La nature et la grâce dans l’éducation (II) Le sujet de l’éducation
par le frère Jean-Dominique O.P.
« Qui de vous, s’il veut bâtir une tour, ne s’assied pas auparavant pour calculer la dépense nécessaire et voir s’il a de quoi l’achever ? (…) Ou quel roi, s’il va faire la guerre à un autre roi, ne s’assied d’abord pour examiner s’il peut, avec dix mille hommes, faire face à l’ennemi qui vient l’attaquer avec vingt mille ? » (Lc 14, 28-32) L’architecte, en effet, fait une analyse minutieuse du terrain avant de se mettre à l’ouvrage. Le chef d’armée évalue les forces de l’ennemi.
C’est pourquoi, après avoir étudié le but de l’éducation chrétienne [1], il nous faut considérer son point de départ. Qui est ce poupon d’un jour ou d’une semaine que l’on rend à sa mère au sortir des fonts baptismaux ? Quelles sont ses dispositions vis-à-vis du bien ? C’est la question du sujet de l’éducation, sa cause matérielle. On comprend aisément son importance. Le paysagiste choisira les espèces d’arbres qu’il plantera en fonction du sol qu’il veut boiser. Le médecin adapte le remède au mal du patient. De même, une méthode d’éducation ne sera bonne que si elle correspond à l’état concret de l’homme. S’il veut être efficace, l’éducateur doit se débarrasser de tout a priori subjectif et se mettre à l’école du réel.
Deux méthodes se proposent de nous guider dans cette analyse. La première est celle de la philosophie. Partant de l’observation des vivants, elle dégage les éléments fondamentaux de la vie humaine : le corps et ses lois physiologiques, la sensibilité, l’intelligence, la volonté libre, les liens du corps et de l’âme. Ce point de vue est fondamental, bien sûr, mais nous ne nous y arrêterons pas ici, le considérant comme acquis. Notre propos étant d’étudier les rôles respectifs de la nature et de la grâce dans l’éducation, nous devons éclairer notre sujet par une autre lumière, celle de la foi. C’est elle qui nous livrera le secret des ressorts moraux et des vrais besoins de l’enfant à élever.
L’humanité ayant une histoire, l’étude, même succincte, des étapes successives par lesquelles elle est passée nous fera comprendre son état présent.
La justice originelle
« Puis Dieu dit : “Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance, et qu’il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur les animaux domestiques et sur toute la terre, et sur les reptiles qui rampent sur la terre”. – Et Dieu créa l’homme à son image ; il l’a créé à l’image de Dieu » (Gn 1, 26-27). – « Et Dieu vit tout ce qu’il avait fait, et cela était très bon » (Gn 1, 31). – « Dieu a fait l’homme droit » (Eccl 7, 28). Ces versets de l’Écriture nous révèlent le plan de Dieu sur l’homme. Il l’a constitué dans un état d’innocence et de droiture et l’a préposé au gouvernement du monde. De ce fait Adam jouit d’une grande familiarité avec Dieu puisque, même après le péché, lui et sa femme « entendirent le bruit de Jahweh Dieu passant dans le jardin à la brise du jour » (Gn 3, 8). C’est l’état de la justice originelle.
L’homme brille alors d’une triple beauté. La première est celle d’une nature aux qualités exquises : une intelligence pénétrante, une volonté ferme, une sensibilité très délicate, servante docile de l’âme. De plus, cette nature déjà excellente reçut un éclat supplémentaire : du fait qu’il est une créature matérielle, l’homme est en effet soumis à l’ignorance, aux sollicitations de la concupiscence, à la souffrance et à la mort. Dieu voulut pallier ces défauts par des dons rectifiant l’homme selon ces quatre directions, ce sont les dons préternaturels. Ils sont purement gratuits, mais restent dans l’ordre de la nature. Le premier donnait à l’âme une telle emprise sur le corps qu’elle le faisait participer à sa propre immortalité. Le don d’intégrité assurait la soumission parfaite de tous les appétits inférieurs à l’âme. L’impassibilité l’immunisait contre la douleur physique ou spirituelle. La science infuse donnait à Adam, mais à lui seulement, une connaissance remarquable des réalités naturelles et des vérités surnaturelles nécessaires à la conduite de sa vie et à l’enseignement qu’il devait transmettre à l’humanité.
Aussi belle que soit la nature humaine perfectionnée par les dons préternaturels, elle n’est cependant voulue par Dieu que comme le support d’une beauté supérieure, celle de la grâce. L’Écriture nous présente en effet l’état d’Adam comme celui d’une amitié avec Dieu, d’une ressemblance et d’une intimité surnaturelles. Dieu ne voulut pas se contenter de voir en Adam et Ève des créatures, mais un fils et une fille. Il voulut les aimer comme un père. Il les fit participer à sa propre vie trinitaire d’une manière qui dépasse toute conception créée. Dès sa création, donc, Adam reçut l’organisme surnaturel de la grâce, des vertus et des dons du Saint-Esprit. L’homme n’a jamais été dans un état de nature pure, c’est-à-dire avec une nature qui aurait été droite mais sans la grâce [2].
Ce rappel sur l’état originel de l’homme nous livre déjà deux indications précieuses au sujet de l’éducation qui nous aideront à comprendre la suite des événements.
L’unité morale de l’homme
L’homme est composé d’une grande variété de puissances, chacune étant comme un moteur qui se porte vers un objet propre. L’intelligence recherche le vrai ; la volonté le bien ; la vue la couleur. Comment assurer l’unité d’une mosaïque si disparate ? Ces facultés ne vont-elles pas se gêner dans leur exercice respectif ? Une comparaison nous donnera la réponse. Dans une compagnie militaire, les soldats, les sous-officiers, les officiers ont des fonctions et des compétences très variées. La cohésion de l’ensemble n’est réalisée que si chacun fait tout ce qui dépend de lui pour assurer le bien commun. C’est alors seulement que la compagnie sera opérationnelle. De même, l’unité morale d’un homme se tire de la fin ultime. C’est dans la recherche délibérée de la béatitude que toutes les puissances trouvent leur principe d’unification, de cohésion. Il revient donc à la volonté éclairée par l’intelligence de faire converger toutes les facultés de l’homme, de les aimanter dans la poursuite d’une même fin dernière. Elle les monopolise toutes dans le service d’un bien unique.
Dans un état de nature pure (nature humaine sans la grâce et sans le péché), ce pôle réalisant la connexion de toutes les puissances aurait été la béatitude naturelle, à savoir la connaissance et l’amour naturels de Dieu. L’unité morale de l’homme aurait donc été réalisée par la force naturelle de la volonté. L’emprise de l’âme sur le corps aurait été suffisante pour le faire œuvrer tout entier à cette fin dernière naturelle.
Mais Dieu voulut qu’il en fût autrement. En élevant Adam à l’ordre surnaturel dès l’instant de sa création, il l’établit dans un équilibre supérieur. La fin ultime des facultés humaines ne serait point naturelle, mais surnaturelle. Leur principe d’unification ne serait pas proportionné à la nature, ne serait pas à hauteur d’homme. Ce serait la vision de Dieu ou rien. L’unité morale et l’équilibre humain ne seraient possibles que sous la domination de la grâce et par l’attirance de la béatitude surnaturelle.
Une image illustre cet état de choses : jetons quelques aiguilles pêle-mêle sur une table. Chacune indique une direction, mais elles sont enchevêtrées. Il règne le plus profond désordre. Passons maintenant un aimant au-dessus de la table, à la distance où le champ magnétique dressera les aiguilles tout en laissant une de leurs extrémités en bas. Nous voyons alors toutes les aiguilles orientées dans la même direction, en ordre parfait. Leur unité leur vient d’une « nature » supérieure, celle du champ magnétique. Dans le cas de la justice originelle, les aiguilles représentent les facultés naturelles. Elles tendent chacune vers un but propre. L’aimant représente Dieu qui veut réaliser la connexion de tout l’organisme moral de l’homme par le champ magnétique de sa grâce. Tel est l’état de choses voulu par Dieu, que l’homme ne tienne debout que soulevé par une force d’une nature supérieure et dont il n’ait pas la maîtrise.
Sans anticiper sur ce qui va suivre, nous pouvons recevoir une précieuse indication pour notre sujet. L’éducation nous apparaît comme la restauration d’une unité. Il s’agit de retrouver la cohésion des différentes puissances de l’homme par un service supérieur.
