Qui a inspiré Jean-Paul II ? Tertio Millennio Adveniente comparée avec Le Lotus bleu
Le Lotus bleu est le nouveau nom de La Revue théosophique fondée par H.P. Blavatsky [1]. Dans son numéro de novembre-décembre 1963, pendant le concile, cette revue publia un intéressant article intitulé « Œcuménisme » sous la plume de Paul Thorin, article qui reproduisait une méditation du pasteur Georges Marchal, laquelle « rejoint à peu près la position du théosophe ». Nous donnons ici le texte intégral de cet article, nous contentant de mettre en parallèle, en notes, le texte de la lettre apostolique Tertio Millennio Adveniente consacrée à la préparation du jubilé de l’an 2000. Il est facile de voir que les deux textes ont la même inspiration. La dérive gnostique de l’Église conciliaire éclate à la vue de ces lignes.
Antoine de Motreff
« Œcuménisme », par Paul Thorin
Attentif à déceler et à faire connaître les signes des temps, qui autorisent de légitimes espoirs, c’est avec un très vif intérêt que nous avons entendu la méditation radiodiffusée du 21 avril 1963. Le pasteur Georges Marchal, qui en est l’auteur, fait honneur au protestantisme français par la largeur de vue dont il fait preuve et qui rejoint à peu près la position du théosophe.
Plutôt qu’une analyse, il nous semble que la reproduction presque intégrale de son texte [2] permettra au lecteur d’en juger :
« De l’Orient et de l’Occident, du nord et du midi, on viendra prendre place au festin du royaume de Dieu » (Lc 13, 29).
C’est le Christ qui parle. Il vient de rappeler que le royaume de Dieu ne saurait être réservé, par droit de naissance, aux seuls enfants d’Abraham. Le particularisme, qu’il soit racial ou ecclésiastique, est l’une des grandes disgrâces de tous les temps. Nous ne devons pas oublier que le christianisme a été le plus grand lorsqu’il n’a persécuté personne. Au cours des trois premiers siècles de notre ère, il a remporté ses victoires et fait triompher son esprit en ne versant pas d’autre sang que le sien.
Voici que Jésus dépasse en quelques mots tous les particularismes. Son universalisme va chercher les hommes où ils sont, c’est-à-dire partout. Ce festin mystique est promis à tous ceux qui n’auront pas fermé leur porte aux visitations de Dieu.
Demandons-nous ce que peuvent signifier pour nous ces larges perspectives.
Le Lotus Bleu | Tertio Millennio Adveniente [3]. |
Vous l’avez bien compris : ces quatre points cardinaux désignent toute la terre. Or toute la terre habitée se dit en grec oikouménè, d’où notre mot « œcuménisme ». Œcuménique par nature et par vocation, l’Église éternelle, dont nos églises terrestres ne sont que des témoins tour à tour passionnés et misérables, s’adresse à tout homme de bonne volonté en suivant, autour de la table du festin, trois cercles en quelque sorte concentriques. | A partir de cette vaste action de sensibilisation, il sera alors possible d’aborder la deuxième phase, celle de la préparation proprement dite. Elle s’étendra sur une période de trois années, de 1997 à 1999. La structure thématique de ces trois années, centrée sur le Christ, Fils de Dieu fait homme, ne peut être que théologique, c’est-à dire trinitaire. |
Le premier, le plus immédiat, je n’ai pas dit le plus simple, est celui de l’œcuménisme interne, de l’œcuménisme chrétien. Au niveau doctrinal, les problèmes qu’il pose paraissent insolubles. L’unité dogmatique des croyants soulève un monde de difficultés, une tempête de controverses au sein de laquelle la certitude évangélique s’évanouit. Allez-vous attendre que la réponse vous soit donnée sur le nombre et la nature des sacrements, sur la validité des ordinations, sur la communication des idiomes, sur l’ubiquité du corps du Christ, sur les frères de Jésus, sur le rôle co-rédempteur de la Vierge, sur l’intercession des saints, sur