la douleur qui étreignait ses enfants se changea subitement en une joie toute surnaturelle ; ils ne voyaient plus, devant ses restes inanimés, leur père vaincu par la mort : ils ne contemplaient que sa gloire, dans une certitude ineffable ressentie au fond de leurs cœurs ; un chant de triomphe succéda aux lamentations, une joie inénarrable, joie du ciel, les pénétra merveilleusement.

Première lueur d’une gloire qui allait désormais grandir sans arrêt.

En dépit de l’excessive réserve de ses enfants, le tombeau de saint Dominique commença à attirer les foules et, par des miracles incessants, manifesta à la terre sa gloire dans le ciel.

Ce fut ensuite, au jour de la translation de son corps, un ineffable parfum se dégageant du cercueil entrouvert : symbole expressif de cette grâce de sainteté, étonnement de ses contemporains, et qui, depuis, à travers les siècles, n’a cessé de s’affirmer.

Le septième centenaire la fait resplendir aujourd’hui dans une lumière meilleure encore. A l’exemple de nos frères du XIIIe siècle, venant, à l’appel du bienheureux Jourdain, vénérer et baiser les restes sacrés de Dominique, et gardant longtemps sur leurs lèvres l’ineffable parfum de ce baiser, à notre tour, approchons-nous du saint patriarche : avec une filiale tendresse, penchons-nous sur son souvenir dans une foi plus vive ; pénétrons-nous davantage de sa pensée, de son esprit et de ses vertus ; renouvelons, en un mot, dans ce contact filial, notre vie religieuse et dominicaine.

Un des principaux devoirs de notre charge consiste à rappeler souvent aux frères, avec les devoirs de leur vocation, l’idéal de sainteté qui s’impose à leurs efforts ; et c’est là, précisément, la grande leçon de ce centenaire. Ce qu’il nous propose en saint Dominique, c’est moins son auréole de fondateur et la fécondité de son apostolat que sa sainteté suréminente. Ce qu’il nous redit surtout, c’est la grande parole des saints livres : « Aspice et fac secundum exemplar quod tibi ostensum est in monte » : Regarde et vis en conformité du modèle dressé à tes yeux sur la montagne.

En face de l’âme de Dominique, véritable montagne de sainteté, arrêtons-nous, ouvrons les yeux, regardons notre père sur ces hauteurs sacrées où l’Église le plaça il y a sept siècles et où, d’un geste maternel, elle nous invite à le contempler aujourd’hui encore. Regardons pour mieux le pénétrer et le comprendre ; regardons pour mieux le reproduire : dans ce regard d’amour et dans cette générosité du cœur résident vraiment la grâce et les résolutions de ce centenaire.

 

 

Les fondements de la dévotion à saint Dominique

 

Étudiée dans la vérité de l’histoire, nulle physionomie de saint n’apparaît plus attrayante et sympathique que celle de Dominique. La haine des ennemis de l’Église, il est vrai, s’est appliquée à la déformer ; et l’imagination populaire, égarée par d’incessantes calomnies, n’a vu, et trop souvent ne voit encore, le doux patriarche des prêcheurs qu’à travers les instruments de torture et la flamme des bûchers. Mais est-il besoin de le dire, la vérité est au pôle opposé. Dans le lointain du XIIIe siècle, nul, parmi ses contemporains, n’apparaît dans une amabilité plus séduisante que ce pauvre du Christ, cet humble et infatigable missionnaire de la vérité, cheminant à pied, besace à l’épaule, chantant des cantiques à la Vierge, pleurant sur le sort des pécheurs, se mettant à genoux à l’entrée des villes et avec larmes demandant au Seigneur de ne pas les châtier à cause de ses péchés ; image du Sauveur du monde, doux et humble de cœur, passant au milieu des hommes en faisant le bien.

 

Les traits naturels de notre bienheureux père

 

On connaît le portrait ravissant tracé de Dominique par la sœur Cécile : « Sa taille était ordinaire, bien proportionnée, son corps fluet et agile, son visage beau, coloré, ses cheveux et sa barbe d’un blond assez vif ; de son front, entre ses sourcils, jaillissait une clarté radieuse qui attirait le respect et l’amour ; il était toujours joyeux, agréable, excepté quand il était ému de quelque affliction du prochain ; il avait les mains longues et belles, une voix noble et sonore ; il avait sa couronne religieuse tout entière, parsemée seulement de quelques cheveux blancs. La main du Créateur avait elle-même façonné ce corps délicat et l’avait enrichi de sa grâce, afin qu’il fût à l’Esprit-Saint un sanctuaire digne de ses dons et de ses opérations. »

Le portrait que le bienheureux Jourdain trace du bienheureux père n’est pas moins attachant :

« Il y avait en lui, dit-il, une telle pureté de vie, un si grand mouvement de ferveur divine, un élan si impétueux vers Dieu, qu’il était vraiment un vase d’honneur et de grâce. Rien ne troublait jamais l’égalité de son âme, si ce n’est sa compassion pour les maux du prochain. La beauté et la joie de ses traits trahissaient sa sérénité intérieure, que  n’obscurcissait jamais le moindre mouvement de colère ; sa bonté gagnait tous les cœurs ; à peine l’avait-on entrevu qu’on se sentait irrésistiblement entraîné vers lui ; il accueillait tout le monde dans le sein de sa charité ; aimant tous les hommes, il était aimé de tous ; il donnait la nuit à Dieu et le jour au prochain. Rien ne lui semblait plus naturel que de se réjouir avec ceux qui étaient dans la joie et de pleurer avec ceux qui pleuraient ; jamais, dans sa conduite, l’ombre du déguisement ; rien n’égalait la simplicité de son cœur ; qui atteindra jamais la vertu de cet homme ? Nous pouvons bien l’admirer, mais pouvoir ce qu’il a pu, reproduire ce qu’il a fait, n’appartient qu’à une grâce singulière, que Dieu ne donne qu’à ceux qu’il veut élever aux sommets de la sainteté. »