La liberté
Dans son traité sur la grâce, saint Thomas se pose la question suivante : L’homme sans la grâce peut-il ne pas pécher [3] ? Dans la réponse, le docteur commence par envisager l’état de l’homme avant le péché originel. « Dans l’état de nature intègre, même sans la grâce habituelle [4], l’homme pouvait ne pécher ni mortellement ni véniellement [5]. » De ce fait « dans l’état de nature intègre, l’homme pouvait accomplir tous les préceptes de la loi : sinon, dans cet état, il n’aurait pas pu ne pas pécher, puisque pécher n’est rien d’autre que transgresser les commandements divers [6] ». Or ce qui aurait valu pour un état de nature intègre s’est vérifié a fortiori dans la justice originelle. Adam et Ève jouissaient d’une liberté supérieure, en ce sens qu’ils pouvaient ne pas pécher. Leurs facultés se trouvaient à même d’agir droitement avec constance et facilité. Leur marche vers le bien était légère et assurée.
Cet homme dans un état parfait nous apprend ce qu’est la vraie liberté. Elle est la maîtrise de soi qui permet de ne pas pécher. Elle est la force de la volonté qui surmonte tous les obstacles au bien.
Une expérience quotidienne nous en fournit une image concrète. Lorsque nous marchons, nous mettons en jeu notre puissance motrice et, si nous sommes en bonne santé, nous nous flattons de pouvoir avancer sans boiter, enjamber des obstacles, et même courir. Il ne viendrait à l’idée de personne d’envier cet homme à la démarche lourde et trébuchante, qui est prêt à tomber à la première difficulté. La puissance motrice est l’image de notre volonté. C’est celle-ci qui met en mouvement tout notre organisme moral. La bonne santé de cette faculté, son exercice normal et facile, c’est la liberté. La liberté est la maîtrise de la volonté sur l’homme tout entier, qui lui permet d’éviter les embûches. Elle est l’aisance à se mouvoir dans le bien, la sécurité de l’homme à atteindre sa fin. La facilité à pécher, au contraire, la fragilité intérieure qui nous rend le mal si proche ou même sympathique, sont des singeries de la liberté. Elles n’en ont ni la joie ni la beauté. Elles sont une maladie de l’âme.
A la base d’une œuvre d’éducation, il faut avoir une idée juste de la liberté, car « les dons de Dieu sont sans repentance » (Rm 11, 29). L’homme a connu un état de liberté parfaite, qui reste en lui comme la nostalgie d’une patrie perdue. Il garde le besoin d’unité et de liberté. L’éducation consistera précisément à le dégager progressivement des chaînes qui lui rendent le bien difficile et à l’établir dans la liberté des enfants de Dieu.
Le premier péché
Le récit de la chute de nos premiers parents est suffisamment connu pour que nous n’ayons pas à le reprendre. Le commentaire qu’en donne Pierre Lombard est spécialement intéressant. Il commence par nous montrer la difficulté, pour le diable, de faire pécher ces deux saints, Adam et Ève. Le tentateur se résout donc à s’attaquer d’abord à la plus faible, Ève, pour s’en prendre à Adam avec plus d’assurance, en cas de succès. Pour ne pas se dévoiler tout de suite, le démon commence par une interrogation, pour tâcher de deviner, à travers la réponse d’Ève, par où il pourrait la faire tomber. « Pourquoi Dieu vous a-t-il commandé de ne pas manger de tous les arbres du paradis ? La femme lui répondit : Nous pouvons manger du fruit des arbres qui sont dans le paradis. Mais du fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu nous a commandé de ne pas en manger, ni le toucher, de peur que, peut-être, nous mourrions » (Gn 3, 1). « C’est par cette parole qu’elle a ouvert la porte au diable, dit Pierre Lombard, lorsqu’elle a dit : de peur que, peut-être, nous mourrions. » Car l’auteur du livre des Sentences comprend le mot ne forte moriamur comme un dubitatif, auquel le tentateur répondra par une négation stricte.
C’est pourquoi le diable dit aussitôt à la femme : « Vous ne mourrez absolument pas. »(…) Regardez attentivement l’ordre et le déroulement de la perte de l’homme. D’abord Dieu avait dit : « Quel que soit le jour où vous en mangerez, vous mourrez. » Puis la femme dit : « De peur que, peut-être, nous mourrions. » Enfin le serpent dit : « Vous ne mourrez pas du tout. » Dieu affirme, la femme le dit sous le mode du doute, le diable nie. Celle donc qui douta s’éloignait de celui qui affirmait (Dieu), et s’approchait de celui qui niait (le diable) [7].
Cette présentation de Pierre Lombard met le doigt sur le centre vital du premier péché et de notre perte. Ève se permet de discuter, de relativiser l’affirmation de Dieu [8]. Elle s’interpose entre Dieu et son commandement. Elle prend la place du législateur. Ce faisant, elle refuse les limites que Dieu lui avait imposées, elle recherche une perfection au-delà de sa mesure propre [9].
Ce cri d’indépendance s’amplifie avec le péché d’Adam que saint Thomas résume selon deux directions : dans l’intelligence, c’est la prétention de « déterminer par les seules forces de la nature ce qui est bien ou mal à faire, ainsi que de savoir à l’avance par soi-même ce qui lui arriverait de bien ou de mal » ; dans la volonté, c’est de « pouvoir atteindre la béatitude par la vertu de sa propre nature ». Autant de prérogatives que Dieu seul possède [10].
La considération de l’infidélité d’Adam et d’Ève est riche de leçons pour une doctrine de l’éducation, car ce péché n’est pas seulement le premier de notre histoire, il est aussi le prototype de tous nos péchés. On le retrouve au fond de tous les tempéraments et à la racine de tous nos désordres, comme les traits d’un père sur le visage de ses fils. Or la faute d’Adam et d’Ève a consisté précisément en cela : une complaisance en soi qui leur fit désirer une dignité qui ne leur était pas réservée. Adam « fut alléché par la promesse du diable, désirant une excellence et une connaissance qui ne lui étaient pas dues [11] ». C’est, en résumé, le refus d’avoir des limites. Chez les âmes fortes, ce travers se traduira par le volontarisme et l’activisme. Dans la piété, ce sera le perfectionnisme, qui rêve d’une sainteté angélique et ne souffre, chez soi, aucune faiblesse. C’est encore, d’une manière plus générale, le refus de nos infirmités physiques ou morales qui nous humilient à nos propres yeux. Ce défaut congénital peut avoir de graves conséquences. Beaucoup de troubles psychologiques et de dépressions ont leur source dans la non-acceptation de l’état de faiblesse où la Providence nous a mis ou de tel handicap. Le fils ou la fille d’Adam et d’Ève se révolte, veut percer le plafond qui l’abaisse, et se brise lui-même.
L’éducateur devra s’en souvenir pour, très tôt, initier l’enfant au support de la condition qui lui est faite. On lui apprendra, par exemple, à terminer un travail commencé, à ne pas faire deux choses en même temps, à prendre le temps de ranger ses affaires, à mettre une mesure à toutes ses activités : le jeu, le repos, la nutrition [12]. Quand il commencera à écrire, on surveillera de près son application et la tenue de ses cahiers bien plus que sa rapidité. On l’initiera aussi à la vie de la nature qui lui enseignera la condition de la créature matérielle, ses limites et ses lenteurs. Autant d’exercices concrets qui l’habitueront à aimer ses limites, à ne vouloir d’autre perfection que celle déterminée par Dieu, à attendre l’heure de la grâce et à marcher à la vitesse de Dieu. On lui rappellera ainsi sa dépendance continuelle de l’action de Dieu et la confiance. Ce regard sur Dieu, sur les choses et sur soi, loin de dispenser du combat pour la vertu, le stimule au contraire, en chassant sa caricature hideuse que serait une coquetterie spirituelle et une tension prétentieuse où la nature se retrouve. Elle lui donne le sourire de l’abandon amoureux et de l’humilité active.
Le péché de nature
Lorsque nous péchons, les fruits de notre faute se limitent à notre personne. Ce sont la diminution ou la perte de la grâce, la peine dans l’au-delà. Ce peut être aussi l’hébétude de l’esprit, l’enracinement de nos vices, ou même une maladie corporelle [13]. Mais notre péché n’atteint pas les centres vitaux de notre être. Il n’atteint pas notre nature.