l’infaillibilité du pape, sur le sacerdoce universel – sans parler de la Trinité et de l’enfer –, allez-vous attendre, pour parler de l’union des chrétiens et pour la vivre, que nous, théologiens, nous nous soyons tous mis d’accord ? | Première année : Jésus-Christ La première année, 1997, sera donc consacrée à la réflexion sur le Christ, Verbe du Père, fait homme par l’action de l’Esprit Saint. Il convient en effet de mettre en lumière le caractère nettement christologique du Jubilé, qui célébrera l’Incarnation du Fils de Dieu, mystère de salut pour tout le genre humain. Le thème général, proposé pour cette année par de nombreux cardinaux et évêques, est : « Jésus-Christ, unique Sauveur du monde, hier, aujourd’hui et à jamais » (cf. He 13, 8). (…) Au cours de cette année, l’effort pour actualiser les sacrements dont on a parlé plus haut pourra prendre appui sur la redécouverte du Baptême comme fondement de l’existence chrétienne, selon la parole de l’Apôtre : « Vous tous, baptisés dans le Christ, vous avez revêtu le Christ » (Ga 3, 27). |
Je vous en prie, n’oubliez pas que, si l’unité doctrinale, au sommet, est à faire et que, sauf miracle, elle ne se fera, peut-être, que par-delà le temps, et à la clarté d’un autre soleil, l’unité à la base est faite. Nous avons déjà pris possession de notre commun patrimoine, protestants, catholiques ou grecs orthodoxes. Encore une fois, il ne viendrait à l’idée de personne de prétendre que le catholique père de Foucauld, le protestant Schweitzer ou l’orthodoxe Berdaïef ne sont pas des chrétiens. S’ils le sont, c’est que, par-delà la lettre des formulations théologiques, nécessaires mais non suffisantes, le Christ de la vie profonde, de la justice et de l’amour les réunit face au scandale, à la guerre, au cynisme, face aussi à l’humble vie quotidienne, aux essoufflants petits devoirs de tous les jours, aux tendresses fanées, aux sordides ou médiocres stratagèmes dont nous usons, même à l’égard de Dieu. | Pour sa part, le Catéchisme de l’Église catholique rappelle que « le Baptême constitue le fondement de la communion entre tous les chrétiens, aussi avec ceux qui ne sont pas encore en pleine communion avec l’Église catholique » (26). Du point de vue œcuménique, précisément, ce sera une année très importante pour porter ensemble notre regard vers le Christ, le seul Seigneur, pour s’engager à devenir un en Lui, suivant sa prière au Père. Souligner la place centrale du Christ, de la Parole de Dieu et de la foi ne devrait pas manquer de susciter l’intérêt et l’accueil positifs des chrétiens d’autres confessions. |
Un peu plus loin, l’autre cercle de l’œcuménisme est celui qui, des quatre vents, nous confronte aux autres religions du monde, celles où le nom du Christ n’est pas ou peu invoqué. Alors, qu’allons-nous faire ? Vous sentez tous que le temps des faciles anathèmes est révolu. L’apôtre Paul, peu suspect de n’avoir pas pour Jésus un intransigeant amour, n’a-t-il pas écrit : « Dieu est le Dieu de tous, le nôtre et aussi celui des païens » (Rm 3, 23-30). | Deuxième année : l’Esprit Saint L’année 1998, la deuxième année de la phase préparatoire, sera spécialement consacrée à l’Esprit Saint et à sa présence sanctificatrice à l’intérieur de la communauté des disciples du Christ. (…) Dans les tâches premières de la préparation au Jubilé figure donc la redécouverte de la présence et de l’action de l’Esprit. (…) |
