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Les dons du Saint-Esprit

 

par le frère Ambroise Gardeil O.P.

 

Nous publions ici l’introduction et le premier chapitre du livre du père Ambroise Gardeil O.P., Les Dons du Saint-Esprit dans les saints dominicains, paru chez Gabalda en 1903 [1]. Le père Ambroise Gardeil (1869-1931) fut une figure de l’ordre dominicain. Il publia, entre autres, trois œuvres capitales où il étudie de façon magistrale les trois genres de connaissance de Dieu issues de la foi (apologétique, théologie et mystique) : La Crédibilité et le dogme catholique (1ère édition, Paris, Gabalda, 1908), Le donné révélé et la théologie (1910) et La Structure de l’âme et l’expérience mystique (2 vol., 1927). Il participa, avec les pères Coconnier et Mandonnet, à la fondation de la Revue thomiste dont il fut, pendant longtemps, l’un des principaux animateurs. Il fut aussi l’un des principaux collaborateurs de M. Vacant pour la réalisation du DTC. Il se signala également dans la lutte contre le modernisme.

Sa doctrine est sûre, sa pensée profonde, son style agréable. Aussi n’avons-nous pas hésité à extraire ces quelques pages de son œuvre pour les donner à nos lecteurs.

Le Sel de la terre.

 

Le rôle des dons du Saint-Esprit


L’existence, dans toute âme juste, des dons du Saint-Esprit est une vérité universellement reçue dans l'Église catholique. Si aucune définition formelle ne leur attribue une essence distincte de celle des vertus infuses, cependant le langage de la sainte Écriture et de la plupart des pères, les prières de la liturgie, l'accord croissant des théologiens, la voix du peuple chrétien nous les présentent comme des perfections surnaturelles spéciales, supérieures aux vertus infuses, les vertus théologales exceptées.

Mais quel est donc le rôle des dons dans l’économie de notre vie spirituelle ? Question intéressante au suprême degré ! De sa solution dépendent la connaissance des plus merveilleuses peut-être entre les opérations du Saint-Esprit dans nos âmes, l'intelligence de nos devoirs surnaturels les plus élevés comme les plus pressants, et même, car Dieu ne nous justifie pas sans nous, le fruit et l’heureux succès de ces divines opérations.

A la suite de saint Thomas et du pieux théologien qui a pénétré le plus profondément, semble-t-il, sa pensée sur ce sujet, Jean de Saint-Thomas, nous allons essayer de nous rendre compte du rôle des dons dans l'âme fidèle. Nous diviserons cette étude en deux parties :

1° Ce que serait la charité sans les dons ;

2° Ce qu'est la charité avec les dons.

 

Ce que serait la charité sans les dons

 

Vere tu es Deus absconditus, Deus Israël Salvator. (Is 45, 15)

Vous êtes vraiment un Dieu caché, Dieu sauveur d’Israël.

 

Nous trouvons concentrée dans ce mot : charité toute notre psychologie surnaturelle. Par la grâce sanctifiante Dieu habite en nous, il se fait l'hôte de notre âme. Par les vertus morales infuses il s'assujettit notre activité journalière. La vertu théologale de charité est comme le point de pénétration par lequel Dieu, déjà résidant dans l'essence de l'âme, envahit ses puissances, le centre d'où il dirige les opérations des vertus infuses. C'est par le cœur que Dieu commence la divinisation de notre intelligence et de notre volonté, parce que le cœur contient ramassé en soi tout ce qui se déploie dans l'activité de l'homme. Les vertus infuses ne feront que détailler le bien que la charité a mis dans son cœur. Point de contact de la grâce avec les mœurs, foyer de toute la psychologie surnaturelle, la charité incarne, si l'on ose ainsi parler, l'ordre surnaturel tout entier.

Au premier abord cependant, la charité ressemble à toutes les vertus infuses. Elle est, comme elles, une habitude surnaturelle. L'habitude, dans l’ordre naturel, naît de l'exercice répété des actes, et les vertus naturelles s'acquièrent par l'exercice des actes moralement bons. Les vertus surnaturelles, au contraire, sont établies d'un seul coup dans nos facultés. Dieu, infiniment puissant, se passe de l'activité humaine qui n'y peut rien et insère comme des greffes divines dans le sauvageon natif que lui présente notre nature. Soutenue dans l’être par la faculté dont elle aspire la sève, la vertu infuse transforme son activité. Elle donne à notre connaissance et à notre volonté de se porter vers un bien divin. Et, comme c'est la propriété de l'habitude d’être à la disposition de l'humaine volonté, en sorte que son heureux possesseur peut en user quand il veut, ainsi fera-t-il de la vertu infuse. C'est comme à volonté que nous usons de la présence de Dieu en nous et de la communication qu'il nous donne de sa propre vie.

Mais la charité dépasse toutes les autres vertus en ce qu'elle est l'effet propre de l'Esprit-Saint. Toute la Sainte Trinité habite en notre âme par la grâce. L'Esprit-Saint, qui est amour, trouve sa demeure appropriée dans le cœur de l'homme, et la charité réalise cette habitation. Voilà le sens profond de ce mot de saint Paul : L'amour de Dieu a été répandu dans nos âmes par l'Esprit-Saint qui nous a été donné. L'Esprit-Saint ne cause pas l'amour de Dieu en nous comme un agent extérieur qui devient étranger lorsqu'il a fini d'agir. Il le produit comme une cause intérieure qui réside dans cet amour, car il nous est donné, dit l'Apôtre. Son activité est comme celle d'une âme toujours présente à ce qu'elle fait et que son opération ne quitte point. Lorsque le juste aime Dieu, il n'agit pas seul ; il a au fond de son cœur l'Esprit de Dieu, et c'est cet Esprit qui lui fait dire, en toute vérité et toute efficacité, le nom de l'amour filial : mon Père !