 

La gloire humaine de saint Dominique

 

Faut-il, par suite, s’étonner de l’irrésistible séduction exercée, de son vivant, par saint Dominique ? Et n’est-ce pas encore le secret de son ascendant, au cours des siècles et jusqu’à nos jours ? A l’égal de ce parfum céleste qui, à l’heure de la translation de ses reliques, enivra d’ineffables délices ceux qui en furent les témoins, l’arôme de sa sainteté et la douceur de sa grâce n’ont jamais cessé à travers les âges d’attirer et de conquérir les âmes. L’histoire est là pour nous le redire, dans la diversité de ses voix : voix des papes et des grands de la terre, voix des petits et des humbles, voix des peuples, voix de la poésie, des arts, de l’éloquence, voix de tout ce qui peut, ici-bas, vibrer et chanter, tout s’unit pour célébrer Dominique et nous faire voir en lui un des plus hauts messagers de l’amour divin à la terre, un des patriarches les plus vénérés dont s’honore l’Église.

Mais, le dirais-je ? cette gloire humaine, cette admiration et ces sympathies, quelque joyeuse fierté qu’elles éveillent au cœur de ses fils, ne sauraient cependant être le véritable appui de leur dévotion et la source profonde de leur amour et de leur confiance. La gloire de saint Dominique est d’origine plus haute et doit s’établir sur un fondement plus solide. La vraie gloire des saints apparaît surtout dans le culte dont l’Église les honore et ce culte se mesure au rayonnement de la vie divine dans leur cœur et dans la mission surnaturelle dont ils sont investis.

 

Notre prédestination en saint Dominique

 

Dans la formation et le développement du corps mystique du Christ, la bonté divine, sans aucun doute, est par elle-même infiniment suffisante, elle n’a pas besoin de secours extérieurs pour atteindre ses fins ; mais, par amour pour la créature et pour augmenter sa gloire et sa félicité, il lui plaît souvent de faire appel à sa collaboration et de l’associer comme cause seconde à son activité infinie. Ainsi, dit saint Thomas, les anges des hiérarchies supérieures illuminent les anges des hiérarchies inférieures. Même loi dans le monde de la grâce et de la gloire. Du cœur du Christ, foyer divin où elle réside dans sa plénitude, la grâce descend et se répand dans les saints selon la mesure du don qui leur est consenti. Et voilà le point de départ du culte que nous devons à saint Dominique.

 

Il est notre père

 

Dominique, qu’est-il au regard de notre foi ? Il est notre père. Dieu l’a associé à l’ineffable mystère de sa paternité. L’amour éternel qui, au principe des choses, a tout disposé avec une infinie sagesse, nous a voulus, choisis et prédestinés en saint Dominique. Il nous a faits ses enfants ; il nous a unis à lui par un lien ineffable et vital. Il a voulu que, comme Abraham, il fût le père de générations nombreuses ; il lui a donné la grâce des patriarches.

Et, remarquons-le bien, cette paternité n’est pas un simple titre d’honneur : elle s’accompagne d’une grâce proportionnée à sa grande mission ; de même que Dieu a donné à son Christ une grâce plénière, capitale, qui, de son cœur, s’épanche sur tout le corps mystique, de même à saint Dominique, comme aux divers patriarches de la vie religieuse, il a donné cette plénitude de la grâce dont doit vivre leur descendance, plénitude reçue du Christ et, par leur intermédiaire, s’écoulant dans l’âme de leurs enfants.

 

Il est notre médiateur d’intercession

 

Autre privilège encore : de même que le Christ est, au monde des élus, médiateur de rédemption et de vie, de même Dominique, toujours en dépendance de lui, est, pour sa famille religieuse, médiateur d’intercession. Il représente là-haut, auprès de Dieu, ses enfants, les portant dans les bras de sa tendresse, les offrant sans relâche à l’infinie miséricorde, canal de la vie qui les alimente, sagesse qui les conduit et dirige, puissance qui les assiste, tendresse qui les presse incessamment sur sa poitrine où résonne comme un écho lointain, affaibli sans doute, mais réel cependant, de la grande et éternelle parole : « Tu es mon fils et je t’ai engendré aujourd’hui. » Voilà ce qu’est Dominique, voilà ce que nous sommes : il est notre père et nous sommes ses enfants. Certitude ineffable ! et, dans cette certitude, quelle vive et radieuse lumière sur les rapports qui doivent nous unir à lui, combien puissants et intimes ils nous apparaissent !

Et cette lumière se fait plus vive encore si, après avoir considéré dans son principe le mystère de notre prédestination, nous en étudions les conséquences dans l’avenir, à la fin dernière des siècles, à cette heure suprême où, le temps ayant fini sa course, le Fils remettra toute royauté à son Père.