Pour Adam, le cas est tout autre. Établi par Dieu chef de l’humanité, il portait en lui la nature humaine comme un trésor à transmettre. Exceptée la science infuse qui lui était propre, tous les dons surnaturels et préternaturels qui constituaient la dot de la justice originelle étaient des dons faits à la nature. Adam et Ève devaient les transmettre par un acte de la nature, la génération. C’est pourquoi le refus, par Adam, de l’ordre établi par Dieu est un acte qui dépasse de beaucoup la personne du coupable. Elle affecte la nature humaine elle-même. En Adam, le péché personnel devient un péché de nature. « La privation de la justice originelle est un péché de nature en tant qu’il dérive de la volonté désordonnée du premier principe dans la nature humaine, à savoir dans celle du premier père [14]. »
En quoi consiste ce péché de nature ? Il est une inordination foncière de la nature par rapport à Dieu. Nous avons vu déjà comment, au paradis, l’homme recevait son unité morale de la grâce surnaturelle. Celle-ci attirait vers la béatitude la volonté et, par elle, tout l’édifice des facultés humaines. Or, précisément, le premier péché a privé Adam de la grâce. En lui, toutes les puissances ont donc perdu leur pôle d’unification. Au lieu de travailler harmonieusement à l’obtention de leur fin dernière commune, elles se trouvent livrées à elles-mêmes. Chacune tend désormais vers son objet propre, indépendamment du bien de l’ensemble. L’ordre des facultés est radicalement bouleversé. La volonté a perdu son emprise sur les autres facultés.
Saint Paul décrit ce nouvel état de la nature humaine en un mot sévère mais juste : « Nous étions [avant le baptême] fils de colère » (Ep 2, 3). Lorsqu’il considère un homme qui n’est pas en état de grâce, Dieu voit en lui un jeu de puissances qui sont en opposition à sa volonté, c’est une négation pratique de la fin ultime. Avant même de pouvoir s’en rendre compte, l’homme n’est alors que repli sur soi et refus de Dieu. Le mouvement du premier péché s’est réellement inscrit dans la nature même de l’homme.
Il faudra en être bien convaincu pour pouvoir aider l’enfant à se connaître lui-même et à se corriger. Dès son plus jeune âge il est porté à ériger en règle de conduite le premier mouvement de ses puissances. Ce sont d’abord les désirs de ses sens externes (goût, toucher), puis les fantasmes de son imagination ou les impératifs de sa volonté de puissance (caprice, jalousie). On lui fera comprendre peu à peu que son « moi je » est un faux ami et une force de dislocation. Là encore, les occasions ne manquent pas dans la vie de tous les jours pour aider l’enfant à acquérir la maîtrise de ses passions : lui interdire de couper la parole à quelqu’un, ménager des temps de silence, deux minutes, par exemple, avant la prière du soir, ou quelques instants au début d’un repas [15]. Veiller à son attitude et à ses gestes. Le forcer à ne pas s’écouter lors de crises de dissipation ou de mélancolie [16]. Il reviendra à un article sur la nature même de l’éducation (cause formelle) de dégager la place privilégiée de la charité surnaturelle dans cette œuvre de longue haleine qu’est le redressement moral. Il nous suffit ici de constater qu’elle va en sens contraire du mouvement foncier de la nature déchue. Le point de départ de l’éducation sera donc une connaissance lucide de soi-même et la grande loi du renoncement pour restaurer peu à peu l’ordre et la paix voulus par Dieu.
Le péché originel
Le premier péché est dit péché de nature en tant qu’il a affecté la nature même d’Adam et d’Ève. Il est dit péché originel en tant qu’il est transmis par la génération. Avouons que cette expression « péché originel » a quelque chose de troublant. S’il s’agit d’un péché, il comporte une opposition à Dieu, personnelle et responsable. Mais, alors, comment peut-il être « originel » ? Comment est-il possible qu’une culpabilité passe des parents aux enfants ? Suis-je responsable des actes de mes parents ?
L’Écriture sainte, pourtant, est formelle : « Par un seul homme le péché est entré dans le monde, et par le péché la mort. Et ainsi la mort a passé dans tous les hommes, parce que tous ont péché » (Rm 5, 12). « Par la désobéissance d’un seul homme tous ont été constitués pécheurs » (Rm 5, 19).
A la fin du IIe siècle, saint Irénée (mort en 203) reprend cette doctrine avec force : « Nous avons offensé Dieu dans le premier Adam en transgressant son précepte [17]. » « Le Verbe s’est fait chair afin de détruire la mort et de rendre la vie à l’homme. Car nous étions dans les liens du péché, devant naître coupables et sujets à la mort [18]. » C’est aussi l’enseignement constant du magistère de l’Église. Le seizième concile de Carthage (418) en trouve un argument central dans la pratique jamais interrompue du baptême des nouveau-nés [19] in remissionem peccatorum (en remission des péchés). Cela à cause d’un péché contracté par le fait de l’origine : Ut in eis regeneratione mundetur quod generatione traxerunt [20]. « Pour que soit purifié en eux par la régénération [du baptême] ce qu’ils ont contracté par la génération. »
Saint Thomas éclaire ce mystère par une analogie. Lorsque nous agissons, l’impulsion et l’orientation de notre volonté passent dans nos membres. Ceux-ci sont associés non seulement au mouvement physique, mais à la qualification morale de l’acte. On dira par exemple de la médisance qu’elle est un péché de la langue. Un regard déshonnête sera un péché des yeux. La volontariété et la culpabilité passe du principe du mouvement, la volonté, aux instruments qu’il utilise, les membres. Or on peut dire que, d’une certaine manière, tous les hommes sont unis à Adam comme les membres à la tête. Engendrer un enfant, en effet, c’est l’appeler à l’existence, c’est le faire participer à la nature humaine, c’est se l’attacher comme un membre. Il y a dans la génération un aspect dynamique. On peut la voir comme l’acte d’une seule nature recherchant sa taille définitive. Or dans la nature humaine Adam tient lieu de principe et de tête. Il résume en lui, comme une source, tous les actes de génération de l’histoire de l’humanité. Les pères qui descendent de lui restent pour ainsi dire entre ses mains. Ils ne font que transmettre une impulsion. Ils accomplissent l’œuvre de la nature et, donc, l’œuvre d’Adam qui s’agrège des membres nouveaux. De ce fait, par analogie avec l’exemple de l’acte personnel, l’acte de génération transmet le désordre du péché. Cet acte de la nature introduit dans les individus le péché de nature. Tout homme qui descend d’Adam par la génération active communie à sa rébellion.
Mais est-ce bien là un péché ? Peut-on vraiment parler de culpabilité ? Oui, les textes de l’Écriture sainte et du magistère sont explicites. Ce qui se comprend bien : nous a-t-on demandé notre avis avant de nous donner l’existence et telle nature ? Et pourtant, nous sommes bien attachés personnellement par toutes les fibres de notre être à l’une et à l’autre. Nous ne faisons qu’un avec elles et jouissons du même sort. Eh bien ! de même, avant de pouvoir poser un acte moralement bon ou mauvais, tout homme est attaché personnellement au péché de la nature. Son adhésion personnelle à la nature est aussi une communion personnelle à la révolte d’Adam. Il est « constitué pécheur » (Rm 8, 19).
Que dire, alors, des actes volontaires qui vont suivre ? Aucun d’eux n’est indifférent. Ils sont comme les pas successifs du marcheur. Ils font avancer l’homme soit en direction de Dieu, par la grâce prévenante, soit dans le sens du vieil homme. Nos péchés nous font signer la révolte d’Adam. Ils nous associent au grand orchestre des insultes à la Sainte Trinité.
C’est dire l’importance du sens du péché. Un article de Gérard Séverin, psychanalyste, dans le journal La vie pose la question suivante : « Naturellement, s’il bouscule un enfant en sortant de sa maternelle ou s’il en mord un autre dans la cour de récré, il ne s’agit pas d’applaudir ! Mais de là à l’obliger, tout petit, à “demander pardon”(…). » L’auteur s’appuie sur Françoise Dolto : « Quand l’enfant prie, il n’est pas bon de reprendre avec lui ses culpabilités de la journée (…) au nom de Dieu. » Et il s’explique : « Quand les enfants se bagarrent, quand ils veulent littéralement écraser l’autre parce qu’ils n’arrivent plus à canaliser leur jalousie, vous allez naturellement y mettre de l’ordre. Mais personne n’est vilain. Ils sont vivants ! D’autant plus que le petit n’a pas encore une conscience nette de l’unité de sa personne (…). Pourquoi le rendre responsable de ses pulsions et de ses élans encore anarchiques ? Lui faire demander pardon, n’est-ce pas lui dire d’une certaine manière qu’il est méchant ? Bien sûr qu’il doit arriver à commander à sa main ou à ses dents qui n’ont pas été gentilles. Mais lui, il est toujours gentil ! » Il faut n’avoir jamais observé un bébé de six mois pour tenir de tels propos. Dès le plus jeune âge, en effet, se révèlent la jalousie, la colère, la gourmandise. Très vite il comprend qu’il fait mal quand il fait un caprice ou prend le jouet de sa petite sœur. Mais surtout il faut n’avoir aucune notion du péché originel. L’éducateur doit au contraire être convaincu de la laideur de cette nature anarchique, recroquevillée sur elle-même, bouffie d’orgueil, sensuelle, mesquine. Le baptême efface la culpabilité du péché originel et le décret de condamnation, mais il laisse le désordre intérieur des puissances qui, si elles ne sont corrigées et transformées par les vertus, travaillent contre Dieu. Sans tomber dans le puritanisme ou le scrupule, il faudra montrer peu à peu à l’enfant que ses actes atteignent quelqu’un. Ils sont soit une louange, soit une offense faite à Dieu.