Nous écarterons aussi les tentations du syncrétisme [4], lequel s’imagine aboutir à une religion œcuménique par le mélange, l’addition éclectique des diverses religions. Un tas de pierres, même précieuses, ne fait pas un monument. Ce dernier doit avoir sa règle, son style, son architecture, son histoire propre. Ces dosages, tentés depuis longtemps, n’ont jamais rien donné. Élaborés par des hommes dont on ne met en doute ni la bonne foi, ni la noblesse, il y manquera toujours le principe d’unité, le catalyseur, l’âme vivante. | L’Esprit est aussi pour notre époque l’agent principal de la nouvelle évangélisation. Il importera donc de redécouvrir l’Esprit comme Celui qui construit le Royaume de Dieu au cours de l’histoire et prépare sa pleine manifestation en Jésus-Christ, en animant les hommes de l’intérieur et en faisant croître dans la vie des hommes les germes du salut définitif qui adviendra à la fin des temps. |
Pourtant, l’œcuménisme religieux n’est pas un vain mot : ce que l’on appelle d’un nom qui veut être offensant « le paganisme » n’est pas obscur chaos. Un païen, c’est Platon, Épictète. L’une des plus hautes figures de l’œcuménisme moderne, Nathan Sœderblom, a écrit tout un livre, Dieu vivant dans l’histoire, pour montrer que jamais la lumière n’a manqué aux hommes et que l’histoire des religions, en dépit de ses pages sombres, est la preuve de la permanence de la lumière parmi nous. Seulement, est-ce manquer de justice envers les autres que de saluer dans le Christ-Jésus la personnification par excellence de l’esprit ? Il est la fleur du vieil Israël. Or, Israël n’est-il pas la conscience religieuse du monde ? Là, comme nulle part ailleurs, les grandes expériences de la foi ont été faites. | Dans cette perspective eschatologique, les croyants seront appelés à redécouvrir la vertu théologale de l’espérance, dont ils ont « naguère entendu l’annonce dans la Parole de vérité, l’Évangile » (Col 1, 5). La vertu fondamentale de l’espérance, d’une part pousse le chrétien à ne pas perdre de vue le but dernier qui donne son sens et sa valeur à toute son existence, et, d’autre part, elle lui donne de fermes et profondes raisons de s’engager quotidiennement dans la transformation de la réalité pour la rendre conforme au projet de Dieu. (…) En outre, il convient que l’on mette en valeur et que l’on approfondisse les signes d’espérance présents en cette fin du siècle, malgré les ombres qui les dissimulent souvent à nos yeux : |
Ici, l’œcuménisme consiste, en suivant le Christ, à rechercher partout ce qui est conforme à son esprit. Comme Dieu ne s’est jamais laissé sans témoignage, notre quête ne sera pas vaine. Là où nous trouvons volonté de pureté, humble prière, intelligence chaleureuse, refus de la haine, bonté réparatrice, il y a Dieu. Et pourriez-vous admettre que là où est Dieu, vraiment, le Christ soit vraiment absent ? | dans le domaine civil, les progrès réalisés par la science, par la technique et surtout par la médecine au service de la vie humaine, un sens plus grand de responsabilité à l’égard de l’environnement, les efforts pour rétablir la paix et la justice partout où elles ont été violées, la volonté de réconciliation et de solidarité entre les différents peuples, en particulier dans les rapports complexes entre le Nord et le Sud du monde... ; |
Les premiers penseurs chrétiens, qu’on appelle les pères apostoliques, ont beaucoup insisté sur cette certitude. Pour eux, – et pour nous –, le Christ a, spirituellement, préexisté à sa naissance galiléenne, c’est son esprit qui a inspiré les croyances de ce monde, toutes les fois qu’elles allaient dans le sens de la charité et de la vérité. | dans le domaine ecclésial, une écoute plus attentive de la voix de l’Esprit par l’accueil des charismes et la promotion du laïcat, le dévouement ardent à la cause de l’unité de tous les chrétiens, l’importance accordée au dialogue avec les religions et avec la culture contemporaine... |