 

Notre glorification en saint Dominique

 

Fils de saint Dominique, où sera notre place dans la splendeur des saints ? En Dieu, sans doute, dans le Christ qui nous sera tout en toute chose ; en Marie, toujours Mère, là-haut, comme elle l’a été ici-bas ; et puis, je n’hésite pas à l’ajouter, en saint Dominique, dans le cœur même du glorieux patriarche. Les dons de Dieu sont en effet sans repentance. Les lois posées par lui se développent dans une harmonie et une fidélité garanties par son infinie sagesse. Notre gloire, là-haut, sera le couronnement même de cette grâce dans laquelle nous avons été prédestinés et conçus. Prédestinés en saint Dominique, nous serons glorifiés en saint Dominique. La famille dominicaine, de toute éternité voulue et organisée de Dieu pour une fin spéciale au sein de l’immense famille du Christ, après avoir, dans le temps, rempli son rôle providentiel, se retrouvera là-haut, dans l’intégrité de sa prédestination première, c’est-à-dire en saint Dominique, vivifiée de sa grâce patriarcale, transformée dans les rejaillissements de sa gloire, abritée encore dans ce cœur lui-même où Dieu plaça ses origines et où, après y avoir puisé sa vie, dans le temps, elle doit goûter l’éternel repos, et, en lui et avec lui, chanter la louange sans fin. Pendant les jours de sa vie mortelle, nous disent les vieilles chroniques, aux heures de la psalmodie et de la prière, au milieu du chœur, la voix de Dominique s’élevait, ardente, embrasée, pour entraîner et soulever les frères : Viriliter, fratres, aimait-il à redire. En ce jour de la louange sans fin, dans l’embrasement de l’éternelle et suprême psalmodie, n’est-il pas permis à notre dévotion et à notre foi de contempler Dominique encore dans la flamme de sa voix, dans le rythme de son cœur et de son geste, entraînant ses enfants au cantique embrasé de l’éternel amour ?

 

Notre vocation et notre vie en saint Dominique

 

Voilà notre éternité : en Dominique et avec Dominique toujours. Vous entrevoyez la conclusion : ces visions d’éternité ne placent-elles pas dans une lumière décisive et victorieuse notre vie dans le temps ? La gloire est-elle autre chose que la grâce épanouie et élevée à sa plus haute puissance ? L’intimité de notre union à saint Dominique, préparée par notre prédestination et si vivante aux siècles éternels, ne nous dit-elle pas mieux que tout raisonnement combien profonde elle doit être dans le temps et combien vigoureux doit se conserver le lien de dévotion et d’amour tressé par Dieu lui-même pour nous rattacher fortement et sans fin à notre bienheureux père ?

Et ce devoir apparaît non moins pressant encore à la clarté d’une considération nouvelle, que nous ne saurions négliger : n’oublions pas que notre vocation dominicaine a été achetée et réalisée par saint Dominique au prix des sacrifices les plus durs.

Quand, en effet, au cours de ses pérégrinations apostoliques, Dominique, solitaire et attristé par la vue de l’hérésie triomphante, parcourait les plaines du Languedoc ; quand, moqué, contredit, persécuté, il allait, jetant au ciel le grand cri de son âme d’apôtre : « Seigneur, que vont devenir les pécheurs ? » ; quand, dans ses longues journées de voyage, laissant ses compagnons le devancer, il s’entretenait cœur à cœur avec son Sauveur bien-aimé, ou bien, de sa grande voix, jetait aux échos de la plaine les strophes de l’Ave maris Stella ou du Veni Creator, que demandait-il à l’Esprit divin et à la Reine du rosaire ? Sans doute la conversion du peuple hérétique qui l’entourait, mais aussi et sans doute, il est bien permis de le penser, il demandait et il appelait de toute son âme les légions futures des prêcheurs ; l’œuvre conquérante qui devait le multiplier et le perpétuer dans l’Église ; ces lumières du monde, ces athlètes de la foi, ces prêcheurs qui seraient les ouvriers de l’avenir, les ouvriers de la moisson dont il percevait déjà, à l’horizon, l’aube blanchissante. Pour eux, sans mesure et sans relâche, il prodiguait prières et fatigues, larmes et immolations, en un mot, le meilleur de sa vie.

Voilà donc où notre vocation religieuse prend naissance encore. Après son éveil en Dieu, au foyer de l’éternel amour, elle jaillit des profondeurs mêmes de l’âme de Dominique ; nous sommes les enfants de son cœur, les fruits de sa prière, les trophées de son sang.

Par suite, en ces jours du centenaire, en voyant notre bienheureux père si glorieusement exalté, ne nous contentons pas du tressaillement d’une sainte et filiale fierté, prenons encore et surtout conscience du devoir qui s’impose. En face du monde catholique qui l’admire et le chante, que chante et vibre, plus ardente encore au fond de nos cœurs, la filiale tendresse que nous lui devons ! Il est notre père, c’est dans sa grâce que notre vie dominicaine a pris naissance. Soyons ses vrais enfants.

 

Caractère de la dévotion à saint Dominique

 

Mais comment traduire notre dévotion à saint Dominique ? Si, pour ce père bien-aimé, le cœur de ses enfants doit être de feu, de ce feu quelle sera la flamme ? Essayons de le dire.

 

Dans la grâce du saint patriarche

 

La splendeur d’un foyer se mesure à la puissance de ses rayons ; la gloire des fondateurs d’ordre, à l’étendue et à la perfection de leur survivance. Leur vrai triomphe, c’est de voir l’idée éternelle dans laquelle ils ont été conçus se perpétuer à travers les siècles ; c’est de revivre eux-mêmes dans l’âme de leurs enfants. C’est de se retrouver en eux dans la vérité de leur grâce et de leur esprit, dans ce même souffle de vie qui soulève et fait battre leur cœur. Voilà la gloire et la joie profonde des patriarches de la vie religieuse. Voilà la gloire et la joie de Dominique.