Par la charité, le cœur de l'homme est donc pleinement rectifié vis-à-vis de Dieu, notre fin dernière. Mais il est dans l'ordre des choses que le cœur irradie dans toute l'activité. De fait, les vertus infuses opèrent toutes sous l'influx de l'amour divin : foi et espérance, prudence et justice, force et tempérance. C'est dire que l'Esprit de Dieu, âme de notre charité, trouve dans ces vertus comme les canaux par lesquels se répand, dans toutes les parties de l'homme, intelligence, volonté et, jusque dans les passions elles-mêmes, l'amour qu'il inspire au cœur du juste. « Bénis le Seigneur, ô mon âme, dit le prophète inspiré de l'Esprit-Saint, toutes les puissances de mon âme, oh ! bénissez son saint nom. »

 

C'est ici que se pose une question dont la solution nous amènera à reconnaître le rôle des dons du Saint-Esprit. De quelle manière le Saint-Esprit, présent dans nos cœurs par la charité, agit-il sur notre psychologie intime ? Suit-il dans cette expansion les lois de son être ou se plie-t-il à nos lois ? Son intervention dans notre agir est-elle une simple surélévation de notre activité psychologique, ou est-ce une irradiation de ce que je voudrais que l'on me permît d'appeler sa divine psychologie ? Le Saint-Esprit, présent dans notre cœur, est-il le soleil radieux dont les rayons traversent victorieusement les épaisses nuées, dont la vertu va, directement et par elle-même, vivifier tous les êtres ? Ou bien, prisonnier bienfaisant, s'enveloppe-t-il, comme d'un nuage, des formes propres à l'agir humain ?

Est-il permis d'appliquer à une matière si relevée les principes et les lois qui régissent l'ordre de la nature ? Oui sans doute, puisque dans le cas présent, comme en tant d'autres, saint Thomas l'a fait. Hardiesse sublime de cet esprit ferme entre tous : en lui n'entra jamais la pensée que l'ordre surnaturel fût opposé à l'ordre naturel. Il n'hésita jamais à transporter dans le premier les conceptions du second, en leur faisant seulement subir les modifications qu'exigeait la perfection de leur nouvel état. Voilà pourquoi il nous faut répondre, tout d'abord, que la charité et les vertus infuses étant réellement et proprement des vertus actives, et les vertus actives étant essentiellement des perfections des puissances actives humaines, le Saint-Esprit, qui réside dans la charité, agit en nous à la façon des vertus humaines, et se plie au mode d'agir de nos facultés humaines.

Le juste, enrichi des vertus surnaturelles, demeure donc le véritable et principal auteur de ses opérations surnaturelles. C'est bien lui qui dirige les mouvements de son intelligence et de son cœur ; sa raison reste à la tête de toute sa psychologie surnaturelle. Le Saint-Esprit, par les vertus, s'est répandu dans ses puissances, fortement mais suavement, comme un feu réchauffe insensiblement le cœur, comme une lumière discrète éclaire sans manifester la source d'où elle émane, comme une huile se glisse sur les membres, assouplit les articulations et fortifie les jointures : « Fons vivus, ignis, charitas et spiritualis unctio. [fontaine vivante, feu charité et onction spirituelle] ». Rien n'est changé dans le fonctionnement ordinaire de notre monde intime, encore que tout soit changé du côté du but auquel tend désormais notre activité, de la vigueur avec laquelle nous y aspirons. Tel est le rôle du Saint-Esprit, tant que son action s'exerce par les vertus. Il vient à nous en Dieu, mais en « Dieu caché », selon que s'exprime la Sainte Écriture .

De là l'obscurité de notre foi. En cette vie, nous ne pouvons avoir l'intuition directe des essences et, s'il en est une qui dépasse notre entendement, c'est bien l'essence de Dieu, dont la contemplation et l'amour sont la fin même de tout l'ordre surnaturel. La révélation instruit notre intelligence des vérités qui concernent cette essence, afin que, la connaissant, nous puissions la désirer ; mais c'est en aveugle que notre raison reçoit cette révélation, certifiée d'ailleurs par l'ouïe, c'est-à-dire par le témoignage du Dieu qui ne trompe ni ne se trompe point. C'est de la foi que procèdent l'espérance et l'amour surnaturels, qui ne sont autre chose que notre cœur appliqué habituellement à aimer le bien divin révélé par la foi. Ainsi la charité elle-même, toute remplie du Saint-Esprit qui l'anime, et comme inclinée par ce poids, qui l'entraîne avec la toute-puissance de l'amour que Dieu a pour soi, se laisse régler par la connaissance obscure de la foi. Le Saint-Esprit est comme prisonnier des imperfections de l'amour qu'il nous inspire. Tant est grand le respect que la Providence a pour notre liberté, tant est avoué son dessein de nous laisser, au moins dans la marche habituelle de notre vie, le mérite de notre justification.

Si les vertus théologales se voient réglées par le mode de comprendre, étroit et limité, qui est le propre de l'homme, il en sera de même, à plus forte raison, des vertus morales infuses. Or la nature rationnelle de l'homme place la perfection de ses mœurs dans un juste milieu, également éloigné des extrêmes par excès et par défaut qui peuvent se rencontrer dans la matière de son activité, actions extérieures ou passions intérieures. La hauteur du but surnaturel peut relever le niveau de ce juste milieu : elle ne saurait l'empêcher de consister dans une adaptation des actions et des passions humaines à la fin surnaturelle, adaptation qui demande la réduction des excès possibles de ces actions et de ces passions à la juste proportion qui les rend propres à atteindre leur but. Trouver ce juste milieu par rapport au but divin marqué par la foi, désiré par l'espérance, voulu par la charité, tel est le rôle de la prudence infuse. Réaliser le juste milieu déterminé par la prudence infuse dans le domaine des actions volontaires et des passions de l'irascible et du concupiscible, tel sera le rôle des vertus infuses de justice, de force, de tempérance. Ici encore, le Saint-Esprit tamise, pour ainsi parler, l'éclat de son action. Tout notre ordre moral pratique est réglé par la prudence, comme l'ordre de la conscience et des intentions était tout à l'heure réglé par la foi.