Enfin, nous arrivons au troisième cycle œcuménique : celui où l’on rencontre les hommes, quelles que soient leurs croyances et même s’ils n’en ont pas – ou disent n’en point avoir. C’est fait comme ça, la vie… C’est même fait de plus en plus comme ça en vertu d’une nouvelle répartition de notre espace, de notre géographie. Les peuples sont de plus en plus dépendants les uns des autres. Tous les problèmes, débordant le cadre national, sont devenus collectifs, internationaux, planétaires et – au sens rigoureux de ce mot, œcuméniques. De l’Orient et de l’Occident, les hommes se retrouvent et, pour prendre conscience de leurs oppositions et de leur unité, il suffit que leurs chemins se croisent. | Troisième année : Dieu le Père L’année 1999, troisième et dernière année préparatoire, servira à élargir les horizons des croyants selon la perspective même du Christ : la perspective du « Père qui est aux cieux » (cf. Mt 5, 45), par qui il a été envoyé et vers qui il est retourné (cf. Jn 16, 28). « La vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul véritable Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ » (Jn 17, 3). Toute la vie chrétienne est comme un grand pèlerinage vers la maison du Père, dont on retrouve chaque jour l’amour inconditionnel pour toutes les créatures humaines, et en particulier pour le « fils perdu » (cf. Lc 15, 11-32) . Ce pèlerinage concerne la vie intérieure de chaque personne, il implique la communauté croyante et enfin inclut l’humanité entière. (…) |
Des oppositions, oui, autant que vous voudrez : linguistiques, sociologiques, culturelles. Mais vous n’entamerez pas notre identité profonde. Compte tenu des adaptations locales, notre sang est œcuménique, notre médecine est œcuménique, notre mort, notre pauvre mort, est œcuménique. L’homme qui a faim, a faim comme tous les autres. Les larmes sont les mêmes pour tous. Ce qu’on appelle notre âme, avec ses facultés d’intelligence et de sensibilité, ressemble plus à une autre âme qu’elle n’en diffère. | Il conviendra donc spécialement cette année de mettre en relief la vertu théologale de la charité, en se rappelant l’affirmation synthétique saisissante de la première Lettre de Jean : « Dieu est amour » (4, 8-16) . La charité, avec son double visage d’amour pour Dieu et pour les frères, est la synthèse de la vie morale du croyant. Elle a en Dieu sa source et son aboutissement. Dans cette perspective, nous rappelant que Jésus est venu « annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres » (Mt 11, 5 ; Lc 7, 22), comment ne pas souligner plus nettement l’option préférentielle de l’Église pour les pauvres et les exclus ? |
Pourquoi ? Parce que nous sommes tous enfants de Dieu. Au plan de la création, l’humanité non biblique n’est pas l’œuvre de quelques dieux obliques ou étrangers. Le Dieu Créateur est celui des plus lointaines galaxies, comme il est celui de ce petit Chinois, ou de ce petit Hindou qui crève de faim – et qui ne sait même pas qu’il est malheureux. L’infirmier, le médecin de la Croix-Rouge ne se demandent pas si le blessé qu’on leur apporte est d’une nationalité ou d’une autre. L’acte chirurgical est œcuménique. La croix tout court serait-elle moins œcuménique ? Quelle injure au Fils de l’homme et au Fils de Dieu ! | On doit même dire que l’engagement pour la justice et pour la paix en un monde comme le nôtre, marqué par tant de conflits et par d’intolérables inégalités sociales et économiques, est un aspect caractéristique de la préparation et de la célébration du Jubilé. Ainsi, dans l’esprit du Livre du Lévitique (25, 8-12), les chrétiens devront se faire la voix de tous les pauvres du monde, proposant que le Jubilé soit un moment favorable pour penser, entre autres, à une réduction importante, sinon à un effacement total, de la dette internationale qui pèse sur le destin de nombreuses nations. |