 

A l’exemple de nos saints

 

Telle est, par suite, l’ambition qui s’impose à l’âme dominicaine. Ambition, nous aimons à le dire, toujours vivante et agissante aux siècles de son histoire : la biographie de nos saints est à ce point de vue grandement instructive : c’est à la suite et, en quelque sorte, dans le sillage de saint Dominique qu’ils se sont avancés dans la vie ; se rapprocher de lui, s’unir à lui, se fondre en lui dans une perfection croissante, voilà leur incessant désir. Si nous voulions entrer dans le détail, il serait facile de le prouver, mais cela nous entraînerait trop loin. Laissez-moi simplement vous citer un exemple tout récent et qui, entre tous, doit parler à nos âmes : il est emprunté à la vie du révérend père Cormier, que beaucoup d’entre nous ont connu et aimé. Au cœur de ce père vénéré, saint Dominique vivait dans une intensité de pensée et d’amour vraiment admirable : le regarder, l’étudier, l’imiter, le revivre, c’était son incessant besoin. « Ô Dominique, disait-il souvent, venez et vivez en nous. » Appelé à devenir le successeur de saint Dominique dans le gouvernement de l’ordre, et cherchant une devise où s’exprimeraient à la fois et le secret de sa vie intérieure et l’esprit de son magistère, sa pensée se porta sur la grande parole de saint Paul choisie par le saint pontife Pie X comme devise de son pontificat : « Tout instaurer dans le Christ », et, la modifiant dans le sens de sa grâce dominicaine, il disait : « Tout instaurer en saint Dominique » : Instaurare omnia in Dominico, c’est-à-dire tout encadrer dans son souvenir, tout animer de son esprit, tout vivifier de sa grâce, tout consommer dans sa charité. Idéal magnifique, et qui ne peut que séduire nos âmes, vouées à une même vocation.

 

Comment ?

 

Et comment le réaliser ? Voici, ce nous semble, les moyens à prendre :

 

Vivre dans son souvenir

 

Tout d’abord, vivons habituellement du souvenir de saint Dominique. Vous connaissez le proverbe : Ubi amor, ibi oculus. Le regard suit d’instinct l’inclination du cœur, c’est un fait d’expérience, et chacun peut en constater la vérité : quand une sympathie s’éveille en nous, sans retard on veut connaître celui qui en est l’objet, l’œil le cherche, la pensée le suit, on ne peut se séparer de lui.

Eh bien ! Voilà le premier caractère de notre dévotion pour saint Dominique. Est-il nécessaire d’insister, après ce que nous avons déjà dit ? Dominique, source bénie de notre vocation religieuse, forme vivante de notre sainteté, ne doit-il pas éclairer, dans la lumière d’un fidèle et incessant souvenir, la voie quotidienne où nous marchons ? N’est-ce pas là, dans notre vie dominicaine, comme un premier principe qui doit en diriger tout à la fois l’ensemble et le détail ? Y songe-t-on suffisamment ? Est-il chimérique de penser que certaines âmes, dominicaines d’habit et de profession, le sont insuffisamment par le cœur dans leurs rapports avec le bienheureux père ? Sa pensée est étrangère à leur souvenir, son nom est froid sur leurs lèvres, leur vie ne s’imprègne qu’insuffisamment du parfum de la sienne. Exception rare sans doute, mais, une fois encore, est-elle chimérique ?

 

Garder intégral son idéal de vie

 

Et non seulement l’âme dominicaine ne doit pas chercher son idéal en dehors de saint Dominique, mais, cet idéal lui-même, elle doit, avec amour, le conserver et le sauvegarder dans sa belle et virginale intégrité. Elle doit prendre garde de ne pas le transformer, ou, plus exactement, le déformer, au gré de ses conceptions personnelles. Elle doit l’accepter tel que Dieu l’a fait. Il ne saurait appartenir à un religieux de se créer à lui-même son idéal. Il est incarné par Dieu lui-même dans l’âme du fondateur. Son âme de père exprime en traits vivants ce que doit être l’âme de ses enfants. Vouloir accommoder et asservir à des idées subjectives les devoirs de sa vocation serait une tendance gravement répréhensible. En vain chercherait-on à colorer des meilleurs prétextes une telle prétention ; soyons en défiance devant toute innovation s’écartant des données traditionnelles. Rester, sur ce point, fidèle à saint Dominique, c’est, en réalité, rester fidèle à la volonté de Dieu lui-même.

 

Connaître cet idéal plus profondément

 

L’idéal dominicain ainsi soigneusement conservé, et, à l’occasion vaillamment défendu, efforçons-nous de le pénétrer et de nous l’assimiler dans une connaissance toujours plus profonde.

Quand un artiste veut dessiner un portrait, il fait poser la personne devant lui, il ne se contente pas d’un regard rapide, il impose des séances nombreuses et prolongées ; à plus forte raison, cette étude longue et patiente devient nécessaire quand il s’agit de reproduire, non seulement un visage de chair, mais une âme, l’âme d’un saint, l’âme de saint Dominique, où l’humain s’efface presque et disparaît dans la splendeur du divin ; il faut une étude laborieuse. Que dis-je ? L’étude elle-même ne saurait suffire. Au-delà de l’effort humain, la grâce de Dieu s’impose, la prière doit se joindre à l’étude ; c’est surtout dans le recueillement et dans l’oraison que le mystère se dissipe et que l’éclat de la grâce, véritable physionomie des saints, se dévoile. Seul, l’Esprit de Dieu, qui crée les saints, peut nous les révéler ; seul, il nous manifestera la réalité intérieure de saint Dominique ; c’est uniquement dans sa lumière que la douce et glorieuse physionomie de notre père sortira de l’ombre où elle se dérobe pour se préciser à notre regard intérieur, dans l’éclat ravissant de sa sainteté et de ses vertus.