 

Obscurité et juste milieu, voilà donc les voiles humains sous lesquels se cache l'action de l'Esprit de Dieu ! Sans doute cette action discrète est infiniment précieuse pour nous qu'elle ordonne à la fin surnaturelle, à qui elle donne habituellement les moyens de tendre à cette fin. Mais le Saint-Esprit, qui fait tant que d’habiter en nous, n'irai-t-il pas jusqu'au bout de son œuvre ? Pourquoi, rompant l'uniformité du régime des vertus, ne pénétrerait-il pas en Maître dans l'âme du juste son serviteur ? Pourquoi, sans aller contre la foi ou la prudence, mais les dépassant, son Intelligence et son Cœur, agissant suivant leur mode propre, ne deviendraient-ils pas, quelquefois au moins, le régulateur immédiat de nos actions ?

Puisqu'il n'a pas suffi à l'Esprit de Dieu, lors de la création du monde, de se laisser porter sur les eaux, qu'ils éclatent donc aussi dans la création surnaturelle les fiat triomphants, qu'ils se lèvent les nouveaux sept jours, et que les dons, comme un radieux arc-en-ciel, marquent sur le front du juste le progrès de la nouvelle œuvre divine ! Veni Creator Spiritus [Venez Esprit Créateur].

 

Ce qu’est la charité avec les dons

 

Ut sit Deus omnia in omnibus. (1 Co 15, 28)

Afin que Dieu soit tout en tous.

 

Le Saint-Esprit, règle intérieure, immédiate et comme homogène de notre activité surnaturelle, tel est l'idéal qui s'offre désormais aux aspirations du juste. Mais à peine l'a-t-il conçu que sa foi même l'oblige, non pas à en rabattre, mais à en limiter l'extension. Si l'intelligence divine elle-même devenait le régulateur prochain de notre activité intime, ce ne saurait être qu'en nous dévoilant l'être de Dieu qui est son objet. Or il nous est défendu sur la terre d'aspirer à ces clartés réservées à la vie future. Sans préjuger de ce qu'il adviendra au ciel, Dieu, comme lumière intellectuelle, ne saurait ici-bas régler immédiatement notre monde moral : c'est par une influence motrice qu'il interviendra dans notre vie et, si l'effet de cette intervention est parfois l'expression de sa vie intellectuelle, ce sera néanmoins sous la forme étrangère d'une activité impulsive et malgré tout obscure, sous la forme d'un instinct secret, qu'il causera en nous ces effets de lumière. La foi, règle de la charité, reste donc nécessairement la lumière directive des interventions divines, si illuminatrices qu'elles soient [2].

Mais cette influence directe de Dieu sur notre activité intérieure est-elle possible ? Et, si rien ne s'y oppose, existe-t elle ? Et, si elle existe, à quelles conditions se réalise-t-elle ? Autant de questions qui se posent. Leur solution nous éclairera sur le rôle des dons dans notre vie mystique

 

1° Il semble tout d'abord que le caractère positif de la morale aristotélicienne, transportée par saint Thomas dans l'ordre surnaturel, doive interdire toute intervention directe d'un monde supérieur. Que deviendrait le juste milieu dans lequel consiste la moralité, si la prudence cédait la place aux motions souveraines des substances séparées ? Ne tomberait-on pas dans un monde imaginaire renouvelé de celui de Platon, tout entier sous l'empire immédiat des Idées et des Causes exemplaires ?

Mais que penser, si Aristote, l'adversaire résolu de Platon sur ce terrain, a fait lui-même le pas ? si, pour s'expliquer sans doute certains hommes qui se posaient à lui comme des problèmes, l'arrière-disciple de Socrate, le précepteur d'Alexandre, l'émule de Platon, l'admirateur de Phidias, ne s'en est pas tenu aux principes ordinaires et intrinsèques du caractère humain ? si, dépassant la raison, il est allé demander l'explication de ces hommes divins à la Divinité elle-même ? Dans sa Morale à Nicomaque, Aristote parle d'une manière d'être supérieure de la nature humaine, d'une vertu héroïque qui rend l'homme pour ainsi dire divin. Il reprend cette pensée dans la morale à Eudème, au chapitre de la Fortune. Il est des hommes à qui tout réussit sans que la science ou la prudence y soit pour rien. Comment expliquer ce fait ? « C'est se demander, dit Aristote, quel est dans l'âme le principe du mouvement ? Il est clair que c'est le principe du mouvement du monde : un dieu... Le principe de la raison n'est pas la raison, mais quelque chose de mieux. Mais quoi de meilleur que la raison si ce n'est le divin ? Ce n'est pas la vertu qui est l'outil de la raison... ce n'est pas la raison elle-même, les hommes dont je parle n'en usent pas ; ce n'est pas l'enthousiasme, il n'a pas cette puissance. C'est donc sans raison qu'ils sont ce qu'ils sont... Il semble que plus la raison est absente, plus le principe qui les mène a d'action : ainsi les aveugles ont plus de mémoire, dégagés qu'ils sont de ce qui distrait. »

Ainsi, pour Aristote, une extraordinaire fortune, une vertu héroïque, le génie, sont dus à des influences spéciales et directes de la Divinité, cette Raison suprême dont la raison humaine n'est qu'une modeste participation. C'est par là qu'il supplée au terre à terre rationnel de la morale du juste milieu ; c'est par là que son système répond aux difficultés que lui aurait suscitées, de la part des platoniciens, certains caractères exceptionnels, certaines personnifications supérieures de l'humanité, venues en dehors des règles communes. Peut-être avait-il éprouvé en lui tout le premier les impressions de la première Intelligence et, s'il en a parlé si divinement, est-ce qu'il avait d'abord ressenti ses divines poussées ?