Ce sens de la responsabilité sera facilité par des pratiques fréquemment renouvelées : s’infliger une petite privation dès qu’on s’aperçoit avoir mal agi, demander pardon à la personne que l’on a blessée, ne jamais mentir pour se tirer d’affaire, aimer, au contraire, la punition juste qui suit notre faute. Elle est une miséricorde de Dieu qui ne permet pas que notre péché reste impuni et nous donne ainsi l’occasion de réparer et de progresser. Elle est une médecine et fait servir au bien le mal commis.
Les enfants aiment aussi à s’abriter derrière le trop facile « je n’ai pas fait exprès ». Nous avons connu une maman qui répondait souvent : « Il fallait faire exprès de ne pas le faire. » C’était donner à ses enfants le sens de leur responsabilité et leur faire comprendre qu’ils devaient être le principe actif de leur redressement. Il dépend d’eux que leur vie, par la grâce de Dieu, soit un parfum d’agréable odeur, ou qu’elle soit au contraire insupportable à Dieu et aux anges. Elle est une beauté à restaurer, celle du visage du Christ.
Les blessures
Intéressons-nous maintenant aux conséquences du péché originel. Nous savons que l’homme a perdu la grâce surnaturelle et les dons préternaturels. Mais, d’un autre côté, la chute de nos premiers parents n’a pu détruire les principes essentiels de la nature. La question est donc de savoir dans quelle mesure les diverses facultés ont été atteintes.
Nous trouvons la réponse dans la I-II, q. 85, a. 3 de la Somme théologique. Suivons mot à mot le développement de saint Thomas. Il commence par rappeler l’état de l’homme avant le péché : « Par la justice originelle la raison contenait (maîtrisait) parfaitement les puissances inférieures de l’âme, et la raison elle-même, soumise à Dieu, était perfectionnée par lui. » C’est l’harmonie que nous avons décrite plus haut. « Or cette justice originelle fut détruite par le péché du premier père. Et donc toutes les puissances de l’âme demeurent désormais d’une certaine manière destituées de leur ordre propre par lequel elles sont naturellement ordonnées à la vertu : et cette destitution est dite blessure de la nature [21]. » Comme nous l’avons déjà vu, le péché originel ne se contente pas de dépouiller l’homme des dons surnaturels et préternaturels, il atteint la nature elle-même. Dépossédée du ciment qui réalisait son unité, celle-ci se trouve appauvrie dans son inclination au bien. Chaque puissance se portant désormais vers son bien propre d’une façon anarchique, la tendance vers le bien de la nature et de ses facultés est diminuée. Le ressort naturel de l’homme a perdu de sa vigueur. Tant que la répétition des actes mauvais n’a pas fait naître les vices, il ne s’agit pas encore d’un penchant positif vers le mal. C’est un affaiblissement, un appauvrissement de l’homme, une impuissance de la nature dans son désir du bien, même naturel. La nature est blessée. Homo vulneratur in naturalibus (l’homme est blessé dans ses facultés naturelles).
On fera donc sentir à l’enfant cette indigence. Il a l’expérience immédiate des besoins de son corps. Il a faim, il a soif, il réclame des soins multiples. Mais son âme n’est pas dans un meilleur état. Elle est fragile et maladive. Il ne deviendra un homme, il ne remplira sa mission, il ne sera heureux que par l’intervention continuelle de Dieu. Or l’état de mendicité où il se trouve se traduit par la prière. Dès sa naissance, donc, on l’enveloppera de prières, on le fera grandir dans une atmosphère surnaturelle, on lui inculquera les premiers gestes chrétiens (signe de croix, mains jointes) avant même qu’il sache parler. On lui donnera le spectacle (dans la famille et les amis, comme aussi, plus tard, dans les lectures adaptées à son âge) d’hommes, de femmes et d’enfants à genoux. On lui fera acquérir peu à peu l’instinct de la prière : pour faire quoi que ce soit, j’ai besoin de Dieu. Prière donc, au début d’un voyage, aux croix rencontrées sur la route, au sortir d’une sieste, avant de prendre une nourriture… « Mon Jésus, je veux vous faire plaisir, ce matin. » « Mon Jésus, j’ai besoin de vous [22]. » Saint Benoît prescrit à ses moines de prier avant chacun de leurs travaux [23]. Souveraine pédagogie qui a engendré une foule de saints et les merveilleuses abbayes de la chrétienté.
Mais voyons comment cette pauvreté radicale de l’homme s’incarne dans son comportement.
« Or quatre puissances de l’âme peuvent être sujet des vertus : la raison, dans laquelle se trouve la prudence ; la volonté où est la justice ; l’irascible ou sujet de la force ; le concupiscible ou sujet de la tempérance [24]. » L’analyse de l’état nouveau de ces quatre facultés va nous livrer de précieuses leçons pour le sujet qui nous occupe.
L’ignorance
« En tant que la raison est destituée de son ordre au vrai, il s’agit de la blessure de l’ignorance [25]. » Notons bien que nous n’évoquons pas ici la connaissance des vérités surnaturelles. Toute intelligence créée ou créable est radicalement inapte à percevoir les réalités divines en elles-mêmes, si ce n’est par un don spécial, la foi ou la lumière de gloire. “Dieu habite une lumière inaccessible” » (1 Tm 6, 16). Nous parlons ici des vérités d’ordre naturel qu’une intelligence humaine en bonne santé devrait pouvoir atteindre, celles donc auxquelles on parvient à partir des réalités sensibles. Si toutes demeurent théoriquement à la portée de l’homme, même après la chute, les vérités les plus élevées, celles sur Dieu en particulier, ne sont accessibles que « par peu de gens, après une longue durée, et mêlées de nombreuses erreurs [26] ». La sagesse philosophique est devenue inefficace pour instruire l’homme des vérités qui lui sont pourtant les plus nécessaires. Elle peut prouver l’existence de Dieu et quelques-uns de ses attributs, mais sa blessure est telle qu’elle a besoin d’un secours surnaturel pour connaître la totalité des vérités de l’ordre naturel. Nous faisons tous l’expérience quotidienne de cet handicap de l’intelligence. C’est dire la nécessité d’une instruction solide, de l’exercice de la mémoire et de l’esprit de docilité qui reconnaît qu’il a tout à apprendre.
Mais ce qui est vrai de la science spéculative l’est a fortiori de la science pratique. Saint Thomas parle ici de l’intelligence comme sujet de la prudence, vertu qui nous fait connaître les actes concrets à poser pour atteindre notre fin. C’est dans ce domaine que l’homme est le plus myope et qu’il est donc porté à faire fausse route. Chez certains, l’intelligence est paralysée par un constant regard sur elle-même (scrupule, pusillanimité). Chez d’autres, elle est aveuglée par sa propre lumière (vanité), ou même troublée par la pensée du regard des autres. L’esprit est ainsi encombré et donc entravé dans son mouvement de connaissance du réel et donc du bien à faire. Cette tare congénitale de notre intelligence pratique se trahit par notre caractère influençable. Qui n’est pas porté à adopter les mœurs de son entourage ? Qui n’est pas sensible au « qu’en dira-t-on ? » Qui ne sera troublé dans ses plus fermes résolutions pour ne pas perdre une amitié particulièrement chère ? Cette faiblesse est à son paroxysme dans l’enfance. Les parents le savent par expérience : leur petit recherche instinctivement un chef, un camarade sur lequel il se modèlera, ce qui est dans l’ordre des choses. Mais celui-ci deviendra vite sa seule référence et subjugera son esprit. Quelle catastrophe quand le maître qu’il s’est donné le fait descendre ! On aura donc soin de lui apprendre à choisir ses amis, à deviner ceux qui lui feront du mal et à les fuir. A commencer, d’ailleurs, par le sanctuaire familial que l’on protègera des mauvaises influences et des relations qui risquent d’en ternir la beauté. Mais, surtout, il s’agit pour l’éducateur de former le jugement de l’enfant, de lui apprendre à se dégager de l’opinion des autres. C’est au prix d’un apprentissage de tous les instants qu’il arrivera à voir par lui-même ce qui le conduit à Dieu, ou au contraire l’en éloigne.