 

Retrouver et revivre l’âme de notre père

 

Mais la dévotion vraie ne peut pas se borner à une simple connaissance, si approfondie soit-elle : après s’être rassasiée de la vue de l’objet aimé, elle veut s’unir à lui, se l’assimiler, entrer avec lui dans une unité aussi parfaite que possible. C’est l’irrésistible tendance de l’amour : Amicitia pares invenit aut facit.

Eh bien ! Voilà ce que veut et ce que doit réaliser l’âme éprise de saint Dominique. Elle veut le revivre, c’est la grande obligation de sa vocation : obligation glorieuse, mais aussi combien laborieuse et difficile ! Ne l’oublions pas : saint Dominique habite sur les plus hauts sommets, les sommets de Dieu ; là se dresse sa tente intérieure et apostolique. Dans sa vie, Dieu n’est pas un simple souvenir, une halte rapide, un incident passager, c’est un séjour habituel, un permanent contact, une communion incessante à tout ce qu’il est, un écoulement sans fin de tout son être en lui ; sa vie est un regard toujours avide, un désir jamais assouvi, un élan qui toujours soulève, et, dans ce regard, ce désir, cet élan, son âme avec toutes ses puissances passe, ardente, assoiffée, trouvant là son repos et sa joie, joie qui tout à la fois la rassasie et l’affame, la creuse et la remplit.

Ce n’est pas tout. De même que la vie de Dieu n’est pas entièrement dans le mystère de ses communications intimes, mais qu’elle s’épanche encore au-dehors dans l’irrésistible élan d’une infinie bonté, de même la vie de Dominique ne s’épuise pas dans la divine plénitude qui est son partage : elle fait rejaillir à l’extérieur sa surabondance : et de là sa vie apostolique, son zèle dévorant, les conquêtes de son apostolat.

Mais apostolat toujours divin au sein de ses activités humaines : quelque loin que son zèle l’emporte, à l’exemple du Dieu de son cœur, qui se donne pleinement sans jamais sortir de lui-même, Dominique se livre, lui aussi, aux âmes sans jamais descendre des hauteurs où il habite, sans jamais sortir de la société du Dieu qui le possède, toujours fixé en ce Dieu, son centre et son repos, d’autant plus retenu par le ciel qu’il est plus livré à la terre…Voilà saint Dominique !

 

Tâche difficile mais réalisable

 

Oui, vocation difficile que la vocation dominicaine, il faut en convenir : d’elle, comme du royaume des cieux, il est vrai de dire que, seuls, les violents la peuvent ravir.

Toutefois, j’ai hâte de l’ajouter, si l’ascension vers les cimes où Dominique appelle ses enfants est laborieuse, elle reste toujours possible. Pour l’âme avide de perfection, le devoir de monter et de planer s’accompagne toujours des grâces nécessaires : Dieu ne refuse jamais son secours à l’âme de bonne volonté.

Ce secours, comment l’obtenir ?

 

Par notre confiance filiale

 

La réponse est facile : par une toute filiale confiance en saint Dominique.

Idéal élevé de nos désirs, il est, en même temps, le paternel appui de nos impuissances. Le devoir de nous venir en aide s’impose, en quelque sorte, à son cœur. Être père, n’est-ce pas se donner, et se donner avec ce qu’on a de meilleur ? Et Dominique est père : le père très aimant de toutes les âmes, sans exception, qui composent sa famille religieuse. De par sa vocation patriarcale, il doit nous secourir.

 

Il peut nous secourir

 

Et non seulement il doit nous secourir, mais il peut nous secourir : il a, pour cela, puissance surabondante : sa grâce n’est pas seulement une grâce personnelle, mais une grâce d’état, grâce capitale, grâce plénière, où sa famille trouve tout secours nécessaire pour atteindre sa fin religieuse et dominicaine. Et, de cette puissance, Dominique mourant avait pleine conscience, quand, à ses fils groupés en larmes autour de son lit d’agonie, il disait : « Mes enfants, ne pleurez pas (…) je vous serai plus utile là où je vais que je ne le suis sur la terre. » N’est-il pas opportun et consolant de rappeler ici cette si douce confidence faite à un religieux de Cîteaux pour lequel il avait une vive affection : « Je vous assure une chose que je n’ai jamais dite à personne et dont je vous prie de garder le secret jusqu’à la mort : c’est qu’en cette vie jamais le Seigneur ne m’a rien refusé de ce que je lui ai demandé. » – « Père, s’il en est ainsi – dit le moine – pourquoi ne demandez-vous pas que le maître Conrad, dont les frères désirent si vivement la possession, entre dans l’ordre ? » – « Mon bon père, répondit Dominique, vous parlez là d’une chose bien difficile, mais, si vous voulez passer cette nuit à prier avec moi, j’ai confiance que le Sauveur nous fera cette grâce »;  et, après une nuit de prières, à la première heure du jour, maître Conrad vint frapper à la porte du monastère et, se jetant aux pieds de Dominique, lui demanda l’habit de son ordre.