Or que sont Socrate, Alexandre, Platon, Phidias, Aristote, au point de vue du contact avec la Divinité, auprès du juste réformé par la grâce ? Vous voulez des réparties sublimes et qui illuminent comme des éclairs les profondeurs ténébreuses de votre conscience tourmentée, de préférence à Socrate, interrogez donc cet enfant qui vient de faire sa première communion. Un idéal glorieux vous remplit d'enthousiasme, vous vivez d'un rêve de conquête, laissez là votre Plutarque et demandez à ce jeune homme, au regard limpide et chaste, le secret de ses héroïques victoires. N'interrogez pas Platon sur la vie de l'au-delà ; il soulignera ses sublimes révélations d'un sourire énigmatique, plein d'ironie à son propre endroit : allez trouver cette femme pauvre, qui vient d'interrompre son rude labeur pour entrer dans cette église ; elle saura vous dire, elle, s'il y a un ciel et ce qu'on y fait. S'il vous faut des œuvres d'art, ne passeront-ils pas avant Phidias ceux qui modèlent dans une argile humaine la ressemblance de la face même de Dieu ? Si Aristote nous paraît grand de s'être élevé deux fois jusqu'à la connaissance du contact direct de l'âme avec la Divinité, qu'est-ce que cela auprès de l'état d'âme ordinaire d'un saint Augustin, d'un saint Thomas ?

Car, par la grâce, la Divinité habite l’âme du juste. S'il est un terrain préparé pour l'action directe de la Divinité, c'est bien celui-là ! Le juste est le sujet naturel de la vertu héroïque, l'homme prédestiné aux touches du génie, l'objet marqué des faveurs divines. Il n'est donc pas étonnant que saint Thomas, s'inspirant du Philosophe, ait jugé possible que Dieu, la Raison de notre raison, se fasse la règle immédiate et l'inspirateur de l'activité surnaturelle.

 

2° Comment savoir si de fait le Saint-Esprit se substitue au normal régulateur de notre vie surnaturelle ? Nous n'avons pour nous éclairer qu'un seul moyen : la parole de Dieu. L'ordre surnaturel est gratuit à tous ses degrés, et les plus hautes raisons de convenance ne valent pas une simple parole dite par Dieu.

Cette parole, nous l'avons dans la Sainte Écriture. Déjà, nous avons constaté la foi de l'Église en l'existence de dons spéciaux, distincts, supérieurs aux vertus infuses. La Sainte Écriture nous donne le trait caractéristique de ces dons. Ce sont des souffles, des inspirations, spiritus. C'est ainsi qu'il est dit au sujet du Messie au chapitre onzième d'Isaïe : Sur lui reposera le souffle d'Adonaï, le souffle de la sagesse et de l'intelligence, le souffle du conseil et de la force, le souffle de la science et de la piété, et le souffle de la crainte du Seigneur le remplira [3]. « Ce langage, qui est habituel à l'Écriture, n'est-il pas manifeste, dit saint Thomas, et ne nous donne-t-il pas à entendre que ces sept dons sont en nous par l'inspiration divine ? » Il n'y a pas, en effet, de différence appréciable entre cette inspiration que nous garantit l'Écriture et la poussée instinctive vers le bien de ceux oi} a]n oJrmhvswsi katortqou`n a]logoi o]nte~ (qui sont mûs à agir directement, mais pas par leur raison), dont parle Aristote. L'autorité de la parole de Dieu vient à la rencontre des vues audacieuses du Philosophe. Elle dit : inspiration divine là où Aristote avait dit : instinct divin. Et comme contrepartie elle caractérisera l'état de la raison qui correspond à l'instinct divin par le mot de folie, stultitiam, alors qu'Aristote au même lieu le nommait irrationnel, alogoï. D'où peut venir un tel accord ? Peut-être de ce que la même Divinité qui inspirait le prophète Isaïe inspirait aussi le philosophe de Stagyre ! Il appartenait en tout cas à Thomas d'Aquin, témoin de la correspondance des deux textes, d'en tirer la doctrine qui est comme le point culminant et l'apogée de sa morale surnaturelle.

 

3° Dans quelles conditions s'opère cette intervention divine ? Notre activité morale surnaturelle nous apparaît désormais sous la dépendance de deux principes régulateurs : la raison, perfectionnée par la foi, et l'Esprit-Saint. Ces deux principes sont en harmonie puisque la Raison divine est la cause de notre raison. Ils agissent cependant chacun selon sa manière, et voilà pourquoi, en présence de l'opération divine, la raison suspend son activité. Elle est remplacée par un principe meilleur qu'elle-même.

Mais ici une question se pose. Le Saint-Esprit habite en nous par la grâce, comme la raison par la nature. Au point de vue de la puissance d'agir sur notre organisme psychologique, il semblerait – si nous nous en tenions aux données que nous avons exposées jusqu'ici – que la raison l'emporte sur l'Esprit-Saint. En effet, nous avons vu que la raison, par l'exercice des actes, s'était créée, dans toutes les pièces de l'organisme psychologique, comme des aides permanents, qui lui permettent de régler à volonté, facilement, toutes les puissances et lui donnent, pour ainsi dire, ses entrées dans tout notre monde intérieur, à savoir les vertus morales. Or, sans doute, le Saint-Esprit est tout-puissant. Il n'a pas besoin de dispositions préexistantes pour opérer. Il crée la disposition par le fait qu'il agit. De son côté donc tout est parfait, mais du nôtre ?

C'est ici que saint Thomas dépasse, semble-t-il, définitivement Aristote. Celui-ci avait refusé de reconnaître une base permanente à l'action spéciale du Divin dans la nature de l'homme. Tout le fondement de la Fortune résidait pour lui dans les attentions particulières et soutenues de la Divinité. Mais saint Thomas se trouve en face d'un homme déjà possédé par la Divinité, en qui la Divinité réside à l'état habituel, dont la Divinité est comme l'âme. C'est le propre de l'âme de faire surgir, dans l'être qu'elle vivifie, tous les organes dont elle a besoin. Pourquoi donc de la charité n'émaneraient point des perfections, des habitudes, analogues à celles qui rendent si facile à la raison l'entrée de notre monde moral ? Faudra-t-il refuser au juste ce que la nature accorde à l'homme ? L'ordre surnaturel sera-t-il moins achevé que l'ordre naturel ? Dieu n'a pas besoin sans doute de ces points d'appui pour actionner ma vie ; mais moi, j'ai besoin qu'il les ait, si je dois être aussi parfait dans l'ordre des motions divines que dans l'ordre des motions rationnelles. Il faut que les inspirations du Saint-Esprit soient en moi à l'état d'habitude, comme les dictées de la raison sont en moi à l'état d'habitude. Ce n'est pas violemment et comme forcé que je veux céder à Dieu envahissant mon âme : je veux lui céder comme le vertueux cède à sa raison, volontairement, facilement, avec l'aisance que donne seule l'habitude. Je veux pouvoir dire avec le prophète : Le Seigneur m'a ouvert l'oreille et je ne me suis pas refusé ; je ne retourne pas en arrière.