Là encore, l’apôtre Paul, qui s’est dit et s’est voulu l’apôtre des Gentils, a bien vu le problème et, avec cette fermeté d’intelligence qui a rejoint la générosité de son cœur, a bien vu la solution, aussi. Sortant de Palestine et rencontrant des Grecs, des Romains, il n’a pas pu croire, et il n’a pas cru, que ces hommes n’avaient pas été visités par l’Esprit. Avec une audace – dont nous savons qu’à l’époque elle fit scandale – il écrivit tranquillement aux chrétiens de Rome : « La loi religieuse doit être vécue. Quand les païens qui n’ont pas cette loi – de Moïse et des prophètes – font naturellement ce que la loi ordonne, ils se tiennent lieu de loi à eux-mêmes. Ils font voir que la prescription de la loi est gravée dans leur cœur. Leur conscience en témoigne » (Rm 2, 14-16). Cette conscience morale et spirituelle, c’est ce qu’on appelle « le droit naturel », l’ensemble des valeurs qui constituent l’essentiel de notre dignité, don initial de l’Éternel à ses douloureux enfants. | Le Jubilé pourra aussi donner l’occasion de méditer sur d’autres défis de l’époque comme les difficultés du dialogue entre cultures différentes et les problèmes liés au respect des droits de la femme et à la promotion de la famille et du mariage. En outre, se rappelant que « le Christ, dans la révélation même du mystère du Père et de son amour, manifeste pleinement l’homme à lui-même et lui dévoile sa très haute vocation » (34), deux champs d’action seront indispensables, particulièrement au cours de la troisième année préparatoire : la confrontation avec le sécularisme et le dialogue avec les grandes religions. Par rapport au premier point, il conviendra d’aborder le vaste thème de la crise de civilisation, telle qu’elle s’est manifestée surtout dans l’Occident plus développé sur le plan technologique, mais intérieurement appauvri par l’oubli ou la marginalisation de Dieu. A la crise de civilisation, il faudra répondre par la civilisation de l’amour, fondée sur les valeurs universelles de paix, de solidarité, de justice et de liberté, qui trouvent dans le Christ leur plein accomplissement. |
Pour Paul comme pour nous, la « nature » est ici la présence divine dans les consciences, présence normalement inséparable de notre humanité. Le quatrième Évangile parlera de cette « lumière véritable qui éclaire tout homme venant au monde » (Jn 1, 9). Autrement dit, il y a pour quiconque ici-bas un « donné » qui nous est congénital. | En ce qui concerne au contraire la conscience religieuse, la vigile de l’An 2000 sera une circonstance favorable, également à la lumière des événements de ces dernières décennies, pour le dialogue interreligieux, selon les indications claires données par le Concile Vatican II dans la déclaration Nostra ætate sur les relations de l’Église avec les religions non chrétiennes. |
Le droit « naturel » est donc, dans le cœur des hommes, un droit « révélé ». Des conceptions étroites peuvent le contester. | Dans ce dialogue, les juifs et les musulmans devront avoir une place de choix. Dieu veuille que, pour confirmer la rectitude de ces intentions, puissent se réaliser aussi des rencontres communes dans des lieux significatifs pour les grandes religions monothéistes. |
Mais alors, quelle origine assigneront-elles à ces valeurs spirituelles dans le cœur des plus nobles des païens ? La réponse de l’apôtre Paul a une autre cadence. Il sait qu’ils ne sont pas sans Dieu, mais il leur annonce la plénitude de la foi dans Jésus-Christ. | Pour cela, on étudiera la possibilité de prévoir des rendez-vous historiques à Bethléem, à Jérusalem et sur le mont Sinaï, lieux de haute valeur symbolique, afin d’intensifier le dialogue avec les juifs et les fidèles de l’islam, et aussi des rencontres avec les représentants des grandes religions du monde en d’autres villes. |
Le festin du royaume demeure au centre. Et c’est nous qui trottinons parmi nos croyances, et cognons à nos barrières la promesse et le gage d’une consolante grandeur. | On devra, cependant, toujours être attentif à ne pas provoquer de dangereux malentendus, en veillant au risque du syncrétisme et d’un irénisme facile et trompeur. |