Cela est d’autant plus vrai aujourd’hui, où l’on naît au cœur d’une guerre impitoyable contre le nom chrétien. Il est plus que jamais nécessaire de mettre l’enfant en garde contre les mirages du monde, de lui éviter autant que possible le spectacle de mauvais exemples et les fréquentations dangereuses, de lui apprendre progressivement à poser le regard de Dieu sur les réalités du temps. Tels étaient l’enseignement et la pratique d’un grand maître de l’éducation, le chanoine Timon-David (1823-1891) : « De même que nous cherchons à donner à nos jeunes gens toutes les vertus que le monde combat, de même nous devons les amuser avec les amusements que le monde ne connaît pas, leur faire brûler ce qu’il adore, leur faire aimer ce qu’il déteste [27]. »
La malice
L’homme n’est pas seulement myope, il marche de travers. « En tant que la volonté est destituée de son ordination au bien, nous parlons de la blessure de la malice [28]. » Et, comme la volonté jouait un rôle primordial dans l’état de justice originelle, elle tient une place particulière dans l’état de nature déchue. Après avoir affecté l’essence même de l’âme, le péché originel a atteint en premier lieu la volonté. Car l’infection du péché originel non seulement inhère à un sujet, mais encore l’incline à agir, et donc regarde les puissances de l’âme. « Il faut donc que l’infection atteigne en premier lieu la puissance qui a la première inclination au péché, à savoir la volonté [29]. » La malice dont il s’agit ici n’est pas un principe positif de tendance au péché, comme le serait un vice. Elle est seulement le manque de l’ordre au vrai bien. La puissance n’adhère pas positivement à une fin mauvaise, mais elle tend vers une fin qui n’est pas référée au bien suprême. Elle est incurvée sur elle-même au lieu d’ordonner toutes les autres facultés vers Dieu.
Nous sommes loin des rêves de Jean-Jacques Rousseau (1712-1778). Celui-ci écrivait en 1762 à Mgr de Beaumont, archevêque de Paris, qui avait condamné son livre L’Émile ou l’éducation : « Le principe fondamental de toute morale, sur lequel j’ai raisonné dans tous mes écrits et que j’ai développé dans ce dernier avec toute la clarté dont j’étais capable, est que l’homme est naturellement bon, aimant la justice et l’ordre ; qu’il n’y a point de perversité originelle dans le cœur humain, et que les premiers mouvements de la nature sont toujours droits [30]. »
Les conclusions de saint Thomas, fidèles à la révélation et conformes à l’expérience la plus évidente, sont bien différentes. Certes « la nature humaine n’est pas totalement corrompue, à tel point qu’elle serait privée de tout le bien de la nature ; elle peut, même dans l’état de nature déchue, accomplir quelque bien particulier par la vertu de sa nature (…). Mais non pas tout le bien qui lui est connaturel, de telle sorte qu’elle ne défaille jamais. Comme un homme malade peut faire par lui-même quelques mouvements ; mais il ne peut se mouvoir parfaitement par le mouvement d’un homme en bonne santé, sauf à être guéri par le secours de la médecine [31] ». De même, il est naturel à l’homme d’aimer Dieu par-dessus tout et plus que soi-même, et d’aimer toute chose en vue du bien commun de tout l’univers qui est Dieu. « Mais dans l’état de nature déchue l’homme n’y parvient plus (ab hoc deficit) selon l’appétit de la volonté rationnelle qui, en raison de la corruption de la nature, recherche son bien privé, si elle n’est guérie par la grâce de Dieu [32]. » A fortiori, « sans la grâce de Dieu qui guérit, l’homme ne peut, dans l’état de nature déchue, accomplir tous les commandements de Dieu [33] », ce qu’il aurait pu faire dans un état de nature pure.
Qui va pallier, dans l’ordre humain, cette blessure de la volonté ? L’autorité. Nous ne le savons que trop, livrée à elle-même, la volonté est faible, pusillanime, recroquevillée sur elle-même. Elle a un besoin vital d’être libérée de son amour-propre. Ce sera le fait d’une autre volonté qui s’imposera à elle [34]. Ainsi, pour former un homme droit, il ne suffit pas d’éclairer son intelligence, il faut rectifier sa volonté : « Rectifier » au sens étymologique : détordre, rendre droit, donner un bon pli, restaurer son inclination au vrai bien. Loin d’être une vertu qui étouffe et qui affaiblit les caractères, l’obéissance les épanouit. Elle donne à la volonté humaine, limitée par nature et malade par le péché, une force nouvelle. Elle la protège contre son instabilité et ses découragements. Elle grandit l’homme, l’élevant à la hauteur de son supérieur [35]. Le langage courant utilise d’ailleurs une belle expression. Commander se dit : donner un ordre. « Donner », car le supérieur fait un don à son subordonné. Il lui fait un précieux cadeau en liant immuablement sa volonté à un bien. Il lui donne une lumière inappréciable, lui indiquant de façon certaine ce que Dieu attend de lui à l’instant présent. L’autorité est donc bien l’exercice de l’amour. C’est pour le bien de son fils que le père lui impose sa volonté ou le corrige. C’est par affection pour son petit qu’une maman le punit.
On comprend alors la cruauté des parents qui négligent d’user de leur autorité. En livrant leurs enfants à leurs caprices, ils forment des tempéraments instables, inquiets, se défiant d’eux-mêmes, victimes de leurs passions et du premier venu.
Les éducateurs auront soin, au contraire, de former les enfants dès le plus jeune âge à la vertu d’obéissance et au sens du devoir [36]. On veillera à inspirer le respect et la confiance pour leur signifier que l’autorité n’est pas la mise en œuvre d’un caprice personnel, mais l’exercice d’une délégation de l’autorité de Dieu [37]. On les rendra disponibles et attentifs aux injonctions de l’autorité. On leur montrera que l’ordre des choses exige l’obéissance au supérieur et que l’inférieur y trouve, de surcroît, le bonheur.
La faiblesse
L’appétit sensible est composé de deux puissances. L’une se porte vers le bien sensible en lui-même, c’est le concupiscible. L’autre désire le bien, mais en tant qu’il comporte une certaine difficulté, c’est l’irascible. Elle porte ce nom car elle met en œuvre une certaine agressivité. Elle est la faculté du combat. Elle s’insurge contre l’obstacle qui rend le bien difficile.
Cette faculté, qui est le sujet de la force, a aussi été touchée par le péché originel : « En tant que l’irascible a été privée de son ordre à ce qui est ardu, on parle de la blessure de l’infirmité (faiblesse) [38]. » On ne le sait que trop. Il nous arrive trop souvent de savoir quel est le bien à faire, de nous y décider même, sans pour autant passer aux actes. Une pesanteur intérieure nous retient de faire passer dans le réel l’ordre entrevu. Nos décisions sont flasques, la première contradiction nous arrête, l’usure du temps nous épuise. C’est alors l’inconstance, la lâcheté, le découragement.
Le climat familial peut faire beaucoup pour guérir cette infirmité. Un enfant qui aura grandi dans un milieu où tout n’est que confort, facilité, nonchalance, sera faible et douillet. Le moindre effort le rebutera, le moindre échec l’effondrera. C’est le culte de la pauvreté volontaire, au contraire, qui forge les tempéraments forts. Il n’est certes pas interdit de posséder quelques richesses et de vivre selon le milieu où nous sommes nés, mais il s’agit de diminuer progressivement ses besoins [39]. Travail des mains, exercices physiques, frugalité dans les repas, austérité dans les soins du corps, parcimonie dans les loisirs, détachement des objets inutiles, aide aux plus nécessiteux, donneront à l’enfant un caractère vigoureux qui sera le ressort intérieur de nombreuses victoires [40].
La concupiscence
« La femme vit que le fruit de l’arbre était bon à manger, agréable à la vue et désirable pour acquérir l’intelligence ; elle en prit et en mangea ; elle en donna aussi à son mari qui était avec elle, et il en mangea. Leurs yeux à tous deux s’ouvrirent et ils connurent qu’ils étaient nus ; et ayant assemblé des feuilles de figuier, ils s’en firent des ceintures » (Gn 3, 6-7).