Saint Thomas répond d'un mot : Les inspirations du Saint-Esprit sont appelées des dons, non seulement parce que Dieu les cause, mais parce qu'elles constituent des perfections qui rendent l'homme facilement impressionnable à l'inspiration divine, analogues à celles qui le disposent à recevoir la motion de la raison en regard de ses actions ordinaires. Comme s'il disait : Si les interventions directes du Saint-Esprit dans le gouvernement de notre âme étaient autant d'actes spontanés et comme des décrets proprio motu [de son propre mouvement] du Saint-Esprit, elles n'auraient plus ce caractère permanent, définitif, qu'implique le mot de don. Les dons de Dieu ne seront-ils pas sans repentance comme les dons de l'homme ? Il faut donc que non seulement l'Esprit nous soit donné, c'est-à-dire soit à l'état habituel dans notre âme, mais que ses inspirations nous soient aussi données et forment l'une des habitudes de notre âme. Comment cela ? Nous ne saurions être le principe actif de ces inspirations : elles ne seraient plus les inspirations du Saint-Esprit. Il reste que nous en soyons les principes passifs, c'est-à-dire que les dons nous mettent d'une manière habituelle sous leur dépendance, que, par eux, nous ayons comme un droit permanent et comme une mainmise sur le souffle de l'Esprit.

Admirable conception de l'angélique Docteur. Toute la doctrine des dons se résume pour lui dans ces deux mots : Spiritus, dona. Comme souffles de l'Esprit-Saint, les dons requièrent l'autonomie de leur principe. Comme dons, les inspirations de l'Esprit-Saint ont un point d'appui habituel dans nos âmes. Il faut sans doute qu'une grâce actuelle suscite en nous la volonté d'user du don. Mais les grâces actuelles sont la respiration de l'âme juste et qui prie. Que Dieu nous donne la volonté d'user du don, cette nouvelle habitude de l'âme, et le Saint-Esprit, comme évoqué, descend. Le Saint-Esprit est à notre service, Utimur Spiritu Sancto [nous usons du Saint-Esprit], disent d'un mot énergique les théologiens. En réalité, c'est le Saint-Esprit qui se sert de nous avec toute l'indépendance de son mode d'agir, mais nous, prévenus par la grâce, nous déterminons l'instant où il se saisit de nous comme d'un instrument. Il semble comme un enfant qui recevrait dans un miroir l'image du soleil qu'il manie à son gré. Il ne possède pas la source dont elle émane, et cependant elle est comme à son service et il s'en sert pour faire pénétrer les rayons de l'astre radieux dans des lieux qui échappaient tout à l'heure à son action directe, éclairés qu'ils étaient par les rayons plus pâles de la lumière diffuse. Tel nous apparaît l'enfant de Dieu orné des dons. Par eux, Dieu rayonne librement à travers toute sa vie morale et surnaturelle, éclairée auparavant par la paisible lumière des vertus. Quel n'est pas son bonheur ! Et nox illuminatio mea in deliciis meis [La nuit m’est une illumination au milieu de mes délices]. Passif vis-à-vis de l'Esprit-Saint, il possède à son tour l'Esprit-Saint et use de l'influence de son hôte, esclave et libre à la fois. Ubi Spiritus Dei, ibi libertas [Là où est l’Esprit de Dieu, là est la liberté]. Qui Spiritu aguntur, hi sunt filii Dei [Ceux qui sont mus par l’Esprit, ceux-là sont les fils de Dieu]. Telle est l'étrange antinomie dont le don nous apparaît la divine solution.

 

Nous savons désormais ce qu'est la charité avec les dons. Ce n'est plus cette douce chaleur, cette ferveur des vertus qui s'insinuait secrètement tout à l'heure dans notre organisme moral, et qui prenait les formes de notre raison et de notre amour humains. C'est le foyer brûlant, faisant éclater son enveloppe, irradiant comme le soleil ; c'est la lumière de la face de notre Dieu resplendissante dans le septuple rayonnement qui lui est propre : Oui, c'est bien elle... ! c'est l'éclat même de votre physionomie, ô Saint-Esprit. Et cette lumière s'arrête sur nous. Signatum est super nos lumen vultus tui, Domine [La lumière de votre visage a été marquée sur nous, Seigneur]. Elle n'est plus seulement intérieure ; elle est marquée en dehors, signatum est super nos. Non pas encore illuminant notre front, fascinant notre regard comme dans la vision du ciel, mais enveloppant notre cœur. Notre cœur est comme un soleil dont les rayons s'en vont, sans cesse actionnés et renouvelés par l'action du Saint-Esprit, éclairer tout notre monde intérieur, vérité, amour, espoir, justice, passions, tout, afin que Dieu règne directement et à sa manière sur tout. Ut sit Deus omnia in omnibus [Afin que Dieu soit tout en tous] [4].

Tel est le rôle des dons dans la doctrine de saint Thomas. Où donc a-t-il puisé, le Docteur angélique, cet enseignement aussi sublime qu'original ? L'imagier du moyen âge ne s'y est pas trompé : il aime à représenter le saint docteur, avec le regard positif, calme, rasséréné du Péripatéticien, car l'heure de la vision n'a pas sonné ; mais de sa poitrine s'échappe un faisceau resplendissant, comme si la divine charité qui remplit son cœur ne pouvait plus dérober le foyer qu'elle emprisonne : c'est le Saint-Esprit qui, par les dons, fait irruption dans ce divin génie. Deus ! Ecce Deus ! [ Dieu ! voici Dieu !]