 

Il veut nous secourir

 

Et non seulement Dominique peut nous secourir, mais encore il veut nous secourir. Quoi de plus touchant, dans sa vie, que sa paternelle tendresse pour ses enfants ? Du fond de l’Espagne, il apporte à ses filles de Prouille des cuillères de bois, et il voyageait à pied, ne cédant jamais son bagage à ses compagnons de route. La nuit, il interrompait ses veilles et ses prières, il parcourait les dortoirs, visitant les frères dans leur sommeil… En cours de route, il fait un miracle pour donner du soulagement à un frère convers fatigué et défaillant. A plusieurs reprises il multiplie les pains pour subvenir aux besoins de la communauté. Et il fait non seulement des miracles, en vue du nécessaire, mais pour donner à ses enfants l’agréable et le superflu. Rappelons-nous le parloir de Saint-Sixte, où il fait circuler parmi les frères et les sœurs une coupe miraculeuse, où chacun, à son aise, peut se désaltérer, sans que le contenu s’épuise.

Et non seulement la condescendance de saint Dominique pourvoit aux besoins de ses enfants, mais elle apparaît encore toute miséricordieuse à leurs faiblesses mêmes : ainsi, à Prouille, au jour de la dispersion des frères, envoyés à travers le monde, pour prêcher, fonder des couvents, et cela sans ressources et sans argent : un d’entre eux, Jean de Navarre, se refuse à partir dans de telles conditions. Ému de voir un frère prêcheur si peu confiant en la Providence, Dominique se met à pleurer et se jette aux pieds de cet enfant de si peu de foi, mais en vain ; il ne peut vaincre son obstination et, finalement, pitoyable à tant de faiblesse, il lui fait remettre douze deniers – vraie miséricorde d’un cœur de père ! Allons donc à lui dans la plus entière confiance.

 

Par une dévotion habituelle et profonde

 

Et, faut-il l’ajouter, allons à lui, non pas seulement aux heures de détresse, ce serait par trop égoïste, indigne même de notre vocation. Ce n’est pas sur le besoin d’un jour que doit reposer notre confiance ; elle doit s’appuyer sur une réalité plus haute, totalement indépendante du créé et de l’éphémère. Elle doit s’appuyer en Dieu lui-même, sur cette volonté adorable qui, par suite, toujours vivante, en tout temps et en tout lieu, nous sollicite et s’impose à nous. Voilà la base solide de notre dévotion à saint Dominique.

Ce n’est donc pas une dévotion facultative, dont, à notre gré, nous pouvons vivre ou nous désintéresser : de par la nécessité elle-même de notre prédestination, elle s’impose à nous.

Ce n’est pas une dévotion passagère, intermittente, une impression fugitive, un éclair qui brille et disparaît, mais une disposition stable, un état habituel et permanent, le flot nécessaire d’une vie dont la source est, en nous, toujours vivante et jaillissante.

Ce n’est pas une dévotion de formules et de pratiques, une dévotion de sentiment évoluant à la surface de notre vie spirituelle, mais une réalité intérieure, profonde, en liaison étroite avec l’union à Dieu, fin suprême de notre vocation.

C’est donc au centre même de notre vie spirituelle que s’enracine la dévotion à saint Dominique. Elle est là comme une de ses richesses les plus précieuses, un de ses ressorts les plus puissants et les plus actifs.

 

Par une communion ardente à sa vie

 

Par suite elle doit, non seulement, comme nous l’avons dit, tenir l’âme en présence de saint Dominique, non seulement la rapprocher de son cœur dans un attrait tout filial, mais encore, dans un élan plus efficace et plus décisif, elle doit la soulever, la porter à un état d’union de véritable intimité avec ce père bien-aimé ; à cette unité qui est, par excellence, le rêve même de l’amour.

La perfection de l’âme chrétienne consiste à revivre le Christ dans sa plénitude, de manière à pouvoir redire, en toute vérité, avec l’apôtre : « Ce n’est pas moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi. » La perfection de l’âme dominicaine ne saurait être différente, mais toutefois avec une modalité spéciale, qui lui est une lumière et une force. Elle revit le Christ, mais en saint Dominique, dans la grâce particulière de saint Dominique. Elle ne marche pas seule à sa conquête : elle y va avec toutes les richesses et toutes les puissances de son bienheureux père, dans une communion ardente et incessante à ses vertus, à ses dispositions, à ses sentiments, à ses intentions, à ses mérites, à son amour, à ses mystères, à tout ce qu’il est : car, en vérité, tout cela est à elle, c’est son héritage et son patrimoine, car, si tout ce qui est au Fils est au Père, tout ce qui est au Père est au Fils : convaincue pleinement de ses droits et de sa filiation surnaturelle, elle entre, par une foi vive, dans le cœur et la vie de son bienheureux père, elle s’approprie, dans un désir véhément, tout ce qu’il est et tout ce qu’il possède ; comme Jacob, revêtu des habits d’Ésaü, elle revêt sa petitesse personnelle, sa pauvreté et son insuffisance, de la splendeur de sa grâce et de ses mérites, et ainsi revêtue, transfigurée, en quelque sorte, dans l’irrésistible élan d’une confiance filiale, elle s’avance, en sa vie dominicaine, à la conquête de son Dieu et à sa transformation dans le Christ.