Dans l’état d’innocence, l’âme de l’homme et celle de la femme étaient parfaitement soumises à Dieu et leurs puissances inférieures l’étaient à leur volonté. Il régnait en eux un ordre de toute beauté que vint briser le premier péché. Se détournant de Dieu, l’âme perdit ipso facto son emprise sur la sensibilité. Une rébellion spirituelle donna naissance à une révolte de la chair. « La chair a des désirs contraires à ceux de l’esprit, et l’esprit en a de contraires à ceux de la chair ; ils sont opposés l’un à l’autre, de telle sorte que vous ne faites pas ce que vous voulez » (Ga 5, 17).
L’anarchie des sens s’étend à toutes les formes de l’appétit : « En tant que la concupiscence est destituée de son ordre au bien délectable modéré par la raison, il s’agit de la blessure de la concupiscence [41]. » Mais, si le récit de la Genèse mentionne en premier lieu le désordre de la puissance générative, c’est qu’il tient une place particulière. « Une corruption est appelée “infection” en tant qu’elle est de nature à être communiquée aux autres (…). Or la corruption du péché originel est transmise par l’acte de la génération. Donc les puissances qui concourent à cet acte sont dites davantage infectées [42]. » Comme nous l’avons vu, c’est la volonté qui est le plus profondément atteinte par la contagion du péché, mais c’est dans la puissance génératrice et le sens du toucher, qui lui est lié qu’elle se fait plus virulente et que l’homme est le plus démuni [43]. De là naît chez l’homme droit le sentiment de la pudeur.
Il est de bon ton à l’heure actuelle de rire des modes et de la retenue de nos aïeux. Il faut « dédramatiser » les choses de la chair. Le corps humain est beau, nous dit-on, et n’a rien à cacher. Sans approuver le nudisme de nos plages estivales, les chrétiens eux-mêmes se permettent parfois les tenues les plus légères et le sanctuaire familial est le théâtre de déshabillés qui auraient révolté nos grands-parents [44].
Le livre de la Genèse relate pourtant un fait des plus significatifs : « Yahweh Dieu fit à Adam et à sa femme des tuniques de peau et les en revêtit » (Gn 3, 21). Le malheureux pagne de feuilles de figuiers fut donc tout de suite remplacé par un long habit de peau de bêtes. Dieu s’est fait lui-même notre premier tailleur. L’intervention du Très-Haut dans un détail si concret de notre vie est éloquent : pour Dieu, un corps humain est un corps habillé. Il veut pour ses enfants un habit qui les ennoblisse. « Le vêtement de l’homme raconte ce qu’il est [45]. »
La pudeur est donc un sentiment profondément humain. Elle pousse l’homme à fuire « la turpitude contraire à la tempérance [46] ». « Elle se porte sur ce au sujet de quoi l’homme a le plus honte », à savoir ce qui regarde la transmission de la vie. Honte qui naît de ce que cet instinct « échappe au gouvernement de la raison [47] ».
« La pudeur est une espèce appartenant au genre de la honte : c’est la honte à propos des affaires du sexe. Quant à la honte en général, c’est le sentiment qui accompagne la perception d’un défaut ; et, puisqu’un défaut est tantôt celui de la nature, tantôt celui de la personne, il y a une honte naturelle et une honte morale. La nature a honte de ses propres défauts parce que toute nature doit correspondre à son propre modèle idéal, et si par un défaut, inné ou survenu, elle dévie de son idéal, elle s’aperçoit du défaut, et la conscience du défaut s’accompagne d’un sentiment de honte de ce défaut (…). »
« Le phénomène de la pudeur se révèle plus profondément encore si on l’examine théologiquement. La libido ou recherche effrénée du plaisir sexuel est la désobéissance la plus complète qui s’opère dans l’homme désharmonisé par la désobéissance originelle. Ce fut certes une exagération et même une erreur grave, celle du peuple, non des docteurs, que de faire du péché charnel le péché essentiel. Il est pourtant certain que la concupiscence, sans coïncider avec le péché, est le plus grand symptôme de l’état présent de l’homme, pécheur par nature. L’assujettissement de la partie voyante et rationnelle à la partie aveugle et instinctive de l’homme est en effet le plus grand dans la consommation de l’acte charnel, car il atteint son sommet [48] (…). »
C’est donc très tôt qu’il faut donner aux enfants le sens de la pudeur : suggérer peu à peu que le corps ne leur appartient pas, mais est la chose de Dieu. Il n’est pas un jouet à notre profit mais un instrument de travail. Leur donner patiemment le réflexe d’un vêtement complet, de gestes décents, de soins intimes brefs. A l’occasion d’une rencontre malheureuse (affiches sales dans la rue…) ou d’un mauvais exemple, leur apprendre à détourner le regard comme d’une offense à Dieu, les méchants voulant, par ces spectacles, se moquer de Dieu. Quand l’âge et la maturité l’exigent, leur faire comprendre que leur corps, qu’ils prenaient jusqu’alors pour un ami, peut se tourner contre eux, et donc réclame une sévère discipline.
C’est au sujet de cette blessure de la concupiscence que s’applique plus que nulle part ailleurs la primauté des vertus surnaturelles qui nous est apparue dans notre article précédent. Pour exciter les Corinthiens à la vertu saint Paul leur représente le grand mystère chrétien : « Ne savez-vous pas que vos membres sont le temple du Saint-Esprit ? » (1 Co 6, 19). « Vos corps sont les membres du Christ » (1 Co 6, 15), cellules vivantes d’une humanité vierge et sainte. C’est à cette hauteur qu’il faut se placer pour éduquer les adolescents à la pureté [49].
Bienheureuse faute
Lorsqu’il se pose la question de l’existence de Dieu, saint Thomas présente l’objection classique : « Si Dieu existait, on ne pourrait trouver du mal. Or on trouve du mal dans le monde. Donc Dieu n’existe pas [50]. » Avouons qu’au terme d’une étude sur le péché originel tout nous porte à faire nôtre ce pessimisme sceptique. L’homme nous est apparu pauvre et chétif, encerclé par le méchant et éloigné de Dieu. Le mal envahit tout comme une marée irréductible. Les uns tombent alors dans un rigorisme impitoyable. Les autres, au contraire, baissent les bras.
La réponse de saint Thomas rend un tout autre accent : « Comme dit saint Augustin : “Dieu, puisqu’il est le souverain bien, ne permettrait aucunement qu’il y ait du mal dans ses œuvres, s’il n’était assez tout-puissant et assez bon pour faire le bien, même à partir du mal [51]”. Ainsi, il appartient à l’infinie perfection de Dieu de permettre les maux pour, à partir d’eux, faire des choses bonnes [52]. »
C’est le chant du diacre dans la nuit sainte de Pâques : « Exsultet (…) Que la troupe angélique tressaille de joie dans les cieux (…). Ô vraiment nécessaire péché d’Adam, que la mort du Christ a effacé. O felix culpa, ô bienheureuse faute qui a obtenu un tel et si grand Rédempteur (…). » Le mystère de l’incarnation rédemptrice est la réponse de Dieu au mal du péché. Il a déversé sur le monde une telle charité, il a établi un ordre d’une telle beauté que la malice de tous les hommes réunis est amplement dépassée. « Là où le péché avait abondé, la grâce a surabondé » (Rm 5, 20). Bien malgré lui le diable a porté pierre à la gloire de Dieu.
Or le chrétien reproduit en lui cette victoire du Christ sur le péché. Il est plongé au baptême dans la mort du Christ pour être associé à sa résurrection. « Nous avons été ensevelis avec lui (Jésus-Christ) par le baptême en sa mort, afin que, comme le Christ est ressuscité des morts par la gloire du Père, nous aussi nous marchions dans une vie nouvelle » (Rm 6, 4). Ses défauts lui rappellent précisément cela : qu’il doit reproduire sans cesse en lui la mort et la résurrection du Christ. C’est là l’enseignement solennel de l’Église : « Ce saint concile croit et enseigne que la concupiscence, ou foyer du péché, demeure dans les baptisés, mais, puisqu’elle y est en vue du combat, elle ne peut nuire à ceux qui n’y consentent pas mais qui la combattent virilement par la grâce du Christ-Jésus [53]. » Saint Paul affirme que « tout coopère au bien de ceux qui aiment Dieu » (Rm 8, 28). Nos échecs donc, et nos péchés passés eux-mêmes, sont intégrés à l’œuvre de notre sanctification. Par notre incorporation au Christ, ils sont devenus des instruments de rédemption.