 

Les dons du Saint-Esprit et la vie surnaturelle

 

 

Ames pieuses, âmes justes, âmes saintes, formées à l'école du bienheureux Dominique, vous aspirez toutes à vivre de la vie surnaturelle. Mais qu'est-ce que vivre de la vie surnaturelle ? En quoi cette vie, qui est la vôtre, se distingue-t-elle de votre vie naturelle ? C'est avant tout par le but auquel tendent toutes vos pensées, vos affections et vos actions. La vie naturelle a pour but votre maintien dans l'existence, la perfection due à vos facultés, vos relations de famille, d'amitié, de société. Non pas que tout cela ne puisse être élevé par la grâce à une fin plus haute, mais, de soi, tout cela est limité à la terre et doit périr avec vous. La vie surnaturelle, au contraire, s'attache exclusivement à ce qui demeure au-delà de la tombe, au Dieu dont nous espérons fermement jouir un jour dans la vision éternelle. Par avance, elle ordonne toutes nos activités vitales à ce but définitif et glorieux. Et, comme ce but dépasse infiniment toutes les forces de notre nature, comme la force de Dieu est absolument requise pour nous faire tendre à Dieu efficacement, c'est bien justement que nous appelons une telle vie surnaturelle. Elle est au-dessus de notre nature par l'élévation de l'idéal qu'elle nous propose ; elle est au-dessus de notre nature par la force divine qu'elle exige, force que nous n'avons aucun moyen de faire descendre en nous et qui est un pur don de Dieu.

 

Pour comprendre la vie surnaturelle telle qu'il nous est donné de la posséder sur cette terre, il faut d'abord nous transporter par la pensée dans la vision béatifique où cette vie surnaturelle atteint son apogée et sa réalisation intégrale. Là, Dieu est tout en tous, non pas le Dieu des philosophes, Cause première, Être parfait, mais Dieu tel qu'il est en lui-même, tel qu'il se connaît et s'aime lui-même, Dieu Père, Dieu Fils, Dieu Esprit. Le bienheureux assiste à cet admirable spectacle du Père engendrant le Fils de toute éternité, du Fils, Verbe du Père, jaillissant de son sein, comme une splendeur jaillit d'un soleil embrasé, sans le quitter, en restant attaché à lui, en se replongeant sans cesse en lui pour resplendir encore et toujours, du Saint-Esprit, amour commun du Père et du Fils, fruit de la connaissance parfaite que la source, qui est le Père, a de sa splendeur qui est le Fils, que le Fils, reflet du Père, a de la source inengendrée de sa Beauté. Le bienheureux voit l'intime essence de la Divinité, il voit dans leur origine première toutes ces perfections des créatures qui nous enchantent, être, bonté, vérité, espace, durée, unité, harmonie, science, cœur, volonté, justice et miséricorde, il les voit, non plus éparpillées, émiettées, comme nous les voyons, ce qui nous oblige à n'en considérer à la fois qu'un petit faisceau, mais réunies, concentrées dans la simplicité de l'Être divin, non pas diminuées et comme assombries par la vie créée, mais dans leur plein déploiement, toutes neuves et rayonnantes de la vie infinie dans laquelle elles demeurent plongées. Voilà une faible idée de ce que le bienheureux voit face à face, sans pourtant en comprendre l'immensité, car il est débordé. Rien de ce qui nous touche, nous séduit, nous enchante, sur cette terre, rien de bon et de beau qui ne se retrouve dans l'océan de la Divinité, mais infiniment agrandi, infiniment plus beau et plus consolant !

En face de ce spectacle, les yeux et le cœur du bienheureux sont grands ouverts, et l'Infini y pénètre sans obstacle. Comme nous nous laissons pénétrer sans résistance par les biens de ce monde, le savant par la vérité, l'artiste par l'harmonie, l'ami par la pensée de son ami, leur donnant pour ainsi dire un asile permanent au fond de nous-mêmes, pour qu'ils y habitent et y demeurent d'une manière autrement vraie, et intime, et profonde que celle que nous offre la cohabitation matérielle, ainsi Dieu pénètre dans l'intime du bienheureux, il y habite, il y demeure. Habitation spirituelle, dont une pensée et un amour vivants forment le sol, le toit et les murs, la seule habitation dans laquelle puisse demeurer l'Être incorporel, l'Esprit pur, la Pensée et l'Amour subsistant qu'est Dieu. Telle est la vie surnaturelle achevée, la vie éternelle du ciel.

Pour saisir maintenant ce qu'est la vie surnaturelle de la terre, il nous suffira de donner à ce que nous venons de décrire un peu de recul. Car ce qu'est la vie éternelle dans l'ordre des choses accomplies, cela même est vie surnaturelle présente, dans l'ordre des choses qui ne sont pas encore parvenues à leur terme, bien qu'elles y tendent efficacement. Je m'explique. C'est une même réalité qui fait le fond de la vie du ciel et de la vie surnaturelle terrestre, mais là-haut nous la possédons à découvert et pour ne la perdre jamais, ici-bas nous la possédons d'une manière voilée et nous pouvons avoir le malheur de la perdre. Mais, encore une fois, la différence de la foi à la vision mise à part, la possession est tout aussi réelle. Dieu habite dans nos cœurs aussi réellement qu'il habite dans le cœur du bienheureux, car, vraiment, nous l'aimons, et l'amour que nous avons actuellement pour Dieu ne changera pas lors de notre entrée au ciel. La charité ne meurt pas, dit saint Paul.

Ainsi donc le juste, le saint de la terre exerce, dès maintenant à l'égard de Dieu le même acte vainqueur par lequel au ciel il possédera son Dieu. Dieu demeure déjà dans son amour, son cœur est un véritable ciel, encore qu'invisible et dérobé à tous les regards, y compris le sien. Telle est, dans sa réalité profonde, la vie surnaturelle de la terre.