Oh ! si nous comprenions ainsi notre belle vocation ; si nous la considérions dans cette union permanente avec saint Dominique, si nous étions convaincus qu’elle est une intimité vitale et profonde, une communion incessante à sa vie, un incessant commerce d’amour avec son âme, une société, une fusion, une pénétration, une unité aussi parfaite que possible, un élan et  un essor de toutes nos énergies et de tous nos instants, pour réaliser tout cela sans retard, comme notre vie serait vite transformée ! Quelle sainteté croissante ! Quelle ardeur, quelle efficacité d’apostolat, quelle splendeur pour l’ordre ! Quel secours à l’Église, quelle gloire pour Dieu !…

Que notre vie religieuse et dominicaine s’imprègne donc, de plus en plus, de cette intimité avec notre bienheureux père. Dans la voie où nous cheminons, voie si remplie d’écueils de toute sorte, que Dominique soit toujours avec nous et en nous, lumière de nos ignorances, appui de nos faiblesses, consolation de nos peines, confident de nos joies, compagnon de nos luttes, modèle de nos efforts, fidèle gardien de nos intérêts, soutien de notre persévérance ; et ainsi deviendra pleinement féconde cette paternité spirituelle dont Dieu l’a revêtu à notre endroit ; ainsi nous vivrons en plénitude la grâce de notre vocation ; nous serons d’autant plus religieux, d’autant plus saints, que nous serons plus parfaitement dominicains.

Dans son humilité, Dominique mourant voulait être enseveli sous les pieds de ses frères ; mais, vous le comprenez sans peine, ce n’est pas sous nos pieds qu’il doit reposer et vivre, mais au plus intime de notre être, et, je n’hésite pas à le dire, ce séjour au cœur même de ses enfants lui sera plus précieux que la splendeur de ce mausolée magnifique qui abrite ses restes et que le génie humain, dans une de ses inspirations les plus pures, lui a élevé dans l’église du couvent de Bologne ; et ainsi nous mériterons que se réalise sur nous la promesse si consolante de l’Esprit-Saint au livre de l’Ecclésiastique : In opere et sermone honora patrem tuum, ut superveniat tibi benedictio : la bénédiction des patriarches, symbole et assurance de la bénédiction du Très-Haut, sera notre partage. Que ce soit le fruit de ce centenaire et la récompense de la ferveur avec laquelle nous l’aurons célébré.

 

L’éclat du centenaire dans le midi, berceau de l’ordre

 

Tous les couvents de la province ont rivalisé de zèle pour lui donner un éclat digne de leur filiale dévotion : ce m’est une joie très vive de le constater.

Toulouse donna le signal avec une incomparable solennité, que vinrent rehausser la présence et la parole du révérendissime maître général de l’ordre ; Marseille, Biarritz, Bordeaux ont suivi avec un éclat très apprécié, et demain Saint-Maximin viendra clore ces manifestations avec une piété non moins vive et digne de la place importante qu’il occupe dans la province. Les monastères de nos sœurs, après celui de Prouille, ont eu également leurs solennités. Dans le lointain des océans, notre mission du Brésil elle-même a fait dignement écho à ces fêtes de France. Depuis le Triduum célébré à Rio de Janeiro et présidé par Son Excellence le Nonce apostolique, jusqu’aux fêtes célébrées à Conceiçâo de Araguaya par Mgr Sébastien Thomas dans sa nouvelle cathédrale inaugurée et consacrée en ce même jour, saint Dominique a été hautement honoré et chanté. La province a dignement payé son tribut à la gloire de son bienheureux père.

Ce devoir s’imposait particulièrement à son cœur. Elle ne pouvait oublier que ce midi de la France a été le berceau choisi de Dieu pour la fondation de l’ordre des prêcheurs ; sous son ciel, Dominique a entendu l’appel divin à l’apostolat, et, dans ses sillons, il a jeté le premier germe de cet arbre magnifique qui, depuis des siècles, couvre le monde de sa puissante ramure.

Puisse la province de Toulouse trouver dans cette grâce de ses origines, avec une filiale confiance en saint Dominique, une généreuse fidélité aux résolutions qui doivent découler de ce centenaire.

 

Nos résolutions de vie

 

Ces résolutions, qui nous les indiquera ? Inutile de les chercher au loin, demandons-les à Dominique lui-même. Interrogeons son cœur de père, à l’heure suprême de sa mort, à cette heure où l’âme, déjà dégagée de la terre, seule en face de son Dieu, contemple la vérité dans une pure lumière et parle déjà les paroles de l’éternelle vie ; sur les lèvres mourantes, recueillons la révélation suprême de notre vocation.

 

Consignes suprêmes du fondateur

 

Cette mort, digne couronnement d’une vie toute divine, se revêt d’un caractère d’émouvante grandeur. Dominique en avait eu révélation. Un jour qu’il soupirait ardemment après la dissolution de son corps, Notre Seigneur, sous la forme d’un jeune homme d’une grande beauté, lui apparut : « Viens, mon bien-aimé, lui dit-il, viens au foyer de l’éternelle joie. » Et, quelques jours plus tard, à Bologne, au retour d’un fatigant voyage, une fièvre violente le saisit : pour le soulager et lui faire respirer un air plus pur, on le transporta à la campagne, mais, la fièvre croissant toujours, il demande à revenir au monastère : il voulait mourir au milieu de ses enfants pour être enseveli sous leurs pieds. Autour de sa couche d’agonie, il appelle d’abord les novices et, avec les plus douces paroles, les exhorte à la fidélité, aux devoirs de leur vocation. Il fait ensuite venir auprès de lui douze frères parmi les plus anciens, et, en leur présence, tout haut, fait au frère Ventura la confession générale de sa vie propre. Quand elle est terminée, il ajoute :

La miséricorde de Dieu m’a conservé jusqu’à ce jour une chair pure et une virginité sans tache ; si vous désirez la même grâce, évitez tout commerce suspect, c’est la garde de cette vertu qui rend le serviteur agréable au Christ et qui lui donne gloire et crédit devant le peuple. Persévérez à servir le Seigneur dans la ferveur de l’esprit. Appliquez-vous à étendre cet ordre qui n’est que commencé. Soyez stables dans la sainteté et l’observance régulière. Croissez dans la vertu.