C’est là un aspect de la vie chrétienne qu’il faut enseigner dès que possible aux enfants : l’art d’utiliser ses fautes [54]. Loin de se laisser écraser par les échecs, on leur apprendra à faire de tout une occasion d’humilité et de confiance, d’abandon et d’amour, à transformer leurs chutes en de nouveaux départs, leurs confessions en conversions, leurs troubles intérieurs en autant d’occasions de laisser place à la victoire du Christ. La répétition des péchés donne souvent à l’enfant l’impression que le mal, en lui, est irrésistible. Il baisse alors les bras, se confesse à l’occasion du bout des lèvres, mais le ressort intérieur manque qui pourrait le sortir de son vice et l’aider à repartir à neuf. Une autorité chagrine et impitoyable accentue même parfois ce défaitisme moral. Le génie de l’éducateur consistera précisément à punir, tout en laissant une porte ouverte à la confidence et à l’amour, à rappeler à l’âme souffrante les progrès déjà réalisés par le passé et que le bien est à portée de sa main.
Une image apaisante concluera cette étude partielle du sujet de l’éducation, celle de sainte Anne et de sa fille Marie. A l’aube de notre salut, la naissance et l’essor du Cœur immaculé marquent toutes les œuvres d’éducation du sceau de la confiance. Non, le mal n’est pas une fatalité. La victoire anticipée de Notre Seigneur en sa Mère a valeur de promesse. Il donne aux parents et aux éducateurs les moyens suffisants pour triompher du mal. Ce qu’il a réalisé d’une façon parfaite et unique en Notre-Dame, le Ressuscité veut l’accomplir, au moins partiellement, dans les baptisés avec le concours des éducateurs.
Nous sommes donc conduits à étudier la place précise de l’éducation pour assurer cette victoire du Christ en chaque enfant, quelle est sa nature même. Tel sera l’objet d’un prochain article.
(à suivre)
[1] — Le Sel de la terre n° 13, été 1995, p. 90.
[2] — Saint Thomas en voit la preuve dans le fait que par le premier péché Adam n’a pas seulement perdu l’amitié avec Dieu, mais aussi l’obéissance du corps à l’âme et des puissances inférieures aux supérieures. Dès le péché, en effet, avant même la punition de Dieu, « ils virent qu’ils étaient nus », c’est-à-dire que la chair était devenue anarchique. L’harmonie intérieure de la justice originelle ne venait donc pas des forces naturelles de l’âme humaine mais de la grâce surnaturelle. Voir I, q. 95, a. 1.
[3] — I-II, q. 109, a. 8.
[4] — On appelle nature intègre l’état de l’homme avec les dons préternaturels mais sans la grâce surnaturelle. Cet état n’a jamais existé.
[5] — I-II, q. 109, a. 8.
[6] — I-II, q. 109, a. 4.
[7] — Attende ordinem ac progressum humanæ perditionis. Primo Deus dixerat : « Quacumque die comederitis ex eo, morte moriemini. » Deinde mulier dixit : « Ne forte moriamur. » Novissime autem serpens dixit : « Nequaquam moriemini. » Deus affirmavit ; mulier quasi ambigendo illud dixit ; diabolus negavit. Quæ igitur dubitavit, ab affirmante recessit, et neganti appropinquavit. II Sent., D. 21.
[8] — Ève dans son premier péché est la mère des exégètes modernistes ! Quasi ambigendo dixit. Elle répète la parole de Dieu tout en disant qu’elle doit être lue et comprise avec un regard critique. Elle prend au sens métaphorique ce qui est le sens propre.
[9] — II-II, q. 163, a. 1, Le premier péché de l’homme est-il un péché d’orgueil ?
[10] — II-II, q. 163, a. 2, L’orgueil du premier homme consista-t-il en ce qu’il désira la ressemblance avec Dieu ?
[11] — Allectus tamen fuit promissione diaboli, excellentiam et scientiam indebite appetendo, Compendium Theologicæ, c. 191.
[12] — Un jésuite donnait jadis aux écoles de sa compagnie un conseil astucieux : au goûter des enfants, remplacer le traditionnel pain-chocolat par des fruits tels les noix ou les noisettes. Ainsi, au lieu de se remplir goulûment l’estomac d’un aliment parfois peu digeste, l’enfant serait obligé de manger lentement et avec parcimonie un aliment plus énergétique et riche en minéraux. Il apprendrait ainsi concrètement la loi de l’effort qui veut que l’homme ne mange qu’après avoir peiné. Reste à savoir si ce conseil est pratiquement réalisable !
[13] — La décadence de notre société nous donne le spectacle répugnant dénoncé par saint Paul : « Les hommes, au lieu d’user de la femme selon l’ordre de la nature, ont, dans leurs désirs, brûlé les uns pour les autres, ayant hommes avec hommes un commerce infâme, et recevant, dans une mutuelle dégradation, le juste salaire de leur égarement » (Rm 1, 27).
[14] — Defectus originalis justitiæ est peccatum naturale, in quantum derivatur ex inordinata voluntate primi principii in natura humana, scilicet primi parentis. Compendium Theologicæ, c. 196.
[15] — Des parents nous faisaient part, un jour, du bien produit sur leurs jeunes enfants par l’audition de cassettes au début des repas. Une ou deux fois par semaine, tout de suite après le Benedicite on écoute une vie de saint pendant cinq à dix minutes (selon le degré d’attention du public !), puis l’on se met à parler comme à l’ordinaire.
[16] — Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus décrit elle-même son enfance : « Je me trouvais, il me semble, dans les mêmes dispositions qu’aujourd’hui, ayant déjà un très grand empire sur toutes mes actions. Ainsi, j’avais pris l’habitude de ne jamais me plaindre quand on m’enlevait ce qui était à moi ; ou bien, lorsque j’étais accusée injustement, je préférais me taire que de m’excuser. »
Puis, à l’âge de quinze ans : « Loin de ressembler aux belles âmes qui, dès leur enfance, pratiquent toute espèce de macérations, je faisais uniquement consister les miennes à briser ma volonté, à retenir une parole de réplique, à rendre de petits services autour de moi sans les faire valoir, et mille autres choses de ce genre. Par la pratique de ces riens, je me préparais à devenir la fiancée de Jésus, et je ne puis dire combien cette attente me fit grandir dans l’abandon, l’humilité et les autres vertus. » P. Petitot O.P., Sainte Thérèse de Lisieux, Paris, Desclée, 1925, p. 40 et 47.
[17] — Saint Irénée, Adversus Hæreses, l. 5, c. 16, § 3.
[18] — Saint Irénée, Démonstration de la prédication apostolique, 37.
[19] — Recentes ab uteris matrum.
[20] — Dz 102.
[21] — I-II, q. 85, a. 3, c.
[22] — Les enfants sont capables d’une profonde vie intérieure. Une fillette de quatre ans racontait ainsi sa prière à un prêtre : « Ce matin, j’ai parlé à Jésus dans mon cœur. Je lui ai dit : tous les malades, vous voulez les guérir. » Les foyers chrétiens sont le théâtre d’une multitude de trouvailles de ce genre qui sont la consolation des parents.
[23] — In primis, ut quidquid agendum inchoas bonum, ab eo perfici instantissima oratione deposcas. En premier lieu, quelque bien que tu entreprennes, supplie-le par une très instante prière de le mener lui-même à sa bonne fin. Règle de saint Benoît, prologue.
[24] — I-II, q. 85, a. 3, c.
[25] — Ibidem.
[26] — Quia veritas de Deo, per rationem investigata, a paucis, et per longum tempus, et cum admixtione multorum errorum, homini proveniret (I, q. 1, a. 1). Saint Thomas voit là un des motifs de la révélation surnaturelle.
[27] — Timon-David, Méthode de direction, 75. I 364-366, in P. Sauvagnac, La pédagogie spirituelle du père Timon-David, Procure Timon-David, Marseille, 1953, p. 123.
[28] — I-II, q. 85, a. 3.
[29] — I-II, q. 83, a. 3.
[30] — Cité dans Mourral et Millet, Histoire de la philosophie par les textes, Paris, Gramma, 1988, p. 161.
[31] — I-II, q. 109, a. 2. Toute la question 109 étudie la nécessité de la grâce.
[32] — I-II, q. 109, a. 3.
[33] — I-II, q. 109, a. 4.
[34] — Cela ne veut pas dire, bien sûr, que le péché est le motif de l’autorité. Celle-ci vient de l’inégalité des hommes que l’on trouvait déjà dans la justice originelle. Dieu a voulu que les hommes soient inégaux et que les supérieurs transmettent aux inférieurs ses injonctions et jouissent du pouvoir de lier leur volonté au bien. Mais le désordre du péché accentue la nécessité de l’autorité.
[35] — L’aînée d’une famille manifesta dès l’âge de six mois un tempérament capricieux et colérique. Ses parents décidèrent de frapper le mal à la racine. A chaque manifestation du mal le bébé était isolé dans une chambre. La crise s’évanouissait alors d’elle-même. Un an après, l’enfant était parfaitement (ou presque !) libéré de son défaut. L’autorité de ses parents fut son salut.