Mais – pour pénétrer plus avant dans les ressorts de cette vie mystérieuse – qui donc a pu déposer par avance, dans le cœur de l'homme vivant en ce monde, cet amour céleste ? De nous-mêmes, nous ne saurions produire une seule goutte d'amour pour Dieu tel qu'il est en lui-même. D'abord, naturellement, nous ne connaissons pas ainsi Dieu ; il faut qu'il nous soit révélé. Or, ce que l'on ne connaît pas naturellement, comment l'aimerait-on naturellement ? Mais, même après qu'il nous a été révélé, comment oserions-nous l'aimer ? – j'entends d'un amour d'amitié, d'un amour accepté et rendu, d'un amour efficace en un mot, non pas de ce faux et décourageant amour que l'on a pour un être inaccessible, amour qui ne saurait être qu'une velléité d'amour. C'est cependant avec cet amour rendu et efficace que les bienheureux aiment Dieu. Dieu s'est baissé vers eux et ce qu'ils ne pouvaient faire, il leur a donné de le faire ; il les a rendus participants de cet amour par lequel il s'aime lui-même. L'acte divin est devenu, autant qu'il est possible, l'acte du bienheureux. Et, comme le Père et le Fils s'aiment par l'Esprit-Saint, le bienheureux aime Dieu par l'Esprit-Saint. Mais, puisque l'amour des bienheureux pour Dieu est déjà en nous à l'état de tendance efficace, il faut donc que Dieu se soit baissé vers nous aussi pour nous rendre participants de l'acte par lequel il s'aime lui-même, pour hausser notre petit amour à la hauteur de son cœur, il faut que l'Esprit-Saint, amour consubstantiel du Père et du Fils, soit d'une certaine manière au fond de notre amour pour Dieu. Car, encore un coup, nous aimons réellement Dieu, et c'est par le Saint-Esprit seulement que l'on peut aimer Dieu.

L'Esprit-Saint habite donc en nous d'une manière particulière, la Sainte Trinité tout entière y habite comme l'objet vers lequel tendent efficacement notre foi et notre amour. Le Saint-Esprit ajoute à cette manière de demeurer dans une âme, déjà si intime, un mode spécial. Il réside au fond du cœur surnaturalisé comme le principe du mouvement par lequel celui-ci tend vers la Sainte Trinité. Il est pour ainsi dire le cœur de notre cœur. Et, comme le cœur se dénonce dans l'homme par une inclination qui l'entraîne, par une sorte de poids qui l'oriente et l'attire puissamment vers son centre, son bien, ainsi l'Esprit-Saint, poids immanent à notre charité, nous oriente, nous attire et nous entraîne vers la Trinité Sainte, ce centre commun des aspirations des bienheureux du ciel et des justes de la terre.

C'est à l'expansion de cette force cachée au fond de notre cœur surnaturalisé que les dons du Saint-Esprit se rattachent. Ils sont l'une des deux manières, et la plus divine, par lesquelles s'exerce l'activité du Saint-Esprit dans les âmes des justes.

Toute force supérieure a deux moyens d'exercer son action. Elle peut d'abord susciter dans l'être qui lui est soumis des organes permanents, fixes, qui se partageront sous sa direction les divers domaines d'activités qui sont nécessaires pour atteindre le but qu'elle se propose. C'est ainsi que cette force supérieure que nous appelons un germe suscite dans le corps vivant tout un ensemble d'organes qui se partagent les différentes fonctions de la vie. Dans ce cas, la force initiale conserve seulement la vertu qui unifie et vivifie l'organisme : elle n'intervient pas directement et à chaque instant dans le détail de son œuvre : elle laisse chaque organe agir selon la loi qu'elle lui a tracée ; elle semble se plier au mode d'agir de chacun d'eux. C'est ainsi que le Saint-Esprit, résidant à la source de toute notre activité par la charité, se crée des organes fixes de son opération dans les vertus infuses, dans la prudence, la justice, la force, la tempérance, et dans toutes les petites vertus qui sont comme les organes secondaires, les tissus et les cellules de ces organes surnaturels. Il se contente de les unifier, de les vivifier, leur laissant accomplir leurs fonctions propres, selon des manières d'agir spéciales analogues à celles des vertus morales humaines qui portent les mêmes noms. La direction de l'Esprit n'est pas diminuée par le pouvoir qu'il laisse à ces ministres de sa puissance, qui tiennent de lui leur destination et reçoivent sans cesse de lui l'impulsion vivifiante qui fait converger leur activité en vue du but qu'il leur a marqué. Nous connaissons tous cette forme de la vie chrétienne qui fait le fond de la vie du juste, qui opère sans bruit et comme naturellement des œuvres d'ordre pourtant divin, puisque le Saint-Esprit ne laisse pas d'être à leur source profonde.

Mais, si la force vitale du germe, essentiellement immergée dans la matière à laquelle elle communique la vie, s'épuise en quelque sorte dans cette première activité, il n'en est pas de même d'une force vitale indépendante et nécessairement transcendante comme l'est Dieu vis-à-vis de sa créature. L'activité divine déborde l'activité de tous les organes qu'il lui plaît de créer pour se réaliser. Comme un chef d’État, maître absolu de son royaume, n'est pas tenu de passer par ses subordonnés pour exercer sa volonté sur telle ou telle partie de son gouvernement, encore qu'il les laisse ordinairement agir par eux-mêmes, ainsi l'Esprit divin, maître absolu du gouvernement de nos âmes en vue du but surnaturel, de la possession de la Trinité. Il faut donc s'attendre de sa part à des interventions directes, soit pour venir en aide aux organes ordinaires de son règne, les vertus infuses (par exemple dans certains cas exceptionnels, comme sont les tentations graves, qu'une vertu ordinaire ne peut surmonter) ; soit simplement parce que, le pouvant, il le veut ; soit encore pour promouvoir çà et là dans nos vies des œuvres excellentes qui dépassent la commune mesure.