*
Un son de cloche aussi prometteur n’est pas isolé. Les ondes encore [5] ont diffusé la causerie religieuse (catholique) de l’abbé Oraison. S’il exprime des opinions qui se chuchotaient peut-être naguère entre gens d’Église, qui eût pu croire voici trois ou quatre ans qu’un orateur catholique s’adressant à un auditoire innombrable tiendrait les propos suivants [6] :
(…) au moment de la Renaissance (…) la cour de Rome n’est pas très édifiante. Pour payer la coupole de Saint-Pierre on vend des indulgences, et, très souvent, dans ce monde chrétien, on présente la chose aux fidèles de la manière suivante : « Payez une ardoise du toit, et vous êtes sûr d’aller au ciel tout droit. » Il y avait de quoi protester, sans aucun doute. On en était venu insensiblement à une espèce de conception magique de la foi au Christ, qui avait de quoi scandaliser les esprits vraiment religieux (…). Et quelques hommes ont protesté : Luther, Calvin et certains autres. Au milieu du XVIe siècle éclate ce terrible conflit qui ne tend à se résoudre que de nos jours et qu’on appelle la réforme. On ne sait pas assez – ou on ne dit pas assez – que le début de cette crise et la révolte de ces hommes contre Rome ont été motivés par le sursaut indigné d’un authentique sentiment religieux et chrétien. Contre la conception magique et politique de la foi au Christ qui faussait indiscutablement les mœurs de l’Église occidentale, ces hommes sont devenus des « protestants » parce qu’il y avait des choses contre quoi il était urgent de protester. Les tempéraments de ces hommes, par ailleurs géniaux, les portaient à un individualisme intransigeant (…). Du côté de Rome, la réaction devant cette révolte fut d’autant plus maladroite qu’elle était parfaitement justifiée à certains égards et qu’il est toujours très difficile de reconnaître publiquement ses torts et de les assumer, surtout quand on se considère comme une sorte de super-puissance absolue (…). On a surtout condamné, rejeté. C’est toute l’ambiguïté du concile de Trente (…) qui était forcément enlisé dans la confusion si fortement établie au cours des siècles.
L’action libératrice de Jean XXIII et l’élargissement créé par la convocation du concile et ses premières réunions ont permis des propos que nous sommes heureux de saluer, quoi qu’ils soient peut-être encore sujet de scandale pour bien des catholiques.
Nous avons encore trouvé un signe réconfortant dans une interview de l’écrivain C.V. Gheorghiu. Surtout connu pour son roman amèrement satirique La Vingt-Cinquième Heure, C.V. Gheorghiu vient d’entrer dans les ordres et devient prêtre orthodoxe. Or il est l’auteur d’un livre sur Mahomet et d’un autre sur Luther. Dans l’interview en question, il affirmait avoir écrit son livre sur Mahomet en assumant toute l’intensité de foi d’un fidèle de l’Islam, et lui aussi reconnaissait le génie de Luther.
Oui, véritablement, il y a des lumières qui brillent dans une nuit encore obscure !
L’avènement de la fraternité des religions est-il enfin en vue ? C’est là un espoir qui, désormais, n’est plus insensé.
[1] — H.P. Blavatsky a aussi fondé la société théosophique qui est à l’origine du Nouvel Âge.
[2] — Les minimes coupures faites par souci de brièveté n’altèrent en rien l’essentiel du point de vue exprimé. (Note de Paul Thorin.)
[3] — Nous citons ici le texte de la lettre apostolique Tertio Millennio Adveniente, DC 2105, décembre 1984, p. 1017 et sq.
[4] — Nous verrons plus loin que le pape aussi prétend vouloir éviter le syncrétisme. On voit ce que vaut ce genre de dénégation. (NDLR.)
[5] — Luxembourg, 5 mai 1963, 8h 30. (Note de Paul Thorin.)
[6] — Abbé Marc Oraison, Aspects pratiques de la charité, 7, rue Morlot, 75009 - Paris. (Note de Paul Thorin.)