[36] — La petite Thérèse de Lisieux nous en fournit un exemple saisissant. Très tôt elle se révéla « d’un entêtement presque invincible ; on la mettait une journée à la cave, sans obtenir un oui de sa part, elle y coucherait plutôt ». De plus, toujours au témoignage de ses proches, « elle était portée à la colère, à l’orgueil, à l’indépendance ». L’éducation minutieuse de sa mère, puis de ses sœurs, la sauva. « Oh ! mes petites sœurs, s’écriait-elle, si vous ne m’aviez pas bien élevée, au lieu de voir ce que vous voyez en moi, quelle triste chose vous auriez vue ! » Sa mère avait exercé sur ses filles une surveillance ferme autant que douce, mais de tous les instants. Elle ne laissait « aucune faute sans réprimande ». A la mort de madame Martin, Pauline, la cadette, plus âgée que Thérèse d’environ dix ans et qui avait hérité de la douceur, de la fermeté, de la méthode d’éducation de la mère, éleva sa petite sœur dans cet exact accomplissement des moindres devoirs. « Je me demande, écrivait la sainte en s’adressant à celle qui fut sa petite mère, comment vous avez pu m’élever avec tant d’amour, sans me gâter, car vous ne me passiez aucune imperfection. Jamais vous ne me faisiez de reproches sans sujet, mais jamais non plus – je le savais bien – vous ne reveniez sur une chose décidée. » Son père, monsieur Martin, alliait la fermeté à la tendresse. « Lorsque la domestique portait quelque accusation contre Thérèse, on donnait a priori raison à la servante et la petite reine devait demander pardon, quelquefois bien à tort, cela pour lui apprendre la soumission avec les grandes personnes. » On l’avait accoutumée également à demander des permissions pour tout. « Lorsque mon père l’invitait à sortir, elle répondait toujours : je vais demander la permission à Pauline, et, si je refusais, elle pleurait quelquefois, à cause de mon père qui eût été heureux de sortir avec elle, mais elle obéissait sans résister. » In P. Petitot O.P., Sainte Thérèse de Lisieux, Paris, Desclée, 1925, p. 43-44.
[37] — Dans ce domaine encore, les parents devront être sur leurs gardes. De nombreuses revues pour enfants, soit excluent radicalement toute référence à une autorité, soit la présentent sous un jour défavorable. Dans les histoires de Bambi ou de Toboggan, par exemple, les dessins et les textes ridiculisent les mamans et éveillent un certain mépris.
[38] — I-II, q. 85, a. 3.
[39] — Nos grands magasins eux-mêmes représentent un certain danger à cet égard. Ces temples de la société de consommation sont conçus pour attirer la convoitise des biens matériels et créer des besoins factices. Le jeu des soldes et promotions captive les esprits et devient le centre des discussions familiales. L’appât du gain rive le cœur de l’homme à son porte-monnaie. Les enfants eux-mêmes sont les victimes de ces grandes surfaces qui leur inculquent l’impression malsaine que tout est facile à acquérir et que tout leur est dû.
[40] — Le devoir de cette austérité de vie est doublé et dépassé chez le chrétien par la vertu de religion qui lui fait multiplier les sacrifices en vue de l’adoration, l’action de grâces, la prière de demande et la propitiation. Il est émouvant de voir combien les enfants comprennent la loi du sacrifice. Un prêtre posait un jour la question suivante à une fillette de six ans : « Qu’est-ce qu’un sacrifice ? » Dans son français encore enfantin la réponse fut très théologique : « Faire un péché, c’est “pas faire plaisir à Jésus”. Faire un sacrifice, c’est prendre une gomme et effacer le “pas”. Donc c’est “faire plaisir à Jésus”. » Il faut lancer très tôt les enfants dans cette voie du renoncement pour l’amour de Dieu et la conversion des pécheurs.
[41] — I-II, q. 85, a. 3.
[42] — I-II, q. 83, a. 4.
[43] — La petite Jacinthe de Fatima fut vivement impressionnée par la vision de l’enfer du 13 juillet 1917. Lors d’une apparition dans la chambre de l’hôpital où elle devait mourir, la voyante interrogea Notre-Dame pour savoir quel péché pouvait donc conduire tant de monde en enfer. « Les péchés qui conduisent le plus d’âmes en enfer, répondit la sainte Vierge, ce sont les péchés de la chair. » Frère Michel de la Sainte-Trinité, Toute la vérité sur Fatima, Saint-Parres-Les-Vaudes, 1984, t. 2, p. 109.
[44] — Que dire aussi des magazines ou catalogues publicitaires qui traînent dans les foyers ? Il n’est pas rare que le prêtre rencontre des enfants de bonnes familles troublés, ou même tombés, à cause de la négligence des parents à cet égard. On feuillette, on recherche les photographies les plus osées, on excite la curiosité malsaine qui éveille les sens. Les bandes dessinées pour enfants peuvent être aussi redoutables pour les plus jeunes. On en trouve dans beaucoup de familles chrétiennes, telles Martine ou Blaireau, qui présentent des vêtements très courts, des gestes ou des regards sensuels qui peuvent faire douter de la bonne intention des auteurs. Si l’enfant paraît sage quand il lit, le venin du monde n’en pénètre pas moins peu à peu dans son âme et détruit le lent travail d’une bonne éducation.
[45] — Amictus hominis enuntiat de eo (Eccl 19, 27). Notons que c’est précisément aux époques où l’on voulait une humanité sans Dieu que les arts l’ont représenté nu. La peinture et la sculpture lui ont enlevé son vêtement pour lui arracher son Dieu et le dogme si dérangeant du péché originel.
[46] — II-II, q. 143, a. 1.
[47] — II-II, q. 151, a. 4. Cela ne veut pas dire que l’acte conjugal soit mauvais en soi. Accompli selon les lois de Dieu, il est bon et méritoire. Mais il reste que c’est dans ce domaine que l’insubordination des passions se fait le plus sentir.
[48] — Romano Amerio, Iota Unum, Paris, NEL, 1987, pp. 193-194.
[49] — Une maman gagnerait beaucoup à conduire un jour son enfant dans une église et lui faire observer le tabernacle : « Regarde comme il est arrangé. Il est recouvert d’un voile très ample (le conopée) et orné de motifs sculptés ou de pierres précieuses. A l’intérieur, le prêtre a déposé un ciboire doré revêtu d’un autre voile brodé (le pavillon). Tout est beau, tout est bien mis. Sais-tu pourquoi ? Parce que Jésus est là. L’hostie consacrée, c’est notre Jésus en personne, tu ne le vois pas, tu ne l’entends pas, mais il est là. C’est pour l’honorer que tout est ainsi fait. Que dirais-tu si le tabernacle était de travers, le conopée sale et en désordre, le pavillon à l’envers et froissé ? Ce serait inconvenant, n’est-ce pas ? scandaleux, même. Eh bien, c’est la même chose pour ton corps. Depuis ton baptême il est comme un tabernacle de Dieu. Le bon Dieu y habite comme dans sa maison. Tu comprends bien, alors, pourquoi il faut bien se tenir, être toujours bien habillé, ne pas regarder les choses sales, ne pas dire de vilaines choses. Au contraire il faut écouter le bon Dieu qui est dans ton cœur et l’honorer par une bonne tenue. Veux-tu faire des efforts pour lui faire plaisir ? Sa grâce t’aidera. »
[50] — I, q. 2, a. 3, ad 1 . Précisons cependant que le saint docteur entend ici cette objection en ce sens : le mal étant le contraire du bien, s’il se trouve du mal, le bien n’est pas infini. Donc Dieu, le bien infini, n’existe pas.
[51] — Enchiridium, c. 11. P.L., t. 40, p. 236.
[52] — I, q. 2, a. 3, ad 1, Hoc ergo ad infinitam Dei bonitatem pertinet, ut esse permittat mala, et ex eis eliciat bona.
[53] — Manere autem in baptizatis concupiscentiam vel fomitem, hæc sancta synodus fatetur et sentit, quœ cum ad agonem relicta sit, nocere non consentientibus, sed viriliter per Christi gratiam repugnantibus non valet. Concile de Trente, session 5, décret sur le péché originel, Dz 792.
[54] — Nous reprenons ici volontairement le titre de l’excellent ouvrage de Joseph Tissot : L’art d’utiliser ses fautes d’après saint François de Sales, Paris, Éditions Le Laurier, 1991.
Informations
L'auteur
Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).
Le numéro

p. 26-48
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