 

Le testament du père

 

Et, cela dit, après avoir dans un si haut relief placé la pureté du frère prêcheur, son amour pour l’ordre, la ferveur qui doit l’animer, le zèle des saintes observances, le devoir d’une vraie sainteté, sa voix se fit plus solennelle, comme si, dans ce programme de vie dominicaine, il voulait aller plus loin et monter plus haut encore. Employant la forme sacrée du testament, il ajouta :

« Mes frères bien-aimés, voici l’héritage que je vous laisse, comme à mes vrais enfants : ayez la charité ; gardez l’humilité ; possédez la pauvreté volontaire. »

… Cela dit, sa mission terrestre achevée, face à l’éternité, il fit cette prière :

« Père saint, j’ai accompli votre volonté ; ceux que vous m’avez donnés, je les ai gardés ; maintenant, je vous les recommande, conservez-les, gardez-les. »

Ce furent ses dernières paroles : dans ce suprême effort, qui livrait à ses fils ses volontés de patriarche et de père, son cœur cessa de battre.

Voilà le testament de saint Dominique. Ce testament, gardons-le dans une filiale piété ; qu’il soit le vrai trésor de nos âmes religieuses, la vive lumière de notre vie.

Un testament est toujours chose sacrée, à plus forte raison si c’est le testament d’un père, si ce père est un saint, et un saint glorieux entre tous. Combien grande, alors, son autorité ! Quelle vénération éveillée au cœur de ses enfants !

Le testament de saint Dominique est admirable : dans sa substantielle brièveté, la vie spirituelle est tout entière concentrée et vivante.

« Ayez la charité », c’est-à-dire, vivez de la vie de Dieu lui-même… car Dieu est charité : « Celui qui demeure dans la charité, demeure en Dieu, et Dieu demeure en lui. » Dans ce mot, si simple et si rapide, la vie du frère prêcheur est toute orientée et fixée, et même admirablement soulevée sur les hauteurs, où elle doit s’épanouir et rayonner.

Mais ce trésor de charité et de vie divine, l’homme, ici-bas, le porte dans un vase fragile… le vase de sa nature déchue ; Dominique ne l’ignore pas, et voilà pourquoi il ajoute : « Possédez la pauvreté volontaire », écartant par là l’ennemi du dehors, la cupidité, « source de tous les maux » ; voilà pourquoi il dit encore : « Gardez l’humilité », coup droit et décisif contre l’ennemi du dedans, le moi, l’amour-propre, foyer de toute convoitise et de toute révolte.

Voilà donc la consigne suprême de Dominique pour les combats de la sainteté et de l’apostolat… Vivante affirmation de ce qu’il avait été toujours lui-même. Pauvre, d’une pauvreté qui le faisait se réduire au plus strict nécessaire : humble, d’une humilité qui en tout et toujours le tenait sous les pieds de toute créature… et, dans la pureté radieuse, conséquence de ces renoncements, vivant dans une plénitude admirable la vie de la charité, la vie même de Dieu.

Cette vie de Dieu, cette vie en Dieu, c’est ce qui le caractérise essentiellement. Ses contemporains ne nous disent-ils pas qu’il parlait toujours et uniquement de Dieu ou avec Dieu ? De Deo vel cum Deo. Et ce mot, qui traduit si bien son âme et apparaît comme la véritable devise de sa vie, il voulut qu’il fût gravé au livre des constitutions de son ordre… et aujourd’hui, il y brille toujours encore, fixant ainsi, à tout jamais, d’un trait ineffaçable, la physionomie du frère prêcheur.

Ce mot sacré, étoile bénie de notre vocation dominicaine, gravons-le surtout profondément au plus intime de nos cœurs… Et ainsi, à l’exemple de saint Dominique et selon la grande parole de l’apôtre saint Paul, nous serons « des hommes de Dieu ».

 

Notre supplication, dans l’exil, vers notre père

 

Les dispositions qu’à l’heure de sa mort et avec une si vive instance le saint patriarche recommandait à ses enfants, témoins de son trépas, il nous les demande encore et toujours à nous-mêmes. Débordant le temps et l’espace, son regard traversait les siècles, sa parole atteignait sa postérité tout entière et s’adressait à chacun de nous. Reconnaissons la voix de notre père, répondons filialement à son appel… et travaillons à devenir, comme lui, des hommes de Dieu… Dans ce seul mot se résument toute sainteté et toute grandeur… Qu’à le réaliser dans notre vie dominicaine se concentre le meilleur de nos forces et que désormais il soit l’unique objet de nos désirs, dans la belle prière à saint Dominique, familière à nos lèvres et par laquelle j’aime à clore ces lignes :

« Ô merveilleux espoir, qu’à l’heure de votre mort vous avez laissé à vos enfants éplorés, leur promettant dans leurs détresses votre paternelle assistance. Accomplissez, ô père, ce que vous avez promis ; aidez-nous de vos prières ! Ô vous, qui, par tant de prodiges, avez fait éclater votre puissance, obtenez-nous le secours du ciel, mettez fin aux maux qui nous accablent ; accomplissez, ô père, ce que vous avez promis, aidez-nous de vos prières. Pour la gloire du Père, la gloire du Fils, la gloire de l’Esprit-Saint (…). Accomplissez, ô père, ce que vous avez promis ; aidez-nous de vos prières. »

Que saint Dominique entende ces appels de nos âmes et bénisse notre province de Toulouse.

Saint jour de Pâques, 21 avril 1935

Marseille — Couvent de Saint-Lazare

 

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 15

p. 99-116

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