C'est à ces interventions que les dons du Saint-Esprit réservent une base d'opération. Sans doute Dieu aurait pu nous justifier sans nous. Il aurait pu entrer à plaisir dans notre organisation surnaturelle, se servant de nous comme de purs instruments de son œuvre. Il le fait du reste quelquefois, et c'est à des interventions de ce genre qu'il nous faut, par exemple, rapporter la conversion d'un saint Paul et tant d'autres miracles intérieurs. C'est à ces interventions que se rattachent la prophétie, le don des miracles et toutes ces grâces qui sont données aux hommes non pas en vue de leur propre sanctification, mais en vue de la sanctification des autres. Mais, comme il s'agit ici de notre sanctification personnelle, Dieu n'a pas voulu, alors même qu'il opérerait sur nous directement et sans passer par ses organes ordinaires, que nous fussions non seulement sans mérite, mais sans coopération à ses inspirations spontanées, et c'est pourquoi ce germe sanctifiant fait surgir dans notre âme les dons du Saint-Esprit. Par eux notre organisme surnaturel est comme doublé. L'extraordinaire, le spontané divin, est en quelque sorte acclimaté. Disposition bien digne d'un moteur divin, pour qui l'extraordinaire est l'égal de l'ordinaire, bien sage et, l'on peut dire, bien prudente pour un chef absolument libre et qui sait qu'il possède des réserves infinies de gouvernement.

Les dons du Saint-Esprit ne sont pas les interventions mêmes du Saint-Esprit dans notre vie, mais ils sont des dispositions habituelles déposées dans notre âme et qui la portent à consentir facilement à ces inspirations. Ce sont, le mot est peut-être étrange mais il est exact, des sortes de « disponibilités » vis-à-vis de Dieu, que garde en réserve l'âme juste, après qu'elle a satisfait au devoir ordinaire qui s'incarne dans le travail moral des vertus infuses. Création originale, à coup sûr, et unique ! Mais n'est-il pas aussi unique le cas d'un être moral qui se trouve aux prises avec un but qui le dépasse absolument, sous l'action de l'influence directrice divine elle-même, qu'il est impuissant à capter dans ses énergies ? Ne faut-il pas, de ce chef, à côté des vertus toujours actives, des dispositions réceptives pour toutes ces influences divines que l'activité humaine ne saurait canaliser, ne faut-il pas des disponibilités permanentes vis-à-vis de tout ce que Dieu voudra opérer en lui ?

Il est vrai que les dons du Saint-Esprit eux-mêmes sont limités en nombre. Ils sont au nombre de sept. Mais ce nombre n'épuise pas les ressources infinies de la divine Bonté. Toutes les fois que le nombre parfait sept est employé dans la théologie pour désigner les œuvres de Dieu, ce n'est pas tant une limite qu'il exprime qu'une plénitude. Il y a sept sacrements, il y a sept vertus tant théologales que morales. Il y a sept ordres sacrés. L'on pourrait multiplier les exemples. Toutes les fois que la plénitude des trésors divins se répand sur la terre, le nombre sept apparaît. Il était représenté devant l'arche du Très-Haut, de Jéhovah, dans le chandelier à sept branches. Disons donc qu'il y a sept dons du Saint-Esprit : la crainte, la force, la piété, le conseil, la science, l'intelligence et la sagesse, mais comprenons le mystère. Les peintres ne représentent-ils pas la splendeur qui s'échappe du soleil dans un nombre fini de rayons, et, parmi ceux-ci, n'en mettent-ils pas en relief quelques-uns, dont ils font le centre et l'armature de chaque faisceau lumineux ? Ainsi, ne prétendons pas enfermer l'agir divin dans les limites de notre pouvoir de le recevoir. Il y a sept dons du Saint-Esprit ; mais les moyens que Dieu a de nous actionner en vue de la gloire sont infinis.

Ainsi le Saint-Esprit, ce grand entraîneur, du fond de la charité où il réside, voit se déployer dans l'âme qui lui est soumise comme un clavier aux jeux multiples : ici, des activités, les vertus infuses ; là, des réceptivités, les dons. Et le voilà, Orphée sublime, qui se met à l'œuvre. « L'Esprit souffle où il veut. » Sous son inspiration frémissent les touches de l’âme régénérée, et c'est un concert divin où s'entre-croisent les énergiques accords des vertus et les vibrations enivrantes des dons. Cependant, à mesure que se déploient les divines harmonies, surgissent, montent et s'échafaudent, en un monument sublime, les décisions lumineuses, les actions justes, les résolutions viriles, les chastes sacrifices, les saintes appréhensions, les courageuses attaques et les patiences indicibles, les pieuses affections, les prudents conseils, les pleurs de la science, les ravissements de l'intelligence, enfin, là-haut, les enthousiasmes de la sagesse. Et, dans le fond de l'âme des saints, l'Orphée divin vibre toujours, cependant que la Jérusalem céleste approche lentement et majestueusement de son couronnement.

 

Jérusalem, bienheureuse cité,

Vision de paix

Bâtie dans les cieux

Avec des pierres vivantes,

Les anges te couronnent

Comme un cortège d'épousée.

 

Les Pierres taillées,

Ciselées et polies,

Sont mises en place

Par la main de l'Artiste.

Ainsi disposées, les voilà pour toujours

Dans l'édifice divin.

 

La cité bien-aimée

Consacrée à Dieu,

Remplie d'harmonies

Et de chants de louange,

Acclame chaleureusement

Le Dieu Trine et Un [5].



[1] — Il s’agit en fait de la publication d’articles parus de 1897 à 1900 dans l’Année dominicaine.

[2] — La prophétie exceptée, mais la prophétie n'appartient pas à l'ordre moral dont nous traitons.

[3] — Is 11, 2 (Vulgate).

[4] — I-II, q. 68.

[5] — Strophes de la fête de la Dédicace.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 15

p. 82-9-8

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